Partie 2 - Botha : « Je n’ai jamais mangé les enfants »

  • Le géant seconde ligne ne regrette pas l'image que les gens pourraient se faire de lui. S'estimant heureux d'être considéré comme effrayant sur le terrain.
    Le géant seconde ligne ne regrette pas l'image que les gens pourraient se faire de lui. S'estimant heureux d'être considéré comme effrayant sur le terrain. / Howard Cleland / Icon Sport
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Depuis son départ de Toulon en 2015 et l'arrêt de sa carrière, le champion du monde Springbok ne faisait plus parler de lui. Pour Midi Olympique, il sort de son silence. Et ça découpe.

Il faut lutter, pour approcher le grand Bakkies. Il y a deux ans, un agent nous avait donc donné l’adresse électronique de l’ancien deuxième ligne des Springboks et du RCT. Visiblement débordé, celui-ci ne répondit jamais à nos sollicitations. Récemment, on a donc demandé à Morne Steyn, l’ancien Parisien de retour aux Bulls de Pretoria depuis quelques semaines, de jouer les entremetteurs. En confiance, le grand Bakkies (40 ans) s’est alors prêté au jeu et, une heure durant, a parlé non sans humour des mains baladeuses de Sylvain Marconnet, du geste de Joe Marler, de chasse au cerf, des coups de pression de Bernard Laporte et du talent de Richie McCaw. Mais de cette conversation avec Bakkies Botha, on a surtout retenu cette phrase : « J’aimais voir la peur dans les yeux de mes adversaires. »

Les gens disent souvent que le rugby français est violent. Est-ce vrai ?

(il soupire) Le rugby français, je l’aime. C’est le rugby le plus brutal qu’il m’ait été donné de disputer. La semaine dernière, un ami m’a envoyé sur Whatsapp un article d’un journal gallois : le journaliste y classait de 1 à 10 les joueurs les plus violents de l’histoire.

Et vous étiez à quelle place ?

Neuvième ! (rires) Devant moi, il n’y avait que Jerry Collins et des avants français des années 80 ! Eux portaient la moustache, de gros bandeaux autour des oreilles… Ils avaient toujours l’œil fermé par un cocard… Ils ne pouvaient rien voir… C’était dingue… Vous savez quoi ?

Non…

J’aurais rêvé de jouer dans le championnat de France des années 80 ! C’était terrible. Si tu prenais un coup, tu devais le rendre. Aujourd’hui, les choses ont changé. On quitte le terrain pour un œil au beurre noir…

Le monde a changé, le rugby avec. Ce n’est pas forcément un mal.

Ce n’est pas ce que je dis. La sécurité des joueurs est évidemment une priorité. Mais bon… Moi, à l’époque où je jouais, j’aimais quand le contexte se durcissait. J’aimais quand le combat devenait plus sauvage. L’autre jour, lors d’un dîner de charité, un ancien coach des Springboks me disait d’ailleurs que j’étais né pour faire mal aux autres…

Est-ce vrai ?

Oui. Sur le terrain, j’aimais voir la peur dans les yeux de mes adversaires. Je voulais que l’adversaire comprenne que s’il se mettait à la faute dans un ruck, il recevrait un traitement spécial la fois suivante. C’était mon job, après tout !

C’est intéressant…

La plus grosse blessure de ma carrière, je l’ai vécue en Top 14. À Brive, on m’avait cassé le bras (un avant du CAB fut alors suspecté de l’avoir fait de façon délibérée, N.D.L.R.). Le Top 14, c’était plus lent que le Super Rugby mais c’est beaucoup plus physique. Si tu n’es pas prêt, le Top 14 te mâche, te casse, t’éjecte. Un jour à Agen, j’ai plaqué un mec. Il n’a pas apprécié et en se relevant, il m’a mis sa godasse en pleine tête. J’ai quitté le terrain avec quinze points de suture. Mais ça fait partie du rugby, je n’ai pas porté plainte…

Néanmoins, pensez-vous avoir été parfois desservi par votre réputation aux yeux des arbitres ?

Peut-être… J’ai pris trois semaines de suspension il y a quelques années, pour avoir poussé Phil Waugh (un ancien flanker australien) dans un ruck. Arrivé à la commission de discipline, le juge m’a demandé combien de fois j’avais été cité dans ma vie. Je lui ai dit la vérité : une fois. Il ne me croyait pas, m’a demandé si j’avais des problèmes personnels, si je frappais mes gosses… C’était ridicule. Me concernant, les gens se trompent. Je n’ai jamais mangé les enfants.

Si les choses ont tendance à évoluer depuis deux ans, le Top 14 a un temps été beaucoup critiqué pour la qualité de son jeu…

(il coupe) Par des gens qui ne connaissent rien à l’essence du rugby. Une saison au Japon, c’est six mois tranquilles. Le Top 14, c’est douze mois dont six dans la boue. Et les week-ends où tu ne combats pas en championnat, tu dois te battre en Champions Cup… Il n’y a aucun répit.

Quelle est la question qu’on vous a le plus souvent posée ?

« Comment était Richie McCaw ? »

Et que répondiez-vous ?

Qu’il était l’un des meilleurs joueurs que j’ai jamais croisés sur un terrain de rugby. J’avais beaucoup de respect pour lui. Avant chaque match contre les All Blacks (il les a affrontés quinze fois dans sa carrière, N.D.L.R.), je me disais : « Rentre dans le ruck le plus fort possible, Bakkies. Oblige ce mec à réfléchir. »

De quelle manière ?

Il fallait que McCaw comprenne que s’il tentait de gratter ce ballon, il pourrait aussi se faire très mal.

Ça marchait ?

McCaw était dur au mal. Beaucoup plus que certains. Mais des fois, je voyais bien dans ses yeux qu’il n’était pas très content… Il aurait voulu que je disparaisse… Ce que je vous dis n’est pas anodin. C’est même la base du jeu d‘avants : ces mini-batailles entre avants, ces jeux d’intimidation, sont primordiaux au rugby. Le dominant est toujours le gagnant.

Pour autant, regrettez-vous d’avoir mis un coup de tête au demi de mêlée des All Blacks, Jimmy Cowan, en 2010 ?

Non, pas une seule seconde. Et si je devais revivre cette situation, je referais exactement la même chose !

Pourquoi ?

Ce jour-là, à Auckland, j’étais à la lutte avec Cowan pour récupérer un coup de pied à suivre. J’étais plus rapide que lui. Je l’avais dépassé et il m’a alors tiré par le maillot pour me ralentir. Quand je l’ai rattrapé dix mètres plus loin, je lui ai fait comprendre que ça ne m’avait pas plu et je lui ai donné un coup de tête. Je déteste l’injustice, moi.

Ok…

Ce n’est pas quelque chose dont je suis fier. J’ai un peu laissé tomber les Springboks, ce jour-là. Et Jimmy Cowan a gagné la mini-bataille dont je vous parlais plus tôt. Mais je réagirais exactement de la même façon aujourd’hui. (il soupire)

Pourquoi soupirez-vous ?

C’est toujours la faute des numéros 9, en fait. Ils parlent trop, cherchent les embrouilles et savent mieux que personne comment te faire sortir du match.

Que disent votre femme et vos enfants au sujet de votre carrière ?

(il se marre) « Papa, c’est vraiment toi sur You Tube ? Tu avais le droit de faire ça ? »

En novembre 2018, nous avons rendu visite à votre ancien coéquipier à Toulon Joe van Niekerk, au Costa Rica. Il nous a raconté votre tout premier match en France…

(il éclate de rire) Sacré surprise… J’ai joué mon premier match de Top 14 à Biarritz. C’était l’hiver, il y avait du combat et j’étais occupé dans une mêlée ouverte. J’avais un genou au sol ; je venais de finir un contre-ruck ou un truc comme ça… Soudain, j’ai senti quelque chose rentrer dans mes fesses. J’ai hurlé : « Mais qu’est-ce qu’il se passe ici, putain ? »

Que s’était-il passé, alors ?

J’ai perdu le contrôle. J’ai laissé les deux mecs avec lesquels je me battais au sol, je me suis redressé et derrière moi, le premier type que j’ai vu, c’est mon coéquipier Sébastien Tillous-Borde. Je me suis dit : « Merde, c’est encore un coup d’un demi de mêlée ! Et il se passe quoi dans ce pays, au juste ? »

Qu’avez-vous cru, au départ ?

Que Sébastien avait voulu accélérer la libération de balle et n’avait trouvé que ce moyen-là pour me faire quitter le ruck ! Il voulait nourrir Jonny (Wilkinson) au plus vite ! Je me suis dit qu’il était fou !

Qu’avez-vous fait, alors ?

Je l’ai bousculé, tiens ! J’ai ouvert la main et je lui ai mis une tarte ! Dans son regard, j’ai vu qu’il ne comprenait pas ce que je faisais…

Alors ?

Dans le bus, Sébastien Tillous-Borde est venu me voir et m’a demandé : « Que s’est-il passé, Bakkies ? Pourquoi t’as fait ça ? » Je lui ai répondu : « Mais tu es fou, toi ! Tu ne peux pas mettre ton foutu doigt dans mes fesses et penser qu’il ne se passera rien ! » Puis Sébastien a explosé de rire, m’a juré qu’il n’y était pour rien et je l’ai cru.

Et après ça ?

En arrivant à Toulon, j’ai demandé à Bernard (Laporte) de regarder la vidéo du match à Biarritz. J’ai bien disséqué l’action, seconde après seconde. Là, j’ai compris…

Racontez-nous.

Sur le terrain, j’ai vu ce foutu Marconnet (Sylvain Marconnet jouait pilier à Biarritz), allongé à côté de moi. Et je l’ai vu fourrer son doigt dans mes fesses. Je ne pouvais le croire. Je me disais : « Ce maudit Marconnet… Il a tout de suite trouvé la cible… Mon Dieu, il a dû faire ce genre de trucs des dizaines de fois… » Voilà, je venais de faire connaissance avec le rugby français ! (rires)

Récemment, le pilier anglais Joe Marler a touché les testicules du capitaine gallois, Alun-Wyn Jones, et fut suspendu dix semaines pour ce geste. Comprenez-vous la sanction ou la trouvez-vous trop sévère ?

J’aime bien Alun-Wyn Jones, c’est un beau combattant. Et j’aime aussi Marler. J’ai lu quelques-unes de ces interviews, il est très drôle. C’est un vrai caractère et son geste ne m’a pas vraiment surpris. Mais on ne peut plus tolérer ce genre de truc sur un terrain de rugby. La société ne le permet plus. Aux yeux de certaines personnes, ce n’est pas drôle.

Comment auriez-vous réagi, à la place d’Alun-Wyn Jones ?

Je pense que Joe Marler aurait pris sa retraite internationale pour de bon, après ce match…

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