Bagarre de légende : 1966, un pugilat en finale du championnat

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    Finale 66
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Quelle partie de manivelles ! En finale et en direct à la télévision en plus. La finale Agen - Dax se déroula dans une ambiance vraiment délétère. « Bala » et Pierrot Lacroix méritaient mieux pour leurs adieux.

Bim, boum, badaboum. Pif, paf ! En 1966, la finale Agen-Dax tourna à la bagarre de rue. Coups défendus aux pieds et aux poings, rixes générales, gestes vicieux pleins de sang-froid. K.-O. de Cassiède et de Bérho, menton ouvert de Michel Lasserre par des crampons, sans compter Albaladéjo qui s’ouvre le front sur le pied d’une caméra de télévision. « La finale de la honte » résume tout de suite Jean-Claude Malbet, talonneur d’Agen. « Je n’aime pas me souvenir de ça. Un match idiot », poursuit Franco Zani.
Depuis les tribunes, Roger Couderc réussit tant bien que mal à occulter les horions. Il fit son possible pour que le réalisateur de l’ORTF ne montre pas les images les plus dures et tourne ses caméras vers les gradins du Stadium de Toulouse. Une scène nous est néanmoins parvenue : sur une touche, un coup de pied sans complexe du talonneur dacquois Léon Berho, un Agenais qui fait un « Jésus » intégral. Illico, un coéquipier (Michel Lasserre) le venge, savatant le pilier droit landais Jean-Michel Lucq. Et le dit Lasserre prend tout de suite une poire du troisième ligne Gilles Benali. La crudité de ces images parcellaires nous donne un aperçu de la teneur des débats. Pierre Albaladéjo le reconnaît : « C’était mon dernier match et ce fut bête, absurde. Le rugby de l’époque était plus dur que celui d’aujourd’hui. Mais cet après-midi-là, nous avons été à l’extrême de ce qu’on ne devrait pas voir. »
 

Triomphe gâché pour Agen

Le Midi Olympique n’étouffa pas l’affaire : « La violence des règlements de compte… écœura bien des spectateurs, attrista les meilleurs défenseurs et émut dirigeants et arbitres ; la violence inqualifiable qui a terni la finale a été douloureusement ressentie par les dirigeants de la FFR. » Un article est ainsi titré : « Il faut déclarer la guerre aux truands du rugby ». Il évoque aussi de possibles sévères sanctions. Les dirigeants de l’époque n’étaient pas stupides, ils avaient bien conscience de l’importance de la télévision, mais aussi de ses dangers. Le petit écran pouvait avoir un effet loupe sur la face noire de leur sport (le treize en ferait l’expérience plus tard). Mais Couderc avait bien fait son boulot même s’il évoque la violence dans son résumé. Le journaliste René Laffore, présent au match, bible du SU Agen narre : « Pierre Lacroix ne voulait pas parler de ce match. Il avait tiré un trait dessus. Le match avait été odieux, c’est vrai. Et le soir, nous avions senti que la fête était gâchée malgré la victoire. »

Agen était une escouade brillante autour du demi de mêlée international Pierre Lacroix, de Franco Zani, le numéro 8 italien et du mythique Michel Sitjar, avant-aile d’une classe folle. Dax, était une équipe paradoxale, mélange de vieux grognards, de très jeunes trois-quarts : Claude Dourthe (17 ans et demi), Michel v (18 ans et demi), Georges Capdepuy (20 ans), Jacques Saubesty (20 ans), plus les dix-huit ans du troisième ligne Gilles Bénali. Les avants avaient une vraie réputation de durs à cuire. Jean-Pierre Bastiat ne jouait pas ce match, il débuterait l’année suivante : « Le pack de l’USD était craint, autant que celui de Toulon, les plus guerriers c’étaient Léon Berho et Christian Lasserre, des mecs qui n’avaient peur de rien. Des kamikazes ; avec des gars comme ça, quand j’ai commencé à 18 ans, personne n’aurait osé me toucher. Marcel Cassiède, Claude Contis, c’était pas mal non plus. »

Toto Desclaux, Lassère, Lagiewski : des durs de durs

Les Dacquois étaient en plus cornaqués par un entraîneur d’un autre âge, Toto Desclaux : « Il savait construire des packs solides. Il fut d’ailleurs le bâtisseur du pack du grand chelem 1977 avec le XV de France. Avec lui, le rugby c’était d’abord un pack et un numéro 10 qui savait monter des chandelles : et en avant les éléphants. » Jean-Claude Malbet, confirme : « Il cherchait à faire dégommer deux avants adverses, en général le talonneur et le numéro 8. Dans ce match, sur une mêlée relevée, j’ai pris un énorme coup de pompe dans le ventre par Labadie, ça m’a donné une hernie, et un mois après, je me faisais opérer du bas-ventre. Porter plainte ? Non, ce n’était pas mon genre… » Selon lui, Bérho et Cassiède étaient plutôt réglo, les vraies terreurs s’appelaient Jean-Claude Labadie, deuxième ligne et Christian Lasserre pilier gauche de 31 ans. Mais le SUA avait aussi ses tempéraments de feu.

« Je le reconnais, je n’étais un tendre. Je me rendais. » ajoute Jean-Claude Malbet. Le pilier gauche Marius Lagiewski, était un distributeur hors pair quand la situation l’exigeait. « C’est sûr, il ne fallait pas le provoquer. Mais nous n’étions pas venus pour nous battre. D’ailleurs notre capitaine Pierre Lacroix n’aimait pas ça, il cherchait toujours à nous calmer. » Évidemment, les Agenais se dépeignent volontiers en victimes, dans la peau de l’équipe la plus brillante dont Dax aurait voulu gripper la mécanique. Franco Zani détaille : « Je pense qu’ils s’étaient organisés, je souffrais de la cheville gauche et dès les premières touches, j’ai senti leurs souliers, pile sur ma blessure. Nous étions très forts sur les départs en troisième ligne autour de Pierre Lacroix, et d’entrée, sur une combinaison bien organisée, je me retrouve au sol, et je sens qu’on me chatouille les oreilles et la tête. »

Pierre Albaladejo, dit "Bala", vaincu avec Dax pour le dernier match de sa carrière malgré une pénalité inscrite
Pierre Albaladejo, dit "Bala", vaincu avec Dax pour le dernier match de sa carrière malgré une pénalité inscrite


Le résumé de la partie rend justice à Agen sur un point : l’essai du SUA mérite le qualificatif de « magnifique » : quatre passes le long de la touche après interception de Malbet, relayé par Michel Sitjar, impérial, puis Jacques Fort, Jean-Louis Mazas et enfin Michel Lasserre. L’action, longue de soixante mètres, brille par un dynamisme étonnant. Ceci dit, l’essai de Benali pour Dax n’est pas si moche, il relança le suspense en plus : 9-8 à la 79e. On a donc vibré pour autre chose que la baston durant cette après-midi de « muerte ». Mais seul un déroulé intégral du match pourrait restituer l’ambiance délétère.

Le terrible pilier dacquois Christian Lasserre nous a répondu avec un naturel désarmant : « On a beaucoup parlé de ce match mais je ne comprends pas pourquoi. J’ai vécu bien plus dur : la finale du Challenge Du-Manoir contre Pau en 1959 par exemple. Après, oui, je crois qu’ils nous ont provoqués, vous savez, Lagiewski était une vraie peau de vache. Mais chez nous, il y avait quelques gars un peu nerveux. Notre deuxième ligne Labadie était jeune, il ne fallait pas lui en promettre. Moi, j’avais la réputation d’être dur, c’est vrai. C’est bien simple, j’avais des c…, je ne me dégonflais pas, même à Toulon, même à Béziers, après je me retrouvais assiégé dans les vestiaires. Une fois à Castres, il a fallu que je sorte crampons en main. Il faut dire que Toto Desclaux savait nous exciter. Il n’avait pas son pareil pour vous dire : « Tu ne vas pas te « promener » aujourd’hui, hein ? Sinon, je te sors. Au fait, les autres, ils ont dit qu’aujourd’hui, ils allaient se payer Lasserre… » Est-ce que c’était vrai ? On n’avait pas le temps de se renseigner. Il faut dire qu’on faisait toutes les entrées « au casque », tête contre tête, liés avec Bérho et Bérilhe mes complices attitrés. Ça claquait dur. Mais au fond de moi, je n’aimais pas ça. Quand on entrait comme ça en bélier, je pensais à mon entreprise, mon boulot de négoce de matériaux. J’avais peur de pas pourvoir aller bosser. »

Une perpétuité… limitée dans le temps

Y a-t-il eu un élément pour mettre le feu aux poudres ? Malbet évoque le souvenir de la demi-finale de 1962 gagnée par Agen après prolongations : 8-8 (aux bénéfices des essais) : « Je m’étais fait casser le nez, Lagiewski avait été expulsé avec Bérilhe et n’avait pu faire la finale. À partir de là, ce fut toujours dur avec eux. » Zani ajoute : « Même en Challenge Béguère, la même saison, l’ambiance avait été chaude. »

Albaladéjo nuance à sa façon : « Je crois qu’ils avaient voulu profiter du fait que nous alignions cinq juniors dans cette finale, chose très rare, pour nous intimider. Mais ce qui a mis le feu aux poudres, c’est une parole très déplacée d’un de nos adversaires que je ne nommerai pas. J’ai entendu une voix rauque dire quelque chose que je n’aurais jamais voulu entendre : « Vous en avez laissé trois au bord de la route, on peut encore en éliminer un ! ». Allusion à la mort en voiture de Raymond Albaladéjo, Jean Othats et Emile Carrère en 1964, drame qui planait sur l’US dacquoise. Je n’ai plus jamais salué celui qui a dit ça. » Parfois, les paroles font plus mal que des uppercuts. « Non, c’est bidon ! » tonne Malbet. « Nous n’étions pas du tout dans ce registre-là » ajoute Zani. Impossible de trancher. Les mots peuvent parfois dépasser les pensées, les mémoires peuvent jouer des tours. Albaladéjo et Lacroix maintes fois associés en équipe de France se sont embrassés après le coup de sifflet final, conscients et confus du spectacle lamentable. Lacroix aussi s’arrêtait là.

Lagiewski, Lassère, et Bérho ont été radiés à vie. Un an après, ils rejouaient. Christian Lasserre n’en fut pas surpris outre mesure : « J’avais fait quatorze saisons à Dax, je suis parti à Morcenx pour relancer le club. J’ai dit à mes anciens dirigeants : « Vous n’allez pas me laisser sans licence quand même ? » Patache Dassé en a parlé à Ferrasse (son allié à la FFR, N.D.L.R.), il lui a rendu. Il en a profité pour prendre celle de Lagiewski. » Ainsi se concluaient les affrontements les plus violents. Par des arrangements entre amis. 

La fiche

À Toulouse, 22 mai 1966. Agen bat Dax 9-8 (3-3). Arbitre : M. Maldemont
AGEN : 1E M. Lasserre ; 1P, 1DG Dehez.
DAX : 1E Benali ; 1T Saubesty ; 1P Albaladéjo.

AGEN : Péchambert ; Mazas, Gruppi, Mazas, Pomiès ; (o) Dehez, (m) Lacroix (cap.) ; Viotto, Zani, Sitjar ; M. Lasserre, Fort ; Palladin, Malbet, Lagiewski.

DAX : Saubesty ; Arrieumerlou, Dourthe, Sanz, Bénédé ; (o) Alabaldéjo, (cap.) (m) Capdepuy ; Darbos, Contis, Benali ; Labadie, Cassiède ; Lucq, Berho, Ch. Lasserre.
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