Quand Guirado entraînait des prêtres

  • Guilhem Guirado fut l’entraîneur d’un soir des jeunes séminaristes de La Castille (Var) lors d’un match de rugby loisirs. Le RC de la Terre Promise existe depuis 2013 et son QG est situé dans le centre-ville de Toulon. En effet, les prêtes ont acheté un bar,  « Le Graal » où ils se retrouvent régulièrement. Photos M. O. - D. P.
    Guilhem Guirado fut l’entraîneur d’un soir des jeunes séminaristes de La Castille (Var) lors d’un match de rugby loisirs. Le RC de la Terre Promise existe depuis 2013 et son QG est situé dans le centre-ville de Toulon. En effet, les prêtes ont acheté un bar, « Le Graal » où ils se retrouvent régulièrement. Photos M. O. - D. P.
  • Au nom du père et du Saint Rugby…
    Au nom du père et du Saint Rugby… / FAVRE Ludovic
Publié le / Mis à jour le

Au mois de mars 2017, nous nous sommes rendu à la Crau, une petite commune située non loin de Toulon où se trouve une équipe de rugby pas comme les autres. Cette équipe, c’est le RCTP : le Rugby Club de la Terre Promise, où évoluent des prêtres ou des apprentis curés en formation que Guilhem guirado, le capitaine du XV de france de l’époque, avait accepté d’entraîner toute une journée. Rencontre(s).

À Toulon, on a l’habitude de dire que l’on vit le rugby comme une religion. Ce n’est pas faux. à voir ce stade de Mayol se remplir et s’embraser invariablement chaque week-end, on se dit que le cœur de cette ville bat pour le RCT. Mais il n’y a pas que le rugby dans la vie. Et non loin de Mayol, certains hommes ont décidé de consacrer leur vie à la religion, la vraie. Ces hommes, ce sont les pensionnaires du séminaire de la Castille, situé à La Crau, à une quinzaine de kilomètres de Toulon. Chaque année, cet institut diocésain de formation pastorale, où vit une quarantaine de personnes, forme les prêtres qui, une fois leur apprentissage achevé, deviendront responsables des paroisses selon leur affectation. C’est là que nous avons rendez-vous en cette fin d’après-midi d’avril, pour rencontrer une équipe de rugby pas comme les autres. Oui, oui, de rugby, vous avez bien lu.

Parce qu’ici, au pays des fadas, rugby et religion ne font définitivement qu’un. Parce que les athées vivent le rugby comme un culte et que les religieux ne peuvent s’empêcher de jouer au rugby. C’est ainsi qu’a été créé le Rugby Club de la Terre Promise. "Tout a commencé un peu par hasard, raconte le prêtre Matthieu Bévillard, président du RCTP. Au début, nous en avions assez de pratiquer toujours les mêmes sports sur notre demi-journée d’activité physique obligatoire. Le foot était tout-puissant ! Dans une région comme la nôtre, cela ne pouvait plus durer… Alors, à partir de 2007, nous avons commencé à jouer au rugby. Au début, nous étions deux. Puis trois, quatre… Petit à petit, nous convertissions les footeux !", plaisante-t-il. De quatre, ils sont passés à huit, puis dix et ainsi de suite. Dès 2010, ils furent suffisamment nombreux pour jouer en opposition : "Comme nous n’avions pas de terrain pour jouer, nous avons décidé d’aller sur les plages du Mourillon, armés de nos râteaux…" De râteaux ? Pour simuler des poteaux peut-être ? "Non, pour nettoyer la zone où nous allions jouer. Car en hiver, les plages ne sont pas nettoyées par les services municipaux. Alors, nous nous y collions… Et croyez-moi, il y avait du boulot avant de commencer. ça faisait un bon échauffement !"

Un Clin d’œil au Rct

Qu’il pleuve ou qu’il vente (oui, cela arrive aussi à Toulon), les apprentis curés n’auraient loupé ce rendez-vous hebdomadaire pour rien au monde : "Au bout d’un moment, nous étions presque assez nombreux pour former une équipe. Alors on s’est dit pourquoi pas…" Reste à trouver un nom à ce club. Après avoir longtemps hésité entre le "XV Cathédrale", "XV de l’Incarnation" ou encore le "XV de la Multiplication des Pains", Matthieu Bévillard a fini par choisir le "Rugby Club de la Terre Promise" : " D’abord parce que la Terre promise, c’est notre vraie patrie, c’est le royaume de dieu que nous essayons de vivre ici-bas dans la foi. Ensuite, parce que c’est l’endroit où le rugbyman doit aplatir le ballon pour marquer un essai, c’est l’en-but que nous essayons d’atteindre avec espérance. Et enfin, parce que Terre Promise est un des quartiers de Toulon, ville qui nous est donnée pour annoncer le message du Christ dans la charité." Et puis avec les initiales RCTP, les prêtres rendaient hommage au "petit club voisin du RCT", comme ils le disent avec humour sur leur site Internet. Même l’emblème est un clin d’œil au triple champion d’Europe car derrière le prêtre en soutane qui court en raffûtant, on retrouve un bouclier frappé du fameux muguet. Le nom de l’association est déposé en préfecture le 5 septembre 2013. Dans la foulée, le RCTP s’affilie à la FFR et intègre la ligue loisirs. ça y est, le séminaire de la Castille a son XV.

Ce soir, les joueurs du RCTP sont en ébullition. Alors que nous sommes encore dans la cour, ils viennent nous saluer un par un. Les gabarits sont frêles, les épaules étroites mais la passion pour le ballon ovale brûle dans leurs yeux. Ce soir plus que tout autre soir. Pourquoi ? "Parce que ce soir, y a match !", s’exclame l’un d’entre eux. Un rendez-vous aussi rare qu’attendu : "Nous nous entraînons chaque semaine mais nous ne disputons que cinq rencontres par an, avant toutes les vacances", explique le président. Alors, malheur aux absents. C’est le cas de Martin Chauvet, ancien étudiant de Staps à Cergy-Pontoise (Val-d’Oise) et aujourd’hui propédeute, c’est-à-dire étudiant en première année du séminaire. "J’espérais que mon entorse soit guérie à temps mais non", lâche-t-il en regardant l’imposant bandage qui lui prend plusieurs doigts de la main gauche.

Mais le plus impatient de tous est certainement le prêtre Matthieu. Car le président du RCTP a une surprise pour ses joueurs. Une surprise de taille, qui dépasse allègrement le quintal. Ce soir, ce n’est rien moins que le capitaine du XV de France et de Toulon, Guilhem Guirado, qui va rendre visite à son club. Contacté par nos soins, le talonneur des Bleus, lui-même catholique pratiquant, a répondu favorablement à l’invitation et ce même s’il est à trois jours d’un match capital dans la course à la qualification au Vélodrome de Marseille face au Stade toulousain. à son entrée dans le "pub" (lieu de vie commune du séminaire rebaptisé ainsi par les joueurs), les regards des joueurs du RCTP s’illuminent. Détendu, souriant et très enclin à partager son expérience de joueur professionnel, Guirado les salue tous et répond aux questions qui affluent : "Comment êtes-vous devenu professionnel ? Combien de fois vous entraînez-vous ? Avec tous ces joueurs étrangers, faites-vous vos discours d’avant-match en anglais ? Et les Anglais du XV de la Rose, justement, sont-ils aussi arrogants qu’ils en ont l’air ?" Guirado, amusé, prends le temps de répondre à chaque sollicitation, puis Matthieu Bévillard se lance : "Guilhem, acceptes-tu d’être notre entraîneur d’un soir ?" "Bien sûr, avec plaisir", répond l’intéressé. Salve d’applaudissements et pluie de remerciements. Les jeunes séminaristes seront encadrés par l’un des meilleurs talonneurs de l’histoire du XV de France. Les prêtres sont aux anges.

Les livres de l’Ancien Testament en guise d’annonces en touche…

Sans plus attendre, les joueurs prennent la direction du stade. Au programme, un tournoi à trois équipes, où ils affronteront deux équipes engagées dans le championnat loisirs, les Espérandous et les Zaccros, une équipe du club de supporters du RCT. Après un échauffement à base de jeu de passes, Guirado sépare avants et trois-quarts et procède à une révision des touches. Jean-Eudes Blandin de Chalain, son homologue, qui lui rend facilement quarante kilos sur la balance, lui explique les annonces en touches : "En fait, on se sert des livres de la Bible : pour tous les livres de l’Ancien Testament, on lance en premier sauteur. Pour ceux du Nouveau, en deuxième. Et si l’on annonce un philosophe, c’est pour le fond de la touche. Il y a soixante-treize livres au total, donc on a de quoi faire !" Devant la mine déconfite et amusée du capitaine des Bleus, Jean-Eudes ajoute : "Heu… on peut toujours simplifier !"

Après avoir réglé l’alignement des apprentis prêtres, Guirado rejoint les trois-quarts menés par l’ouvreur et capitaine Foucault Brocard. En quelques minutes, il lui montre quelques combinaisons, dont une feinte de croisée sur le 12 avec remise intérieure à l’ailier, histoire de jouer à l’intérieur du 10 adverse… Imparable. Vient ensuite l’heure de la photo de groupe et avant d’entrer sur le terrain, les séminaristes entonnent un chant polyphonique en latin, "Haec dies quam fecit Dominus, exultemus et laetemur in ea". Ce qui veut dire "Voici le jour que fit le Seigneur, exultons et passons-le dans l’allégresse", nous traduit Vincent Marie-Jeanne, étudiant en troisième année. Pas aussi dissuasif que le "Sipi Tau" des Tonguiens certes mais infiniment plus beau et mélodieux que le "Pilou-Pilou". "C’est un peu le problème avec les prêtres rugbymen, en convient Matthieu Bévillard, nous sommes capables de coller un bon tampon mais dès que nous le faisons, on se confond en excuse auprès de celui qui l’a reçu !" Difficile en effet de faire la guerre quand on voue sa vie à diffuser un message de paix…

Les rencontres montreront toutefois que les prêtres ont de belles valeurs de combativité et d’abnégation. Renforcé par quelques paroissiens fidèles, le XV des prêtres pratique un jeu totalement débridé, basé sur la passe et le mouvement. Comme nous l’avons dit plus haut, les gabarits ne sont pas bien épais. Le "Paul Willemse du RCTP" doit difficilement atteindre les 80 kg et a 20 ans, tout juste. Mais l’ardeur des cœurs compense largement les kilos manquants, à l’image de Foucault (c’est bien son prénom), ouvreur et capitaine, qui se jette dans les genoux de ses adversaires comme un damné. Du bord du terrain, Guilhem Guirado apprécie le spectacle qui rappelle les rencontres de rugby universitaire, avec ses courses folles, ses passes impossibles et… ses fautes de main. Car les efforts des apprentis prêtres sont souvent ruinés par un en-avant mais qu’importe. Ils jouent avec la passion de cadets. En face, les Zaccros commencent à accuser le coup, au point que l’ouvreur interpelle son entraîneur après quatre petites minutes de jeu : "Oh ! Fais-moi sortir Y a du gaz en face, j’en peux plus !" Hilarité générale au bord du terrain. Les charmes du rugby loisirs…

Le rugby comme apostolat

Sauf qu’avec le RCTP, le rugby prend une autre dimension. C’est ce que nous confie au bord du terrain le jeune apprenti Jean-Baptiste, étudiant en première année qui vient d’être remplacé : " Pour moi, le rugby est un apostolat. C’est-à-dire qu’il fait partie du chemin de l’apprentissage de la fonction de prêtre. Nous y apprenons la fraternité, la solidarité… On se fonce dedans pendant quatre-vingts minutes, puis nous passons un moment ensemble. Je n’ai jamais vu cela ailleurs." À la différence d’autres joueurs qui ont un vécu de club, Jean-Baptiste a découvert le rugby à la Castille. "Les autres me l’ont bien vendu, sourit-il, alors j’ai testé. Je suis originaire de Digne, certains de mes proches y jouaient alors je me suis dit que j’allais essayer."

La fonction apostolique du rugby ne s’arrête pas à la dimension individuelle, au Rugby Club de la Terre Promise. Il est aussi un moyen d’aller au contact de l’autre, comme nous l’explique Matthieu Bévillard : "Dès les premiers matchs disputés contre une équipe d’une école d’ingénieurs, nous avons compris qu’ils étaient intéressés par notre mode de vie, notre formation, notre mission. Résultat, nous engagions de longues et passionnantes discussions avec eux pendant les troisièmes mi-temps. C’est aussi ça, l’apostolat : il doit aller aux périphéries de l’Église. Le rugby est aussi pour nous une chance de rencontrer des gens qui ne seraient pas venus à nous. Sans verser dans le prosélytisme, cela donne toujours lieu à de beaux échanges."

À la quête du "Graal"…

Le lendemain, nous retrouvons le prêtre Bévillard au centre-ville de Toulon car celui-ci a quelque chose à nous montrer. Mais quoi donc, au juste ? "Le Graal", répond-il d’un air amusé. À ce moment, on se prend pour Tom Hanks dans le film "Da Vinci Code", espérant que le religieux nous mène à un trésor millénaire. En réalité, "Le Graal" est un bar associatif situé en plein centre-ville, à deux pas de Mayol. Un trésor, en somme, que le séminaire a acquis il y a deux ans. "Nous l’avons acheté aux enchères car nous n’avions pas de lieu de réunion, explique le prêtre Bévillard en levant le lourd rideau métallique. Il y avait un grand nombre d’acquéreurs ce jour-là mais il faut croire que les prières du père Loiseau, qui était envoyé à la vente, ont été efficaces !" L’intérieur du Graal est cossu et n’a rien à envier aux meilleurs pubs irlandais. Bien décoré, avec un bar et des chaises en bois massif, il en impos. "Nous ouvrons quatre soirs par semaine et pour consommer, il faut devenir adhérent à l’association pour la modique somme d’un euro, explique fièrement le religieux. Nous y avons par exemple fêté la Saint Patrick et c’est ici que nous venons faire les troisièmes mi-temps avec les adversaires." Tiens donc… les religieux pratiqueraient donc eux aussi ce rituel : "Bien sûr ! Nous consommons de l’alcool mais toujours avec modération. On commence par les mots des capitaines et ensuite, nous chantons. Souvent, l’équipe d’en face opte pour des chants paillard et nous préférons généralement les chansons de veillées de scout, comme Santiano, etc. On a des mecs qui mettent l’ambiance, avec notamment un gars qui joue de la guitare et de l’harmonica. Nous ne gagnons pas souvent sur le terrain mais souvent à la troisième mi-temps !"

Si vous passez donc un soir devant le 377 de l’Avenue de la République, poussez donc la porte du "Graal" pour aller rencontrer les prêtres rugbymen. C’est exactement ce qu’avait fait un certain Drew Mitchell, arrivé là un peu par hasard un soir de victoire : "Il était très sympa mais vraiment… fatigué, je dois reconnaître ! Il était avec des amis, il a bu deux bières, nous avons bien discuté et il est parti." Rencontre totalement improbable entre une superstar de notre jeu et des religieux convertis au rugby que seule une ville comme Toulon peut en provoquer… Et les femmes dans tout ça ? Les prêtres inviteraient-ils leurs supportrices au Graal, comme le font les autres clubs ? "Non, tout de même… Nous n’oublions pas que nous devons rester célibataire, repousse le prêtre. Et puis notre but n’est pas de devenir un vrai club de rugby."

Le RCTP n’en demeure pas moins ambitieux et regorge de projets : "Nous avons été sollicités par des clubs amateurs pour procéder à des bénédictions. J’avais déjà béni l’équipe de Draguignan qui affrontait Bastia il y a quelque temps. Quand les Corses sont sortis de leurs vestiaires, ils avaient exigé que je les bénisse aussi ! Ils avaient même gagné… Et pourquoi ne pas le faire pour le RCT ? De nombreux joueurs viennent déjà dans nos paroisses. Nous aimerions également réaliser un pèlerinage au mont Faron. Il y a une petite chapelle là-bas, qui n’est plus utilisée… Nous aimerions la réhabiliter et la nommer… Notre Dame du rugby ! Qu’en pensez-vous ?" Ce à quoi nous avons répondu que ce lieu sera l’endroit idéal pour accueillir le prochain titre du Rugby Club toulonnais. En attendant celui du Rugby Club de la Terre Promise, bien sûr…

 

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Les commentaires (1)
Bakkies Il y a 5 mois Le 26/04/2020 à 12:33

Très bon reportage. Ce serait cool d'en faire un reportage télévisé.