Ainsi naquit le Racing...

  • Le titre de 1990, sommet de l’ère Paparemborde et des « Minets » du show-biz.
    Le titre de 1990, sommet de l’ère Paparemborde et des « Minets » du show-biz. Icon sports / archives. / Icon sports / archives.
Publié le / Mis à jour le

Chaque semaine, nous vous proposons de retrouver le récit de ce qui a marqué l’histoire de notre sport, de revenir sur les événements marquants du rugby. Aujourd'hui, la création du Racing Club de France.

Il paraît que tout a commencé dans le hall de la gare Saint Lazare par des entraînements de course à pied des élèves du lycée Condorcet… Et donc le 20 avril 1882, cette jeunesse dorée parisienne fonda son propre « club », le Racing, où l’athlétisme, le tennis et le football-rugby s’y pratiquaient de concert. Il s’appellera vite le Racing Club de France, appellation assez présomptueuse qui nous plongea dans des abîmes de perplexité devant des albums de vignettes autocollantes. Le Racing Club de France, ça ne voulait rien dire de particulier, ce n’était pas rattaché à une ville. Mais confondre Paris avec la France explique à lui seul le contexte de la naissance du club ciel et blanc (couleurs de Cambridge).

Ses inventeurs se vivaient en précurseurs, admiratifs d’un art de vivre à l’anglaise. Il est fascinant de voir combien la dynamique impulsée par ces jeunes bourgeois a propagé ses ondes pendant un siècle, avec une trace tangible : le nom des épreuves Du Manoir, Gaudermen, Reichel, Crabos, Danet, autant d’anciens membres du RCF. « Le Racing, c’est le premier partenariat publicprivé. La mairie de Paris a mis cette jeunesse un peu agitée dans le bois de Boulogne en lui confiant un pré pour s’amuser », explique Jean-François Desclaux, mémoire vivante du club.

Des initiés dans la jungle urbaine 

Les premières années se résumaient à des parties amicales au bois de Boulogne, prairie de Madrid, entre bandes de potes friqués, des anciens de Condorcet de Jeanson-de-Sailly, dont le futur explorateur Jean-Baptiste Charcot ou le propre fils de l’ambassadeur du Brésil à Paris. Puis, le Racing se vit fortifier par la toute première embellie du rugby français, celle des tournois scolaires parisiens (Condorcet, Jeanson-de-Sailly, Buffron, École alsacienne). Comme en Angleterre, il parut naturel aux jeunes étudiants de 18 ou 19 ans de continuer à pratiquer le rugby dans des clubs civils. Le Racing devint l’un des plus attractifs. Pourquoi ? Sans doute par l’influence de certaines personnalités comme Frantz Reichel ou les frères Gonzalez de Candamo. On accusa très vite le club d’attirer trop facilement des joueurs en les exonérant de cotisations. Grave entorse aux conventions de l’époque (pire que le dopage), à tel point que le club fit paraître un communiqué pour s’en défendre (dès 1892).

Le Racing prit tout de suite un avantage qu’il conserva pendant plus d’un siècle. Pourquoi le cacher, on a toujours aimé le Racing-là. On l’a aimé par sa singularité. Un club plein d’internationaux, censé représenter la plus grande ville de France mais qui jouait devant des chambrées confidentielles. Cela le rendait difficile à saisir pour un provincial, habitué à voir des clubs se vivre comme les porte-étendards d’un terroir. À côté des Béziers, Narbonne, Dax ou Agen, le Racing semblait un peu hors-sol. Il se définissait par des noms de lieux mystérieux qui parsemaient d’un ton entendu les articles de la presse parisienne. La Croix-Catelan, la Boulie, la Rue Eblé, le Royal Villiers. Même le mot Colombes était mystérieux. Une ville ? Un stade ? Un quartier ? Jamais dans la vie civile, nous n’avions entendu un Parisien lambda se réclamer du Racing. Le premier champion de France était donc un club d’initiés perdus dans la jungle urbaine. La preuve : en 1959 après son titre, un seul supporter vint attendre les joueurs en gare d’Austerlitz. Puis, dans les années 80, il y eut cette génération de trois-quarts facétieux et pleins d‘aisance : le show-biz (Lafond, Blanc, Mesnel, Guillard…), bande des beaux quartiers qui apportait un peu de sucre glace au rugby traditionnel du Sud-Ouest.

Le poumon de la croix Catelan

Comment le Racing a-t-il réussi à maintenir sa puissance tout au long du siècle ? La force de la tradition, un peu comme ces clubs londoniens séculaires (Harlequins, Wasps), pourvoyeurs d’internationaux à partir de pas grand-chose. Du moins en apparence. Mais le Racing a pu se maintenir au sommet grâce à un atout majeur. Ce petit chalet construit dans le bois de Boulogne : la Croix-Catelan. Les pionniers obtinrent une concession de la ville de Paris pour développer le site de six hectares et en faire un club de loisirs à l’anglaise, payant évidemment avec ses courts de tennis, sa piscine et son restaurant, son goût de l’entre-soi. Il comptera jusqu’à 15 000 membres avec des tarifs allant de 2000 à 6 000 € annuels. Ceci donnera au Racing une puissance de feu énorme. « Le Racing était un club omnisports avec dixhuit sections et la direction donnait un budget à chacune d’entre elles. 25 % du total des cotisations faisaient tout fonctionner, explique Éric Blanc. Évidemment, il ne fallait pas le dépasser mais si ça arrivait, je suppose qu’on s’arrangeait les bidons entre gens de bonne compagnie dans les salons capitonnés de la Croix-Catelan. »

Ce modèle perdurera jusqu’en 1995, l’argent des membres qui n’assistaient jamais aux matchs suffisant à faire vivre un club champion de France de rugby. « Même si on pouvait avoir ses propres partenaires », poursuit Éric Blanc. En 1924, le Racing était déjà assez puissant pour réussir un autre coup génial. Avancer l’argent de la construction d’un nouveau stade de 60 000 places pour les jeux Olympiques, avec en échange, un pourcentage des recettes. Avec cet argent, le Racing put tranquillement… faire l’achat de la nouvelle enceinte située à Colombes. Au luxe de la Croix-Catelan, il ajoutait la fonctionnalité du nouveau site pour l’entraînement de ses athlètes et de ses rugbymen. Le lieu était spartiate, parfois sinistre, difficile d’accès mais il fut une plate-forme incomparable. Avec l’argent de la CroixCatelan, le club acheta même un immeuble Art Déco, rue Eblé (son siège administratif), et des tennis, rue de Saussure.

Les traces de Lerou et de Paparemborde

Club d’élite dans tous les sens du terme, le Racing se retrouva immédiatement au cœur du pouvoir fédéral dans le sillage de Pierre de Coubertin, fondateur de l’USFSA, ancêtre de la FFR. Il y en eut d’autres après lui dont Roger Lerou, sélectionneur mythique, gabardine et béret de l’après-guerre. On disait de lui qu’il ne voyait, dans une saison, que le Racing et ses adversaires. Quelques Ciel et Blanc y ont gagné des sélections chanceuses. Pourquoi ne pas le reconnaître ? On a appris à aimer le Racing parce qu’il nous a appris à fouiller au-delà des clichés. Derrière la façade club bourgeois, s’est développée, dans les années 50, une politique de formation pionnière. Robert Poulain et Albert Demaison y ont forgé le concept d’« école de rugby », à une époque où plein de clubs n’y croyaient pas. Il fallait voir, le mercredi ou le jeudi, le bus partir de la porte de Champerret pour amener les jeunes s’entraîner à Colombes. Le Racing devint alors un club bien plus populaire, presque banlieusard, mais également un refuge de provinciaux exilés souvent pour devenir fonctionnaires. Dans ces colonnes, on a souvent évoqué l’école des cadres d’EDF de Gurcy-le-Châtel, vivier de talents (Marquesuzaa, Moncla, Crauste, Taffary) que le patron M. Lambert recommandait à Roger Lerou. Il y avait des professeurs mutés aussi et des militaires qui faisaient leur service au bataillon de Joinville. Des gars de base qui découvraient le luxe feutré de la CroixCatelan. « Mais attention, il fallait s’adapter aux codes de ce milieu. Apprendre à enfiler un blazer », se souvient Éric Blanc, vrai titi de Gennevilliers, devenu figure historique du RCF. Un système se créa. « Les joueurs étaient nourris à l’hôtel des petites écuries, à la Petite Auberge, au Royal Villiers. Ils avaient accès à des logements sociaux par la SAGI. Nous ne payions pas grand-chose, on ne déclarait rien », poursuit Jean-François Desclaux.

Le système Racing perdura jusqu’en 1995, avec ses failles : « Il n’offrait pas d’argent, ni de boulots clé en main aux joueurs, ce n’était pas sa culture. Les clubs de province étaient plus puissants sur cet aspect. Je me souviens d’Alain Plantefol, un gars de Colombes pourtant, partir pour Agen en pleurant. » Quelques crises mais aussi des personnages providentiels : Jean-Pierre Labro, la classe faite homme, le président qui fut à l’origine de la génération dorée de 1986-1990, via la venue d’une « idole », Robert Paparemborde, coup magistral. « Directeur sportif, Robert fut une figure très respectée. Il a relancé le club en lui apportant une confiance incroyable. Il nous a faits tous progresser, a fait venir Rives, Martinez, Atcher, Cabannes qui ont tiré tout vers le haut », poursuit Blanc qui précise que « Patou » n’apporta pas de budgets supplémentaires mais une capacité énorme à mobiliser les énergies. « Et une séduction auprès d’une série de joueurs franciliens, les Tachdjian, Serrière, Mesnel… », ajoute Desclaux.

Paparemborde, pilier international de Pau, a laissé une empreinte énorme chez les Ciel et Blanc, les trémolos dans la voix d’Éric Blanc ne laissant aucun doute. Si on a cité 1995 comme le terminus de l’aventure du « vrai » Racing, c’est parce qu’un séisme secoua l’omnisports, avec l’élection d’un nouveau président, Xavier de la Courtie, venu de la section golf. Il battit de seize voix la liste de Jean-Pierre Labro. Lors de la campagne, De la Courtie avait su ramasser les voix des nouveaux Racingmen, attirés par son prédécesseur Alain Danet pour accroître la puissance de feu. Des gens toujours BCBG mais plus consuméristes dans l’âme, moins enclins à soutenir les sportifs de haut niveau. « XDLC » asséna que les cotisations n’aideraient plus le sport professionnel. Le président Labro et ses amis historiques -Marcel Francotte, François Guers, Marie-François Albes- démissionnèrent en bloc. Le club finit la saison sans dirigeants, vécut quelques soubresauts dont la venue surréaliste de Bob Dwyer, avant de s’effondrer et de vivoter. « Je comprends, oui, mais son choix fut trop radical. Il aurait pu accompagner le processus pendant quelques années », commente Éric Blanc. JeanFrançois Desclaux est beaucoup plus dur avec ce président dont la mandature se termina par la perte de la Croix-Catelan, reprise par le groupe Lagardère. Éric Blanc et Franck Mesnel le ramassèrent via une SASP pour l’empêcher de couler. Puis Jacky Lorenzetti arriva pour le ressusciter dans un format ultra-professionnel mais ça, c’est une autre histoire.

Voir les commentaires
Sur le même sujet
Réagir
Les commentaires (1)
TM1348 Il y a 5 mois Le 19/04/2020 à 17:49

Eric Blanc reste modeste, il a aussi participer avec Christophe Monbet de "Tintin " Vidoudez sous la houlette Bernard Guerin à a renaissance de l ecole de rugby et de l'éclosion de nombreux joueurs ... de nombreux autres éducateurs dont Francis Calague ont a l epoque "mouille" le maillot accompagnant des générations de jeunes joueurs vers les sommets et pas simplement les natifs des quartiers bourgeois de la petite couronne des communes des Hauts de Seine. Didier Retiere en faisait partie. Il s agissait d une saga sportive ponctuée des résultats de l'équipe première du groupe B au groupe A . J ai eu la chance d etre un témoin privilégié de ces moments . Votre article fait revivre cette époque et merci à Eric de ponctuer vos lignes de ses propos , le devoir de mémoire existe aussi en la matière.