« Les dépenses risquent de dépasser les rentrées »

  • "Les dépenses risquent de dépasser les rentrées"
    "Les dépenses risquent de dépasser les rentrées"
Publié le / Mis à jour le

Christophe Lacombe, Coprésident de l’Union Cognac Saint-Jean-d’Angély - Alors que son club était premier de poule avant l’arrêt des compétitions, l’intéressé s’inquiète aujourd’hui de voir le partenariat subir d’énormes pertes et avoue être dans un "flou total" en vue de la saison prochaine.

Comment accueillez-vous la situation actuelle ?

Nous étions premiers de poule, qualifiés pour la phase finale. Plusieurs réceptions de têtes d’affiche comme Dax ou Saint-Jean-de-Luz arrivaient en phase régulière. Pour Dax, on avait déjà vendu 950 repas à nos partenaires. Ce fut évidemment annulé, ce qui représente une grosse perte financière…

Justement, où en êtes-vous économiquement ?

Cette saison est une chose mais l’interrogation porte surtout sur la prochaine. Il y a deux cas de figure en Fédérale 1 : le club à tendance amateur et celui dans un statut professionnel comme nous. En ce sens, on a exactement les mêmes contraintes qu’un club de Pro D2 et de Top 14. Aujourd’hui, on possède des contrats signés sur des durées qui restent à couvrir, à savoir un ou deux ans. La masse salariale est réelle mais que va être notre rentrée d’argent en termes de partenariat pour l’année prochaine ? On ne le sait pas. Donc, soit on fait une gestion à l’autruche, on démarre la saison comme ça et on voit ce qui se passe. Soit on essaye de réfléchir avant pour, déjà, ne pas placer des joueurs dans la précarité, respecter la bonne gestion de chef d’entreprise d’un club semi-pro et dire : "Si on n’a pas de rentrées à hauteur des dépenses, quels moyens a-t-on ?"

Lesquels avez-vous alors ?

Le problème, en Fédérale 1 comme j’imagine en Pro D2 et Top 14, est qu’on n’en a pas beaucoup. Notre statut de club sportif ne permet de faire que du CDD. Or, sur des CDD, les licenciements économiques ne sont pas autorisés. Ce sont souvent des contrats déjà au minimum, on ne peut pas demander d’effort salarial aux joueurs. La marge est maigre. On est en situation de débuter une saison avec des dépenses qui sont quantifiées, face à des rentrées qui ne le sont pas.

Avez-vous de la visibilité sur la baisse du partenariat et la hauteur qu’elle pourrait atteindre ?

J’étais très alarmiste au début et tablais sur 50 % de perte. Visiblement, on sera plutôt entre 25 et 40 %. C’est quand même énorme, surtout sur des budgets tout juste équilibrés. Notre problème n’est pas structurel mais conjoncturel. On avait établi des rentrées, en prenant des sécurités, sur les deux saisons à venir. Même si on avait été prudents, au vu du contexte, les dépenses risquent de dépasser les rentrées.

Quels retours avez-vous des partenaires ?

Il y a plusieurs catégories. Celui dans une activité non impactée, comme la grande distribution. Mais, dans les métiers du cognac ici, avec ce qui se passe en Chine ou aux États-Unis, les commandes ne tombent plus de la même façon. Je suis à la tête d’une entreprise de cinquante salariés qui sont au chômage partiel depuis le 15 mars. Le premier budget qui saute, c’est celui du partenariat et c’est normal. Donner de l’argent à des clubs pour qu’ils jouent au rugby ou foot, ça passe loin derrière le fait de sauver les emplois.

Votre club est-il en danger ?

Pas forcément sur sa réinscription. Le club survivra mais doit être dans une gestion rigoureuse des dépenses. Si on veut anticiper ce qui peut arriver, il faudrait renégocier des contrats professionnels en pluriactifs. On a besoin d’un accord tripartite : club, joueur et agent. Ce n’est pas simple, on est dans un flou total.

Les salaires de joueurs entrent-ils dans le dispositif de chômage partiel mis en place par l’état ?

Oui, c’est le côté positif de la structure professionnelle puisque les joueurs, ne pouvant ni jouer ni s’entraîner, sont au chômage partiel. On a entre 25 et 30 contrats, entre-temps complets et partiels, qui entrent dans ce cadre. Voilà pourquoi je dis que le problème porte surtout sur la saison prochaine. Quand démarre-t-on le championnat ? Comment on fait ? On n’a aucune réponse et, si ça reprend au en décembre ou janvier, ce n’est pas la même chose qu’en septembre.

On parle de reprise en septembre.

Je suis de nature optimiste mais je pense que le rugby sera le dernier sport à reprendre. Quand on sait que le Covid se transmet par contact, je ne vois pas comment le rugby peut démarrer normalement. Sans parler d’éventuels pesages interdits en cas de huis clos partiel, de réceptions d’avant-match impactées, etc. ça doit amener la FFR à prendre en compte un problème de fond : la Fédérale 1 est vraiment à deux vitesses.

Comment ça ?

Il y a des clubs qui sont amateurs ou fonctionnent par primes de match ou indemnités kilométriques. Pour eux, c’est assez simple : pas de match, pas de prime ; pas de déplacement, pas d’indemnité. Dans des structures professionnelles, il y a des contrats avec des gens qui travaillent. Je ne vois pas comment on peut être dans le même championnat. Il y aura soixante clubs l’an prochain, décision que je ne commenterai pas de la Fédé. Elle en fait monter de Fédérale 2 qui annoncent 350 000 euros de budget. Le nôtre est de 1,85 million d’euros et d’autres vont même être à 4,5 ou 5 millions. Une douzaine d’équipes ont un projet de montée en Pro D2 dans les deux ou trois ans, avec entraînements quotidiens, structure médicale et organisation professionnelle. Face à ça, certains vont faire jouer leurs petits jeunes. On devrait aussi parler de leur sécurité…

Vous sentez-vous pénalisés par le statut pro ?

Clairement, par rapport à un club qui n’a pas de contrat. Malgré le chômage partiel, 30 % des salaires sont à notre charge.

échangez-vous avec vos joueurs ?

Oui, leur inquiétude est la même que la nôtre. Ils sont professionnels et se demandent si, l’an prochain, le club sera capable d’honorer les engagements pris. Certains ont prolongé avant la crise du Covid et sont là pour trois ans. Ils se questionnent sur leur avenir. Et pour nous, ça impacte le recrutement. On ne peut pas faire un contrat pour un Français de moins de douze mois. Comment ça se passe si la saison démarre en novembre ? C’est impossible de construire un effectif et un budget.

Quel serait le pire scénario ?

La solution ultime, c’est dépôt de bilan, plan de restructuration et licenciements économiques par l’administrateur judiciaire. Il est hors de question, en tant que chef d’entreprise, père de famille et par respect des joueurs, de démarrer une saison où on a dix de dépenses et cinq de rentrées, de repartir sans savoir si on pourra payer jusqu’au bout. Pour le club qui agira ainsi, ce sera catastrophique dès janvier et il sera en cessation de paiement. Là, on mettrait les mecs dans la m…

Que préconisez-vous ?

Se mettre autour d’une table et réfléchir sur l’économie du sport. On se rend compte qu’elle est toute relative, qu’une majorité de clubs flirtent avec les limites des engagements possibles. On a zéro sécurité. Prévoir le Covid n’est pas possible mais ça prouve qu’il doit y avoir une prise de conscience.

Jérémy FADAT
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