Imhoff : « En Argentine, des gens n’ont plus rien à bouffer... »

  • L'ailier argentin du Racing 92 compare les conditions de confinement entre la France, où il est confiné, et son pays natal, l'Argentine.
    L'ailier argentin du Racing 92 compare les conditions de confinement entre la France, où il est confiné, et son pays natal, l'Argentine. Icon Sport / Icon Sport
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Cloîtré dans son appartement parisien, l’ailier des Ciel et Blanc et des Pumas, Juan Imhoff, dresse un parallèle intéressant entre l’Argentine et la France, deux pays soumis au confinement…

Où êtes-vous en ce moment ?

À Paris, dans mon petit appartement, avec mon épouse Natacha et notre enfant, Bastian, qui vient d’avoir sept mois. Voilà… Notre base, c’est le sixième arrondissement…

Avez-vous un jardin ou un accès extérieur ?

On a un tout petit balcon, sur lequel on passe notre vie dès que le soleil sort un peu ! (rires)

Comment vivez-vous le confinement ?

C’est dur. Heureusement que ma femme me soutient beaucoup…

Pourquoi est-ce "dur" ?

La fatigue, tout ça… Des fois, je suis un peu au fond du seau : les jours se ressemblent tous ! Et ça dure depuis plus d’un mois… Mais j’imagine qu’il y a bien plus malheureux que moi.

Quelles mesures d’hygiène prenez-vous à la maison ?

Je désinfecte les livraisons, je porte des gants et un masque pour faire des courses. Des trucs basiques que je faisais déjà, en période d’épidémie de grippe, par exemple.

Connaissez-vous des malades ?

Non, personne. Et je pose toujours cette question aux gens à qui je parle : "Connaissez-vous quelqu’un l’ayant chopé ?" Pour l’instant, personne ne m’a répondu par l’affirmative.

Et votre famille en Argentine, alors ?

C’est ce qui me peine le plus, dans toute cette histoire. L’Argentine n’en est qu’au début du confinement. J’ai peur que mes parents ne puissent voir leur petit-fils avant six mois…

À ce point ?

J’imagine que les frontières en France seront fermées jusqu’au mois de juin. Et l’Argentine, qui ne recense que très peu de cas de coronavirus, n’ouvrira pas les siennes avant septembre.

D’accord…

La presse argentine parle d’un déconfinement en septembre. Alors que les mesures de quarantaine ont démarré comme ici, mi-mars !

Le confinement est-il rigoureux en Argentine ?

Oui, plus qu’en France. Au pays, tu n’as pas le droit de sortir courir ou promener ton chien. Les personnes âgées ne peuvent pas aller faire leurs courses. Du coup, elles se font aider par des jeunes du quartier. Une chaîne de solidarité s’est mise en place. C’est plutôt chouette.

Et la situation économique, alors ?

C’est le plus inquiétant… Avant la pandémie, l’Argentine traversait déjà une grave crise économique. Le pays n’a pas les moyens de mettre en place un chômage partiel, comme en France. Chez nous, il y a aujourd’hui des gens qui n’ont plus rien à bouffer…

Et autour de vous ?

Mes frères sont préparateurs physiques. Ils n’ont plus aucune retombée d’argent depuis des semaines et se retrouvent dans la merde, passez-moi l’expression…

Les gens respectent-ils le confinement dans votre pays natal ?

Les premières semaines ont été difficiles. Il y avait beaucoup de laisser-aller. Du coup, la police a dû sévir. Il y a eu des gardes à vue. Certains mecs que je connais portent même un bracelet électronique, aujourd’hui.

Vous disiez néanmoins qu’il y a très peu de cas de coronavirus. Pourquoi le confinement est-il si dur ?

Il y avait très peu de cas au départ. Mais dès lors que les expatriés venus d’Europe sont revenus au pays, le virus s’est dispersé. Du coup, le gouvernement a décidé de réagir. Le pic est attendu, là-bas, au mois de juillet. En plein hiver, ce qui n’arrange rien… Mais bon…

Quoi ?

Je me demande si le confinement ne permet pas, quelque part, d’aplanir les égalités sociales. Que tu aies de l’argent ou que tu n’en aies pas, tu restes chez toi.

Avez-vous hésité, au départ, à passer le confinement à Rosario ?

Avec ma femme, nous en avons parlé, oui. Ma famille, je la vois une fois par an depuis dix ans… Mais on a bien fait de rester à Paris. C’était plus sage, je crois. Aujourd’hui, on communique entre nous via l’ordinateur, le portable. Moi qui aime tant le rapport à l’autre, je trouve ça très frustrant.

On vous comprend…

J’ai une histoire compliquée avec mon téléphone portable. Je fais partie des mecs qui ne répondent jamais. Aux relations virtuelles, j’ai toujours préféré les face-à-face…

Vous êtes quelqu’un d’énergique. Ne devenez-vous pas fou, parfois, enfermé dans un appartement ?

Je suis sorti courir deux ou trois fois, après 19 heures, puisqu’on en avait au départ le droit. J’en pouvais plus… J’avais besoin de retrouver cette sensation de fatigue, de liberté. Jusqu’à mi-mai, je vais prendre mon mal en patience, comme tout le monde.

Une carrière de rugby, ça dure dix ans dans le meilleur des cas. Je ne connais pas un seul joueur de rugby ayant gagné assez d’argent dans sa carrière pour tout arrêter et vivre de ses rentes derrière.

Ce confinement a-t-il néanmoins des vertus, à vos yeux ?

Oui ! Avant, avec le rugby, je profitais très peu de mon fils. Désormais, on passe nos journées ensemble. Je lui donne à manger, je lui fais son bain. On a créé un lien, quoi.

Avez-vous grossi ?

Non, au contraire… Je pesais 90 kg avant le confinement, j’en fais 84 aujourd’hui. Il y avait dix ans que je n’avais pas fait ce poids-là. Du coup, j’ai un peu peur. Hier, je me suis dit : "J’espère que le championnat ne reprendra pas demain, parce que je ne pourrai pas."

Aimeriez-vous jouer des phases finales en août ?

Vous voulez la vérité ? Je suis tellement ailleurs qu’aujourd’hui, je suis incapable de vous parler de rugby. Mon objectif, à ce jour, n’est pas d’être le meilleur rugbyman ; c’est d’être le meilleur citoyen possible. J’ai la tête au confinement, point barre.

D’accord…

Je veux penser à des choses que je peux maîtriser. Sinon, je pète les plombs. Les docteurs et le gouvernement sont bien mieux placés que moi pour dire quand et comment se déroulera la suite du Top 14.

Combien de temps auriez-vous besoin pour revenir au top ?

Bonne question… Le poids de forme, tu peux le retrouver facilement. Les repères rugbystiques, en revanche, il faudra des mois avant de les retrouver.

Selon vous, les rugbymen professionnels doivent-ils baisser leurs salaires ?

Une carrière de rugby, ça dure dix ans dans le meilleur des cas. Je ne connais pas un seul joueur de rugby, et je dis bien pas un seul, ayant gagné assez d’argent dans sa carrière pour tout arrêter et vivre de ses rentes derrière.

Il y a de fortes chances qu’une partie de la saison prochaine se dispute à huis clos. Comment le vivriez-vous ?

Le rugby, c’est mieux avec du public, du bruit et des chants. Mais moi, j’aime jouer et ça me manque à en crever. S’il faut jouer à huis clos, ça ne me dérangera donc pas le moins du monde.

Le 12 mai, les élections à World Rugby opposeront Agustin Pichot et Bill Beaumont. Votas Pichot, tambien ? * ("Tu votes Pichot, aussi ?")

Oui, bien sûr. Agustin a tout mon soutien. Sa volonté de changement, son désir d’harmoniser le calendrier international sont à mes yeux primordiaux pour l’avenir de notre sport.

 

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Les commentaires (1)
viking Il y a 5 mois Le 24/04/2020 à 22:44

Ça fait plaisir d'entendre ce joueur que j'aime beaucoup , il respire le bon sens l'humain, on a envie qu'il soit votre ami.