Le silence du stade, la carte blanche à Xavier Couture

  • Xavier Couture General Director of France television during presentation of Team France for Winter Games PyeongChang 2018 on October 4, 2017 in Paris, France. (Photo by Anthony Dibon/Icon Sport)
    Xavier Couture General Director of France television during presentation of Team France for Winter Games PyeongChang 2018 on October 4, 2017 in Paris, France. (Photo by Anthony Dibon/Icon Sport) Icon Sport / Icon Sport
Publié le / Mis à jour le

Norman Jewison a réalisé des films ayant marqué ma vie de cinéphile.

Norman Jewison a réalisé des films ayant marqué ma vie de cinéphile. "Le Kid de Cincinnati" ou "l’Affaire Thomas Crown" s’inscrivent dans la grande histoire du septième art. Un film plus contesté m’avait enthousiasmé à sa sortie en 1975 : "Rollerball". Le héros, Jonathan E. interprété par James Caan, défend la Valeur du sport, avec un grand V, considéré comme une composante essentielle de la société. Jonathan E. est adulé par le public, aimé et respecté par ses pairs. Bien qu’il soit de loin le meilleur, il fait partie intégrante de l’équipe, son appartenance au groupe est sa raison d’être, et le groupe a besoin de lui. Les organisateurs prennent peur : deviendrait-il plus puissant que le jeu lui-même, menacerait-il leur pouvoir ? Un homme dirige l’organisation, Bartholomew, il le convoque et lui dit : "Ce jeu a été inventé pour démontrer la futilité de l’effort individuel." Jonathan parviendra à lui donner tort. Au début du film, Jewison a tourné un long plan-séquence montrant un stade en construction, vide, l’orgue de Bach accompagnant une mise en scène vertigineuse. Ce stade sans âme illustre toute l’absurdité d’un lieu de passion réduit au silence. Puis le réalisateur crée une rupture brutale, en un plan, pour nous amener au cœur de la partie, avec la passion du public, le mouvement des joueurs, la furie d’un moment intense. Spectateur ravi, je jubilais devant cette débauche de gestes, d’empoignades, de sueur saluée par des tribunes électrisées.

Depuis des semaines, le mutisme des stades me terrifie. Le rugby est la quintessence des principes fondateurs du sport. Pour moi, il représente aussi un archétype de vie en société, il donne du sens à notre identité d’êtres humains. Le combat n’est qu’un moyen pour que chacun apprenne à se dépasser dans l’intérêt collectif. La disparité des gabarits, des fonctions, des talents forme un reflet de la vie. Chacun a sa chance, là où il est, comme il est. Mais chaque accomplissement n’est que la résultante de l’ensemble. En cela, le rugby fait société.

Le silence nous a envahis. Nous connaissons tous le préalable auquel chacun est soumis avant d’exprimer son manque : la santé publique prime sur tout le reste, et nous devons respect, solidarité et admiration aux combattants livrant le match contre un adversaire sans règle, sans humanité, sans pitié. Ici je répéterai à mon tour notre reconnaissance absolue pour ces héros dont l’anonymat ne nous empêche pas de les considérer tous comme des Jonathan E. Mais pour moi, la question de l’absence de sport est une interrogation anthropologique. Le stade c’est la vie, le stade est l’incarnation d’un mot fondamental : ensemble, comme 15 joueurs sur un terrain, comme l’abnégation de la mêlée, comme l’évasion heureuse de la troisième mi-temps.

"Vous n’êtes pas les plus à plaindre !" Cette litanie revient dès qu’une activité humaine non indispensable fait entendre sa voix. Elle est bien compréhensible. Certes, qui est à plaindre en dehors des malheureux qui affrontent jusqu’à la mort cette horrible épidémie, accompagnés par la vaillance des médecins, des infirmières, des aide-soignants ? Je ne veux pas avoir ici une position corporatiste, égoïste, comme si le sport me manquait, comme peut manquer le chocolat à un gourmand ou une cigarette à un fumeur. Cela ne ressort pas d’un besoin individuel. Ce qui me manque, c’est l’indispensable expérience de collectivité heureuse, manifestée par un ensemble de femmes et d’hommes venant célébrer ce rite précieux fait de partage, d’émotion, avec la recherche d’une transcendance vécue en groupe. La dimension de divertissement, au sens où le philosophe Blaise Pascal l’a défini est vitale aujourd’hui. Il s’en méfiait pour les risques d’excès ou de dépendance qu’il pouvait engendrer tout en reconnaissant son caractère nécessaire pour l’équilibre de chacun. Focalisés sur la comptabilité macabre des victimes de ce fléau, nous avons perdu le moteur de plaisir offert par le sport. C’est une étape, elle est identique pour le monde culturel et toutes les activités non essentielles. Mais ne prenons pas l’habitude de les négliger, de les renvoyer à un rôle accessoire. Si elles ne sont pas considérées comme "essentielles" elles sont pourtant indispensables. Dans ce climat de peur qui s’est abattu sur le monde, cette atmosphère de terreur diffuse, avec le constat quotidien d’un désastre nous laissant désarmés, j’appelle à entendre au plus vite la voix des stades, pour que nous ayons, tous ensemble, la conscience que la vie est revenue et qu’elle est la plus forte.

Midi-Olympique
Voir les commentaires
Réagir