Fickou, son autre vie de président de La Seyne

  • Joueur du Stade Français et du XV de France, Gaël Fickou, est depuis juillet 2019 le président du club de La Seyne-sur-Mer
    Joueur du Stade Français et du XV de France, Gaël Fickou, est depuis juillet 2019 le président du club de La Seyne-sur-Mer / Icon Sport
Publié le / Mis à jour le

Depuis juin 2019, le centre international Gaël Fickou est aussi le président de l’US Seynoise, son club formateur, promu en Fédérale 1 la saison prochaine. Une double casquette qui lui permet de mieux appréhender les difficultés actuelles du rugby professionnel lié à la crise sanitaire. Celui qui compte 55 sélections avec les Bleus, à seulement 26 ans, affiche la même maturité dans son costume de président. Entretien sans filtre dans lequel il évoque la baisse des salaires, la recherche de nouveaux partenaires, du travail dans les cités. En pleine crise, Fickou raconte. 

En raison de l’arrêt définitif des championnats amateurs pour cause de pandémie, la FFR a décidé, en division fédérale, de faire monter les premiers de poule. Le club de La Seyne-sur-Mer, dont vous êtes le président depuis juin 2019, évoluera-t-il en Fédérale 1 la saison prochaine ?

Dès que j’ai eu vent de la volonté de la FFR après l’arrêt des championnats, je me suis permis d’appeler le président de la Fédération. J’ai la chance de le connaître un peu pour le côtoyer lorsque je suis en équipe de France. Je lui ai donc demandé des renseignements pour savoir si nous avions une chance de monter. Et j’ai apprécié sa façon de procéder. D’abord, il a pris acte de ma demande. Ensuite, il m’a dit qu’il me rappelait sous une semaine. Et c’est ce qu’il a fait en m’apportant une réponse claire et nette. Nous évoluerons donc en Fédérale 1 la saison prochaine.

Êtes-vous fier d’atteindre votre objectif dès votre première année de présidence ?

Oui, même si nous aurions préféré obtenir cette montée dans d’autres conditions. Mais c’est tout de même la récompense d’un gros travail de toutes les équipes du club.

Comment votre club traverse-t-il la période actuelle ?

Nos problématiques, à une échelle financière inférieure, sont les mêmes que les clubs professionnels. Un exemple : aujourd’hui, je fais le tour de tous nos partenaires pour savoir s’ils seront en mesure d’honorer leurs engagements. Pour l’instant, nous estimons une baisse de nos revenus sponsoring de l’ordre de 30 %. C’est forcément un sujet que l’on doit traiter et qui nous oblige à nous mettre en quête d’autres partenaires. Notre force, c’est que nous avons beaucoup de petites et moyennes entreprises qui nous soutiennent, nous ne dépendons pas d’une seule. Certains de nos partenaires nous ont déjà dit qu’ils honoreraient leur engagement et je les en remercie. Je pense à Fortil, Auchan, Emoa ou encore Pozzorno. Mais nous ne savons pas de quoi sera fait l’avenir pour d’autres partenaires. On doit donc anticiper notre budget, prévoir plusieurs scénarios. Et puis, il y a la préparation de la saison prochaine à anticiper. Certains de nos joueurs sont en fin de contrat, d’autres sont sur le point de nous rejoindre. L’impact économique de la crise n’est pas anodin. Nous ne voulons pas faire n’importe quoi. Ce n’est pas facile à gérer mais c’est une bonne expérience.

Justement, comment gérez-vous cette crise ?

Comme tous les clubs pros (rires) ! Beaucoup de joueurs étaient sous contrat, nous avons donc été contraints de les mettre au chômage partiel. Aujourd’hui, ils touchent donc 84 % de leur salaire net mais nous souhaitons les aider et abonder sur la perte liée à la situation. Nous y réfléchissons avec l’aide d’un de nos partenaires. Toutefois, ce serait une mesure que nous mettrions en place pour les joueurs acceptant, en échange, de mener une action civique comme se rendre à l’école de rugby pour entraîner nos jeunes ou arbitrer des matchs sur les week-ends de repos. Pour nous, c’est un engagement fort qui colle à la philosophie de notre projet.

Votre double casquette de joueur-président vous aide-t-elle à mieux appréhender votre situation avec le Stade français ?

Franchement, je crois que j’ai les mêmes angoisses que les présidents des équipes de Top 14 et de Pro D2 (rires). Évidemment, les sommes ne sont pas les mêmes mais humainement, ce n’est pas facile à vivre. On se sent responsable. Et je comprends les inquiétudes des présidents des clubs professionnels.

Vous considérez-vous tel un président-mécène ?

Non, pas du tout ! Au contraire. L’US seynoise vit grâce à l’ensemble de ses partenaires. C’est eux qui nous permettent d’avoir un bon budget pour structurer nos équipes de jeunes, pour se déplacer dans de bonnes conditions, pour avoir du matériel de qualité, pour rémunérer nos joueurs même si nous essayons autant que possible de rester dans le domaine du raisonnable. Dans notre projet, notre volonté est de recruter au maximum des Français et de promouvoir des jeunes issus du club. Mais on essaie aussi de se renforcer avec quelques gros joueurs qui ne sont pas forcément issus de La Seyne. De ce point de vue là, c’est mon frère, Jérémy, et notre manager, Nicolas Mouska, qui assument 80 % de la charge de travail. Mais nous avons aussi la chance que Léon Loppy ait accepté de revenir au club pour nous accompagner sur les projets sportifs. Son expérience sera précieuse.

Est-ce que ça aide de s’appeler Gaël Fickou lorsque l’on cherche des partenaires locaux ?

Je ne vais pas vous mentir : ça permet d’ouvrir certaines portes. Mais j’ai envie de penser que ce n’est pas parce que je suis international mais plutôt car je suis Seynois, que j’ai grandi à la cité Berthe. Je ne suis pas allé reprendre un club, je ne sais où, juste pour me faire plaisir. D’abord, on est venu me chercher lorsque l’USS était en difficulté. Je ne l’aurai pas fait pour une autre équipe. Mon objectif est juste d’aider le club qui m’a permis d’être là où je suis aujourd’hui. Chaque été, je passe une semaine à La Seyne-sur-Mer, au lieu de partir en vacances, pour faire le tour de nos partenaires, les rencontrer, échanger et les remercier. Je ne veux pas de médaille pour ça, c’est aussi mon plaisir. Quand je vais faire un tour à l’école de rugby et que je vois tous les gamins heureux de jouer, quand je vois les sourires sur les visages des éducateurs et de tous les bénévoles qui font un boulot extraordinaire, je sais que je ne fais pas ça pour rien.

Est-ce vrai que vous avez injecté jusqu’à 150 000 € dans le club ?

La question financière est d’ordre privé, cela ne regarde que mon club et moi. Ce que je peux vous dire c’est que le coût le plus élevé, c’est l’investissement humain qui est mis au quotidien. Pour ce qui est de l’argent, ce n’est qu’un détail qui ne regarde personne.

Quel est l’objectif du club à plus long terme ?

Nous devons rester humbles et raisonnables. Et surtout réalistes. Franchir le palier du monde professionnel est très difficile. D’abord, au niveau financier. Regardez Massy, qui forme de supers joueurs et qui est déjà monté plusieurs fois en Pro D2, ne parvient pas à y rester. Pour nous, Massy est un modèle dont on veut s’inspirer. On pense que nous pouvons avoir le même potentiel de jeunes issus des quartiers. Notre prochain projet, c’est d’aller chercher des gamins dans les écoles, de les accompagner avec un soutien scolaire. Plus nous réussirons à aider ces gamins des quartiers, moins il y aura de délinquance, j’en suis convaincu. Nous faisons donc tout pour trouver le budget nécessaire à l’aboutissement de ce projet. Nous souhaitons vraiment, avec le soutien de la Mairie, cultiver notre identité. Et peut-être devenir le Massy du Sud-Est.

Qu’est ce qui a finalement motivé votre engagement ?

C’est un coup de cœur, un renvoi d’ascenseur en direction d’un club qui m’a offert mes premiers matchs de rugby, l’envie d’aider. Vous vous doutez bien que ce ne sont pas des raisons financières qui m’ont guidé. En Fédérale 1, c’est comme en Top 14, les présidents ne gagnent pas d’argent (rire). La question est simple : faut-il toujours regarder son porte-monnaie ou vivre sa passion à fond ? Moi, j’ai choisi.

Profitez-vous de cette période de confinement pour recruter vous-mêmes les joueurs de la saison prochaine ?

Mon frère Jérémy me donne une liste de joueurs qui, potentiellement, peuvent nous intéresser. J’appelle les agents si c’est nécessaire, je regarde des vidéos quand c’est possible et je prends contact avec les joueurs pour leur parler de notre projet. Nous cherchons des mecs qui se projettent à long terme. L’idée est de fidéliser. Nous ne voulons pas être un club de passage. Finalement, c’est un peu le même travail qu’au sein d’un club de Top 14. D’ailleurs, quand j’ai signé au Stade français, les dirigeants m’avaient dit que c’était au moins pour trois ou quatre ans. Je leur ai dit : "Banco, allons-y pour cinq." Je veux que les joueurs s’identifient au club.

Justement, le Stade français, parlons-en. Êtes-vous soulagé qu’il n’y ait pas de descente en Pro D2 actée par la LNR ?

Sincèrement, oui. La situation était compliquée. La période de la Coupe du monde, où il manquait pas mal d’internationaux, a été très mal gérée. Nous avons aussi mal digéré le départ de Heyneke Meyer. Mais ça va tourner l’an prochain…

Pensez-vous que cette crise sanitaire va provoquer un changement radical dans le rugby français ?

Soyons honnête : le rugby a vécu au-dessus de ses moyens depuis plusieurs années. C’est un fait incontestable. Il y aura donc un avant et un après coronavirus. Tout le monde devra faire des efforts. Un dialogue doit s’instaurer entre les clubs et les joueurs pour trouver une solution quant à la baisse des salaires. Je le conçois d’autant mieux que ma casquette de président de club me permet de mesurer cette difficulté, même si les sommes sont différentes. Clairement, il me semblera difficile pour les joueurs de réclamer les mêmes salaires que par le passé.

Êtes-vous favorables à une baisse de salaire ?

J’y réfléchis avec mon agent. Le devoir de solidarité s’impose mais pas à n’importe quel prix, ni à n’importe quelle condition.

Que pensez-vous de la décision de la LNR qui se dessine de disputer une phase finale au mois d’août ?

Question délicate. Je vais y répondre simplement: il restait neuf matchs à disputer, soit quarante-cinq points en jeu. Tout pouvait donc encore arriver. Combien de retournements de situation par le passé ? Combien de retour impossible ? Combien de clubs qui calent dans la dernière ligne droite ? C’est l’histoire du sport depuis toujours. Je comprends la situation de l’UBB, tout comme je comprends les clubs de Pro D2 qui ne pourront pas monter. La frustration doit être immense. Et même si je comprends les enjeux économiques, j’aurais plutôt été favorable à un gel de la saison. Que dira-t-on demain si Bordeaux est champion de France ? Que retiendra-t-on de son parcours ? Regardez la Premier League de football. Quand le championnat s’est arrêté, Liverpool avait vingt-cinq points d’avance sur Manchester City. Ce club était assuré d’être champion d’Angleterre. Or, Sadio Mané (une des stars des Reds, N.D.L.R.) a déclaré qu’il accepterait que le titre ne soit pas décerné à son club. C’est la classe. Tout simplement.

 

Voir les commentaires
Réagir