Bagarres de légende : cinq minutes de folie à Durban !

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À Durban en 1971, les Springboks et les Français de Benoît Dauga ont sans doute battu le record de la plus longue bagarre de la scène internationale. Elle aurait duré… cinq minutes. Beaucoup refusent d’y croire. Et pourtant !

Cette bagarre du 19 juin 1971 à Duban, c’est d’abord un chiffre : cinq minutes. On a de la peine à le croire. Cinq minutes de bagarre dans un match de rugby international : ce n’est plus du sport, c’est la bataille des horaces contre les curiaces. Certains ne veulent pas y croire, un tel délai, ça ne peut être que le fruit d’une exagération journalistique. On aimerait pouvoir vérifier chronomètre en main, mais hélas, ces images-là n’ont pas traversé le temps. Ce second test-match ne fut même pas télévisé en direct en France : "Je n’ai jamais revu ces images moi non plus. On a essayé, mais ça n’a pas marché, je ne sais plus pourquoi. Les Sud-Africains ne voulaient pas les donner peut-être", explique Benoît Dauga, le capitaine français cet après-midi-là. Mais lui confirme le chiffre de cinq minutes, mais en plusieurs épisodes. "Oui, trois étapes, avec des négociations et des reprises." 

Ce rendez-vous de Durban succédait à celui  de Johannesbourg remporté facilement par les Springboks : 22-8. Les Français avaient pourtant aligné pour la première fois un pack de 800 kilos, mais ils s’étaient fait transpercer au centre. L’infirmerie était remplie d’hommes châtiés par toujours dans les règles  (Villepreux, Le Droff, Carrère, Walter Spanghéro, Barrau). Les Sud-Africains commandés par le pilier Hannes Marais savaient se préparer, ils sortaient des vestiaires particulièrement exaltés et les Français se posaient des questions sur leur  façon de préparer les grands rendez-vous.

On a souvent entendu dire que cet affrontement entre Sud-Africains et Français est considéré comme un record : la plus longue bagarre de l’Histoire, au niveau international en tout cas. "Je ne suis pas surpris. L’échauffourée finale a peut-être bien duré cinq minutes. Croyez-moi, j’étais sur le terrain et l’épisode fut long. Si on ajoute les deux précédents, ça a dû durer bien plus longtemps encore", détaille Jean-Pierre Bastiat, deuxième ligne alors âgé de 21 ans et tout de suite au cœur de la tempête. "Il me semble avoir vu passer les images sur l‘Ina. Mais c’est sûr, il y a eu des photos, puisque j’en ai une sur mon bureau. C’est le moment où je mets la plus belle droite de ma carrière à un certain John Williams qui a basculé du haut de ses deux mètres." Y avait-il des règles implicites dans ce règlement de compte à Durban ? Genre combat de boxe improvisé, mais selon les règles du Marquis de Queensbury ? "Non, non pas du tout. Pieds, poings, tout était admis. Et il ne valait mieux pas tomber, c’était ça l’objectif : interdit de se retrouver par terre. On tâchait de rester dos au mur et de distribuer comme ça. Ce n’était pas comme les bagarres d’aujourd’hui un peu aseptisées où on se pousse, on se met une main sur la poitrine." Benoît Dauga confirme : "C’est sûr qu‘il ne fallait pas manquer son coup. Car tous les gestes étaient calculés pour faire mal. Un climat différent de celui d’aujourd’hui, où l’on on se prend juste par le col, et tant mieux d’ailleurs." 

John Williams avant de s’écraser au sol comme un Zeppelin avait armé son bras pour frapper en travers Claude Spanghéro qui ne le voyait pas venir. C’était bien la preuve que ce n’était pas « chacun le sien » dans cette bagarre, mais « dézinguez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ». Le talonneur Michel Yachvili n’est pas étonné par le chiffre de cinq minutes : "Oui parce que j’ai le souvenir d’un long arrêt de jeu. L’arbitre appelle les capitaines, leur parle, et puis, paf, ça recommence, nouveau départ de bagarre générale. Il y a eu plusieurs phases comme ça. Je n’avais jamais vécu ce genre de situation. En championnat, j’étais habitué à des bagarres de trente secondes, une minute grand maximum, en général en début de match. Là ça a duré beaucoup plus, je n’avais jamais vu ça et je n’ai plus jamais vécu ça en 19 sélections. Et oui, je vous confirme que c’était très raide, dangereux même. Mais à mon souvenir, tout le monde est resté debout, personne n’a reçu de coups de pompe à terre. Heureusement, car les Springboks étaient vraiment méchants plus que les Britanniques. Les Anglais étaient chambreurs, mais pas méchants."

Le contexte bourgarel 

Seize hommes, peut-être plus, qui s’affrontent aussi longtemps à poings nus au milieu d’une foule qui vocifère. On n’imagine plus ça maintenant, même si on se dit que ça ferait une sacrée audience et que les images tourneraient en boucle pour les regards gourmands des téléspectateurs du monde entier, même ceux des pays qui ne suivent pas le rugby de près. Mais il faut comprendre que cette tournée  se déroulait dans un climat particulier car la contestation politique anti-Apartheid commençait à se mêler de la vie du rugby. "N’oubliez pas que nous avions amené un joueur noir, Roger Bourgarel, une première. Les négociations entre Ferrasse et Dannie Craven avaient été serrées sur ce sujet. Bourgarel avait été appelé au dernier moment. On sentait que les Sud-Africains voulaient le choper. D’ailleurs, ça a commencé comme ça à Durban, Frick Du Preez a tenté de le cartonner près de la touche. Mais Roger, avec sa souplesse, s’en est bien sorti et lui a échappé." 

Un premier moment de tension s’est fait jour. "Ce fut tout de suite très intense." L’ailier toulousain Roger Bourgarel avait été le héros malgré lui de cette tournée. Il s’en est plusieurs fois expliqué (site de la LNR), les chandelles qui lui pleuvaient dessus, les plaquages à retardement qui suivaient : "Avant de partir, j’ai reçu des menaces de mort de la part d’organisations anti-Apartheid qui me traitaient de collabo, et de la part de racistes qui ne voulaient pas de moi en équipe de France. C’est là que j’ai pris conscience d’être noir. Avant, je ne m’étais jamais intéressé à cela, ça ne m’était jamais apparu comme quelque chose d’important. Mais là…" Lors du premier test, il avait déjà souffert. "Frick Du Preez avait pris ma tête pour un ballon et m’avait regardé avec un petit sourire." Il avait récolté sept points de suture comme souvenir de ce petit séjour au pays qui n’avait rien d’arc-en-ciel, même en cas de pluie sur les bords de l’Océan Indien. "Frick Du Preez semblait vraiment très remonté contre lui. Je me souviens d’un fond de touche, où il s’est échappé et il a foncé droit sur Bourgarel alors qu’il aurait pu choisir une autre option. Clairement, il le cherchait", poursuit Michel Yachvili.

Vu du côté français, Frick Du Preez revient dans tous les récits, le deuxième ligne du Northern Transvaal jouait son dernier test à 35 ans. Il était célébré comme le deuxième ligne de combat par excellence, presque sur la même marche que Colin Meads, son pendant néo-zélandais. Visiblement, il voulait se dépasser pour ses adieux. Mais c’est un centre qui apparemment mis le feu aux poudres : Joggie Jansen qui prend Jo Maso à retardement (21e) et lui casse la clavicule. Maso est remplacé par Claude Dourthe. À partir de là, le récit de Jen-Pierre Bastiat nous sert de fil d’Ariane. "Je le revois encore qui jaillit des tribunes, sort son survêtement en passant sur la cendrée. Il a dit à Jean-Louis Bérot : « Balance une chandelle. » Le ballon monte, l’arrière McCallum fait un arrêt de volée, « Le Chameau » arrive, un peu en retard, et lui met une marmite. Première bagarre car les avants se jettent sur lui, et nous on s’interpose." Certains ont prétendu que Ian McCallum (assassin de Villepreux à Johannesbourg)  était en train de faire ses lacets, ce qui ferait de Dourthe le plaqueur le plus en retard de l’Histoire. On n’ose y croire.

Chandelle contre chandelle et distribution à la retombée

Pénalité pour les Boks : "Ils montent une chandelle. Elle est pour ma pomme, je la prends en reculant et je tombe au sol. Malheur, j’entends le bruit des crampons qui frottent le gazon. J’évite la première vague. Je me retrouve de dos, je me retourne, et je vois le 48 de Frick Du Preez, qui m’avait manqué mais qui était prêt à me rechoper férocement au retour. Et là, miracle, Benoît Dauga arrive et le saisit par le colback… Il m’a sauvé la vie, j’aurais dû avoir une stèle sur ce terrain." On résume forcément, car les deux premières phases n’étaient que des escarmouches. Un solide hors d’œuvre quand même. "Dans la foulée, je pense qu’il y a eu une mêlée et notre troisième ligne Paul Biémouret a mis un coup de latte à son adversaire direct. Nous voilà repartis."
Apparemment, si l’on fait la somme des témoignages, c’est ce troisième opus qui s’est éternisé, malgré les tentatives de médiation de l’arbitre… sud-africain M. Malan. Mais le pauvre eut bien du mal à éteindre l’incendie. Le pugilat continuait à crépiter, pimenté par des insultes.

C’était désormais un affrontement entre deux bandes rivales à la sortie d’un bal populaire. "Il a fallu s’organiser. On a fait ça à l’instinct bien sûr, on s’est regroupés entre Français dans l’axe du terrain. Dans ce genre de situations, il faut savoir où sont ses couleurs", poursuit Michel Yachvili qui, près de cinquante ans après, n’en revient toujours pas . Et puis, au cœur de la rixe, Benoît Dauga croisa son alter ego : Hannes Marais : "J’ai rassemblé mes dix mots d’anglais pour lui dire droit dans les yeux : « Qu’est-ce qu’on fait ? On continue ou on joue ? » Et miracle, de ces paroles, un armistice jaillit." Marais, conscient de ses responsabilités, opte pour un retour sur terre. Les hostilités s’éteignirent en quelques secondes, comme si les minutes bouillantes avaient expurgé la violence emmagasinée (ou ingurgitée) au cours de la préparation. Il restait près d’une heure à jouer et la suite de la partie fut, paraît-il, magnifique, limpide et exempte de toute brutalité.

Pour ne mécontenter personne, la providence offrit un match nul « 8-8 » avec une ultime occasion gâchée par les Bleus : un deux contre un pour Dourthe et Bertranne qui tourne mal. "On m’a beaucoup parlé de ce match pour la bagarre, j’aurais préféré qu’on m’en parle pour une victoire qui nous tendait les bras", conclut Benoît Dauga qui, par noblesse, se refuse à voir le pugilat comme un bon souvenir. "Mais les Springboks n’étaient pas sortis vainqueurs de la grande bagarre, physiquement et psychologiquement. J’ai toujours pensé que c’est ce qui nous a permis de faire un aussi bon match, ajoute Michel Yachvili. L’arbitre n’a expulsé personne, c’est normal, tout le monde se battait et il a eu du mal à trouver un fait de jeu particulier sur lequel s’appuyer." La fierté de ne pas avoir reculé dans une ambiance aussi hostile, c’est un éternel ressort du rugby. Mais le plus drôle, c’est que cette rixe XXL n’eut pas de suite. "Non, la tournée s’est finie comme ça", constate Bastiat. Aucune punition a posteriori, même officieuse. La presse française évoqua abondamment ce moment comme un fait d’armes glorieux sans le stigmatiser. La presse locale et les journaux londoniens n’en rajoutèrent pas (c’est ce qui rend certains sceptiques sur la durée de cinq minutes). Le rugby de ce temps vivait avec ses soubresauts et ses prurits de violence, loin de ce temps d’hyper surveillance  que Christian Montaignac résume « aux vidéos inlassables et aux ralentis sournois. »

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