Blanco : « Je suis le fils de personne » (2/2)

  • Serge Blanco
    Serge Blanco DR / DR
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Si tout le monde connaît le sportif, le dirigeant, l’homme d’affaires, on sait moins que Serge Blanco s’est construit dans une famille sans père, sans argent, autour d’une mère adorée et de grands-parents aimants.

Avez-vous l’impression d’avoir manqué de quelque chose ?

Non. J’ai même été gâté, en 1970 quand ma mère est revenue un jour à la maison avec une télévision. J’avais été malade pendant un mois et, grâce à ce cadeau j’ai pu voir toute la Coupe du monde de foot qui se déroulait au Mexique. Un bonheur. Je me souviendrai toujours des exploits de Pelé et de toute l’équipe du Brésil. À l’époque, je jouais au foot.

Le fait que Pelé soit métis, comme vous, a-t-il eu une incidence ?

La couleur de peau ne comptait pas. Ce que je voyais était exceptionnel. Ces mecs étaient les meilleurs avant d’être métis. J’ai adoré Beckenbauher. J’aimais Platini. Un sportif n’a pas de couleur. Il est dans l’efficacité. Je n’admire pas un champion olympique ou du monde pour sa couleur ou ses idées politiques. J’admire ce type d’hommes car ils sont dans l’excellence.

Par quel concours de circonstances avez-vous commencé à jouer au foot ?

Après avoir fait mon CM2 dans un pensionnat à Orthez. Je rentrais une fois tous les quinze jours dans un bus dont je connais encore par cœur le parcours qu’il empruntait (il se met à égrainer les villages). Contre la promesse de me tenir bien, j’ai intégré le collège de l’Immaculée Conception à Biarritz. C’est là que j’ai découvert le foot. Puis, j’ai joué à la Jeanne d’Arc de Biarritz.

Donc, vous avez fait votre scolarité dans un établissement religieux. Êtes-vous un peu croyant ?

Pourquoi un peu ? On est croyant ou pas. Je suis croyant. Pratiquant à mes heures. J’ai même été enfant de chœur. À l’Immaculée Conception, j’ai fait une rencontre très importante, celle de l’abbé Benat Fourgs, le directeur de l’établissement. Ma mère lui avait donné pour mission de me serrer de près. L’abbé était également mon prof de maths. Je le rencontrais aussi à l’église Saint-Martin. Voyez-vous, il m’a marié et a baptisé mes enfants. Il les a mariés. Il a aussi enterré ma mère. Il fait partie de ma vie. Je lui ai aussi dit qu’il ne m’enterrerait pas. (rires)

C’est un homme dans votre vie ?

C’est une personne. Comme par la suite Dominique Perez, mon premier éducateur de foot. Un pur bénévole qui travaillait chez Dassault, où j’ai bossé aussi. Un homme exceptionnel qui venait me chercher au pied de l’immeuble et me ramenait après le match. Côté rugby, il y a eu Michel Celaya. Il fut mon père spirituel. (Depuis la réalisation de cet interview, Michel Celeya est décédé, le 1er janvier 2020, N.D.L.R.)

Et père de substitution ?

Non. Je ne me suis jamais accroché à quelqu’un en me disant que, celui-ci, j’aimerais bien qu’il soit mon père. J’ai mis des années à tutoyer Michel Celaya. Même adulte je trichais un peu pour ne pas lui dire tu. Ce ne sont pas des pères mais des hommes que je trouvais exceptionnels et qui comptent toujours dans ma vie.

Enfant, à l’Immaculée Conception et sur les terrains de foot avez-vous eu à souffrir d’insultes liées à la couleur de votre peau ?

Il y a toujours des cons pour te traiter de sale nègre mais ça ne m’a jamais marqué. J’ai pris la vie comme une compétition. Le sport m’a permis de damer le pion très tôt à tout le monde. D’abord au foot et en athlétisme. J’ai vite compris que le respect pouvait passer par le sport. Un exemple me revient en mémoire. Quand le professeur d’EPS nous faisait sauter en hauteur dans la cour du collège, j’étais toujours le dernier à concourir car les autres avaient été éliminés. La cloche sonnait et les élèves qui étaient en cours se précipitaient vers le sautoir, un simple bac à sable, pour me voir sauter, comme au spectacle. C’est là que j’ai vu qu’il était possible de s’élever et de susciter une forme d’admiration par la performance sportive. Ainsi, je me suis senti respecté. Il n’était plus question de couleur de peau. À l’école, celui qui est premier en maths se fait traiter de con, de fayot, pas celui qui est premier en sport.

Vous êtes rapidement devenu une vedette.

L’école est un lieu où les bons en maths, les rouquins, les petits gros se font brancher. Quand tu es noir mais costaud et bagarreur, les choses sont plus simples.

Ce corps d’athlète, vous venait-il de votre père ?

Je ne sais pas. Odette, ma mère, n’a jamais fait de sport. Elle ne m’a jamais dit que mon père fut sportif. Peut-être l’était-il ? Les histoires de métissage, je n’y crois pas. Il y a des blancs très rapides et des noirs qui n’avancent pas.

Pendant votre adolescence, avez-vous été victime d’une forme de mélancolie ?

Il est normal d’avoir parfois du vague à l’âme, d’être éventuellement tenté par des trucs. Je n’ai jamais fumé le moindre pétard de ma vie. Dans mon éducation, la drogue n’avait pas de place. On m’a dit : "Ce n’est pas bon pour toi". J’ai été convaincu. J’ai vu des enfants de familles normalement composées tomber dans la drogue et en mourir. Je me suis bien gardé de tout ça, sans doute parce que j’ai été élevé par des personnes aimantes qui me faisaient confiance. C’est déjà beaucoup.

Vous commencez par le foot et puis, tout à coup, vous décidez de jouer au rugby. Expliquez-nous ?

À 13-14 ans, je devais partir à Nantes pour intégrer le centre formation du FCN. Seulement, je ne me voyais quitter ni ma mère ni Biarritz. Impossible. J’ai dit non. En voici une preuve supplémentaire. En cadet, je participe au concours du jeune rugbyman, une série d’épreuves basées sur la technique individuelle. Je suis premier jusqu’à l’avant-dernière épreuve. Je réalise tout à coup que le vainqueur monte à Paris pour tenter d’y décrocher le titre national. Je me dis qu’il est hors de question de quitter ma famille. Alors, je foire complètement la dernière épreuve. Et je reste à Biarritz.

Quand vous avez été sélectionné avec les diverses équipes de France, il a bien fallu quitter Biarritz.

Mes premières convocations pour l’équipe de France juniors furent bien pénibles. J’avais du mal. Ma mère les avait. Alors, quand je partais en tournée, pendant un mois, elle m’envoyait tous les jours une carte postale de Biarritz signée de sa main. Elle s’arrangeait pour connaître au jour près notre programme. Elle savait exactement le temps que mettait une carte postale pour aller de France à la Nouvelle-Zélande. Au début du séjour, je lui répondais, après, je laissais tomber. De toute manière, mes lettres arrivaient après moi.

Votre première grande tournée fut celle de 1979 en Nouvelle-Zélande. Quel souvenir en gardez-vous ?

Quand je suis entré dans le groupe, Jean-Michel Aguirre, qui était titulaire à l’arrière, m’a regardé arriver avec un drôle de regard. Cette tournée, je l’avais prise comme une récompense alors qu’en fait j’avais un nouveau palier à passer. Je n’ai joué aucun test. Pardo, Dufranc et moi avons fait les zouaves, ce qui n’avait pas plu à Jean-Pierre Rives, notre capitaine. Dans la nuit du dernier test, celui de la victoire historique en Nouvelle-Zélande, il m’a expliqué tout ce qu’il fallait faire, et ne pas faire, pour jouer en équipe de France. Cette mise au point fut très salutaire. Je n’ai plus jamais quitté les Bleus.

En quelque sorte, il vous a pris par la main.

Je n’ai pas honte de dire "Je t’aime" à Jean-Pierre Rives. Sans aucune ambiguïté. Je suis plein de pudeur mais il y a des personnes à qui je peux faire ce genre de déclaration.

Pourtant le rugby est un lieu où il est plutôt conseillé de masquer ses émotions.

S’il faut pleurer, pleure. Quand tu as peur ou quand tu es touché par une très forte émotion. Si mon meilleur ami est heureux, je le suis aussi. C’est pareil quand il est triste. Je ne ressens pas ça avec tout le monde, juste avec ceux pour qui je serais prêt à mourir. Si Jean-Pierre Rives m’appelle en me disant qu’il est en difficulté, je traverserai la planète pour lui porter secours. L’amour n’est pas un rapport qui s’entretient au quotidien. Parfois, j’appelle Jean-Pierre, je lui demande juste comment il va. S’il me répond, "Impeccable", la conversation peut s’arrêter là.

Serge Kampf a-t-il été un père pour vous ?

Non. Jamais. Je ne voulais pas. Lui, n’aurait pas supporté que je le considère comme tel. Il y avait un certain écart d’âge entre nous et ça n’a jamais pesé. Nous avions emprunté des chemins différents mais nos réussites avaient quelque chose en commun. Lui et moi partagions l’amour du rugby. Il y a des gens que l’on croise et d’autres que l’on rencontre, c’est son cas.

Quelle était la nature de vos sentiments pour Serge Kampf ?

C’est indescriptible. J’ai du mal à en parler. Les bonnes langues ont toujours aimé blasphémer sur la nature de notre relation. C’est clair, pour le travail, il m’a mis le pied à l’étrier mais le reste je me le suis gagné. Ma vie est faite d’une succession de rencontres. J’ai parlé de l’abbé Fourgs, de Michel Celaya. Il y a eu aussi Michel Labourdette, grâce à qui le projet de thalasso a pu voir le jour, mon associé, Michel Cluses, Tchango Iriberry et Jean-Jacques Lauby.

Serge Blanco est-il un bon père ?

Ni le meilleur ni le plus mauvais.

Sans père à la maison, sur quel modèle peut-on s’appuyer ?

On se débrouille. J’ai été un père protecteur. Un peu chiant aussi. Mes deux fils, Sébastien, l’aîné, et Stéphan, le second, sont très différents. Ce dernier travaille avec moi, l’autre est en Afrique du Sud.

Ont-ils souffert de porter un nom pareil ?

Sébastien s’est posé des questions du genre : "Suis-je Sébastien ou Blanco ?" C’est humain. Je les ai élevés en tentant de leur donner ce que je n’avais pas eu. C’est le subconscient qui parle et au subconscient je lui dis : "Lâche-moi les baskets." Je sais que mes enfants m’aiment. Ils savent aussi que je les aime. Cela ne nous met pas à l’abri de certains échanges. Le poids du nom peut peser sur l’ensemble de la famille. Cela met une forme de pression que les réseaux sociaux ont démultipliée aujourd’hui.

Adolescent, vous a-t-il manqué des trucs ?

Il te manque toujours quelque chose, la liberté quand tu es ado, par exemple. Mais d’amour, je n’en ai jamais manqué.

Et si vous étiez né dans une famille dite classique ?

Si j’avais eu un père, des frères, des sœurs, ma vie aurait été différente, je n’aurais pas fait ce que j’ai fait. Nous ne serions pas là en train d’en parler…

Jean-Luc GONZALEZ
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