Berbizier : « Demandons aux présidents de gagner de l’argent »

  • Pierre Berbizier, ancien sélectionneur des Bleus, s'inquiète d'une absence de projet à moyen et long terme.
    Pierre Berbizier, ancien sélectionneur des Bleus, s'inquiète d'une absence de projet à moyen et long terme. / Icon Sport
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Observateur attentif du monde du rugby, ce qu’il perçoit actuellement ne le rassure pas. Pierre Berbizier, ancien sélectionneur du XV de France, s’inquiète d’une absence de projet à moyen et long terme. Pour lui, la mise à l’arrêt des compétitions doit permettre d’engager une réflexion de grande envergure, avec en ligne de mire la coupe du monde 2023. Comme à son habitude, il le dit avec ses mots et son cœur. Sans aucun filtre.

Quel regard portez-vous sur la situation du rugby français ?

J’ai l’impression que les dirigeants sont le nez dans le guidon, comme s’ils disputaient un sprint final. Avec un seul objectif : finir à tout prix la saison. Or, j’ai le sentiment que nous sommes plutôt lancés dans un marathon dont on ne sait pas où se trouve la ligne d’arrivée. D’un côté, il y a le rugby amateur, où la décision de mettre fin à tous les championnats a été très vite actée, sans franchement mesurer les conséquences sur les petits clubs. De l’autre, il y a le rugby professionnel, qui veut à tout prix terminer pour des raisons économiques. Aujourd’hui, l’ennemi, c’est ce virus. Mais pas seulement. Le temps est aussi un adversaire. Et pour ce dernier, il est possible d’intervenir différemment. Plutôt que d’en faire une contrainte, qui me semble de toute façon incompressible, fixons-nous un objectif. Je m’explique : la Coupe du monde, c’est dans trois ans. Utilisons cette échéance pour bâtir un projet, rebâtir un calendrier, penser les compétitions différemment. Il reste trois saisons et demie à jouer, utilisons-les pour renforcer le rugby français en faisant glisser les périodes afin de jouer les trois championnats restant ainsi que celui de cette saison. Pourquoi ne pas donner priorité aux clubs sur les deux premières saisons et priorité à l’équipe de France sur la dernière, juste avant la Coupe du monde ? Sachant que priorité ne veut pas dire exclusivité. Pour ça, il est nécessaire que les deux institutions, FFR et LNR, travaillent main dans la main.

N’est ce pas aussi le bon moment pour travailler à l’harmonisation du calendrier international ?

C’est peut-être effectivement l’occasion de réunir tous les paramètres pour justement mettre en place un calendrier avec cet objectif. C’est la meilleure façon de rendre l’équipe de France performante avec cet objectif de France 2023. Nous avons trois ans pour monter en puissance et que les forces vives du rugby français puissent se développer. Regardez ce que vit le Stade toulousain : si la saison ne reprend pas, ce club aura payé un lourd tribut à laisser ses joueurs à disposition du XV de France. Ce n’est pas possible de continuer ainsi. Les choses doivent évoluer, c’est pourquoi ce temps d’inactivité ne doit pas être un ennemi mais un allié pour construire un monde meilleur tant pour le XV de France que pour les clubs.

Avez-vous le sentiment que les dirigeants français ont une vision trop "court-termiste" ?

On s’acharne à vouloir à tout prix trouver une solution pour jouer des phases finales mais regardons plus loin. Définissons un nouvel horizon pour y voir plus clair. Mais pour ça, encore faut-il lever la tête.

Certains comportements durant cette crise vous ont-ils choqué ?

Chacun regarde son bout de gras, chacun défend ses intérêts. Le rugby se partage, il se défend collectivement. Quitte à en tirer des bénéfices individuels. Et je suis le premier à en avoir profité mais pas dans cette démarche. L’essence de ce sport, c’est de donner avant de recevoir.

Comment avez-vous accueilli la proposition du président de la FFR Bernard Laporte et de World Rugby de créer une coupe du monde des clubs ?

Dans le contexte actuel, cela me semble indécent. C’est ajouter de la confusion à la confusion. On a déjà du mal à trouver une harmonisation dans le calendrier présent, est-il nécessaire d’avancer un tel projet ? Je ne pense pas, mais je ne suis pas un très bon "politique"… Or, ce Mondial des clubs est un élément politique bien plus que sportif. Mais bon… J’ai cru comprendre qu’il y avait bientôt des élections à World Rugby et à la FFR. Et puis, peut-être faudrait-il rappeler que seuls deux pays, la France et l’Angleterre, s’appuient sur des clubs, les autres sur des provinces. Ces derniers sont d’ailleurs en souffrance. Pourquoi l’Australie est au bord de la faillite ? Pourquoi ses stades sont vides ? Pourquoi cela ne fonctionne pas ? Parce que le club reste le cœur du rugby. Les gens ne se reconnaissent pas toujours dans les provinces. La nature même d’une telle compétition manquerait de racine pour la pérenniser.

"Les agents sont les seuls à recevoir sans rien donner à l’économie du rugby. Ne pourrions-nous pas imaginer une réversion de leur commission en direction du rugby amateur ?"

Comprenez-vous que la Ligue s’acharne à disputer des phases finales uniquement dans un objectif financier ?

La Ligue me semble davantage dans la précipitation du moment que dans la préparation de l’avenir. Surtout sans avoir les éléments nécessaires. Je ne voudrais pas, au passage, être le médecin qui va prendre la responsabilité de remettre son équipe sur un terrain. La question n’est pas seulement de s’interroger s’il faut finir ou arrêter la saison. Donnons du temps au temps et faisons glisser les périodes de compétitions sur les trois années à venir et expérimentons un nouveau calendrier. Parce que pris par le temps, on en arrive à des aberrations, comme des joueurs qui pourraient jouer des phases finales avec leur nouveau club alors qu’ils ont lutté toute l’année avec un autre. Mais c’est la même chose pour les clubs amateurs. Le manque d’activité va générer de la souffrance. Peut-être faut-il les remettre sur le terrain sur des périodes où habituellement ils ne l’étaient pas.

Êtes-vous inquiet pour les clubs professionnels, d’un point de vue économique ?

Le danger guette tous les clubs. Mais le danger est encore plus grand si aucune visibilité, aucun projet ne sont proposés. Terminer la saison n’est pas un projet. Donnons de la visibilité à moyen et long terme aux clubs pour se relever. La situation devient de plus en plus anxiogène si on reste sur le seul court terme. La cacophonie actuelle s’explique ainsi. Cette situation ne rassure aucun acteur. Ni les joueurs, ni les dirigeants, ni les partenaires, ni les supporters. En temporisant et en écoutant les acteurs du rugby, les chances seront plus grandes de trouver des solutions en conservant l’adhésion de tous. J’ai lu que Pascal Forni proposait, par exemple, de sortir les joueurs chômeurs du salary cap. Mais pourquoi les agents ne feraient-ils pas un geste également ? Ils sont les seuls à recevoir sans rien donner à l’économie du rugby. Ne pourrions-nous pas imaginer une réversion de leur commission - relativement importantes - en direction du rugby amateur, aujourd’hui quasiment sans solution ?

La question de la baisse des salaires est un dossier prioritaire des présidents de club. Mais ne se retrouvent-ils pas pris à leur propre piège ?

Les présidents doivent assumer leur responsabilité. Avec beaucoup de retenue, cette crise est peut-être une chance pour éviter au rugby d’aller justement dans le mur. Ne nous arrêtons pas à la seule baisse des salaires qui semble inévitable, essayons d’avoir un projet économique. On demande aux entraîneurs de gagner des matchs, demandons aux présidents de gagner de l’argent. C’est à eux d’avoir une réflexion commune afin de mettre en place un modèle économique viable et pérenne. Le système actuel est bien trop fragile. Je crains même que la baisse des salaires entraîne des ruptures de contrat. Peut-être que les agents auront un rôle à jouer…

C’est-à-dire ?

Les agents pourraient faire en sorte d’organiser une paix des braves et qu’on ne tombe pas encore une fois dans une surenchère pour faire signer un joueur de premier choix se retrouvant sur le marché suite à ces ruptures. Ils ont un rôle de régulateurs à avoir dans cette période.

Lorsque vous étiez manager du Racing, n’avez-vous pas, vous aussi, contribuer à cette inflation déraisonnable ?

Au départ de l’aventure, c’est vrai. Il le fallait, pour être compétitif. C’était un passage obligé pour remettre le Racing sur la carte du rugby français. Mais nous avons aussi remis la formation racingman au cœur du système. Je ne l’ai pas fait tout seul, je l’ai fait avec une équipe. Mais où est-elle aujourd’hui cette formation ? C’est une des meilleures. C’était notre stratégie, à l’époque, et j’aurais aimé aller au bout et optimiser ce travail.

Les joueurs semblent réticents à accepter une baisse de salaire. Le comprenez-vous ?

On se doit d’expliquer aux joueurs le pourquoi et le comment d’une telle décision. Si cela n’a pas été cas, je peux comprendre la réticence. En revanche, je m’explique moins les trop rares initiatives de solidarité de la part des joueurs en direction de la société. Donner un maillot dédicacé, ce n’est pas être solidaire. Souvent nous montrons les footballeurs du doigt; or, j’ai vu de nombreux gestes de solidarité de la part des "footeux". Quand un sport prétend avoir des valeurs différentes, il se doit de le montrer dans de telles situations. Seulement, le rugby perd de son originalité et sa différence : les joueurs ne sont plus accessibles. Trop peu d’échanges entre le monde du rugby et celui du quotidien. La crise actuelle exacerbe ce constat. Dans le monde d’après, pour reprendre une expression à la mode, peut-être que les gens iront moins vers le rugby car ils ne s’identifieront pas aux rugbymen. Ceux-ci partagent de moins en moins. Il est vital de recréer du lien entre tous les acteurs de ce sport.

Justement, Bernard Laporte a très vite annoncé un plan "Marshall" de 35 millions d’euros en direction des clubs amateurs…

Sur le principe, c’est une belle initiative. J’ai souvenir que l’an passé, la FFR affichait un déficit de l’ordre de 7,5 millions d’euros. Je m’interroge donc : comment cette opération sera financée ? Cela me fait penser à ce qui passe à l’échelle du pays. Tout à coup, des milliards ont été trouvés pour aider les hôpitaux, les entreprises. Quelle sera la contrepartie ? J’aimerais, au-delà du seul problème de l’argent, qu’il y ait un plan de relance. Le rugby, c’est d’abord le monde amateur, qu’il se pratique à l’école, dans les universités ou dans les clubs de nos territoires. C’est à ces gens qu’il faut parler aussi. Aujourd’hui, il y a beaucoup de communication mais on ne parle pas avec vérité, sincérité et respect. Qui parle de cette façon aujourd’hui dans le rugby ? Personnellement, je n’entends qu’un bruit sourd. Et plus important encore, qui écoute les gens qui font notre rugby tous les jours ? Par-delà le modèle économique qui a son importance, voilà un élément de réflexion à engager.

N’êtes-vous pas un peu pessimiste ?

J’ai envie d’être optimiste, que l’équipe de France soit compétitive à l’horizon 2023 par exemple. Cela voudra dire que les clubs seront en ordre de marche, que le rugby amateur sera bien organisé. Ces images-là, je les ai dans la tête et je m’y accroche. Seulement, je suis plutôt réaliste. Pas pessimiste.

Justement, parlons du XV de France. Cette crise marquera-t-elle un coup d’arrêt dans la phase de reconquête entreprise ces derniers mois ?

De quoi parle-t-on ? De trois victoires dans le Tournoi ? C’est l’image que nous retenons. Mais attention aux images ! Quelle est la réalité de cette équipe de France ? J’espère que les responsables la connaissent vraiment. Ils nous vendent le côté positif à juste titre et je m’en réjouis. Seulement, les contenus sont-ils à la hauteur de la communication organisée ?

Vous ne souhaitez pas partager votre réponse ?

Le dernier match contre l’Irlande aurait permis d’y voir un peu plus clair, de mieux se situer dans la hiérarchie européenne. Premier ou quatrième, l’analyse aurait été différente. Pour l’instant, nous sommes au milieu du chemin. Souvenons-nous que, physiquement, cette équipe commençait à piocher dans ses réserves au fil des matchs. Pour moi, la deuxième ligne, c’est le baromètre d’une équipe. Or, l’attelage Willemse-Le Roux se trouvait sur une phase descendante lors du dernier match en Écosse. Pourtant, on nous a vendu une équipe qui n’avait jamais été aussi bien préparée. Il y a même eu deux pages accordées à un préparateur physique dans un grand quotidien sportif pour nous dire que les séquences physiques étaient à base de rugby… Euh, j’étais étudiant au Creps de Toulouse quand Robert Bru nous enseignait déjà ça. Et ce n’était pas hier… Ne soyons pas dupes. J’ai vu de l’enthousiasme, de l’énergie, un état d’esprit positif mais pas une domination physique outrancière. Qui plus est dans un contexte post-Mondial où des équipes comme le pays de Galles ou l’Angleterre m’ont paru émoussées. Replaçons le physique dans ce contexte-là et non pas en se regardant le nombril.

Pensez-vous que les médias ont trop tendu le micro à cette communication ?

Force est de reconnaître la qualité exceptionnelle de la communication. Je peux donc comprendre les médias qui sortent d’une période de disette. Ils avaient besoin de vendre le renouveau du rugby français. Mais ont-ils complètement fait leur boulot ? Je ne crois pas. On en a fait des caisses sur le travail réalisé dans le secteur de la défense, par exemple. Que n’a-t-on pas dit sur Shaun Edwards ? Souvenons-nous tout de même que nous étions quatrième défense du Tournoi des 6 Nations avant la dernière journée et que nous avons pris trois essais contre l’Italie. À mon sens, le travail de communication du staff a été bien meilleur que le travail d’analyse des médias. Je dis ça très librement, sans aucun intérêt. Et je pense avoir le recul nécessaire.

Avez-vous mal au cœur parfois de voir l’évolution du rugby ?

(Long silence) J’aimerais retrouver ce que j’ai connu, c’est pourquoi j’ai accepté de partager mes réflexions. Je ne veux pas le dire trop fort car je vais encore passer pour un aigri alors que je ne suis qu’un privilégié qui a réussi à conserver sa liberté d’action et de parole.

 

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