En pensant à Dato et Mamuka

  • Top 14 - Davit Zirakashvili (Clermont)
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L'édito du jeudi par Léo Faure... Ce sont les scènes du moment, mais le moment d’une autre époque. La fin de saison sifflée, les bientôt retraités tirent habituellement leur dernière révérence. Sur la pelouse, devant leur public, ils se succèdent pour un dernier tour d’applaudissements. Un dernier discours avant la retraite, un ultime arrêt avant le terminus et la bascule dans la vraie vie, celle de l’après-carrière. Tous les ans, on se dit alors qu’une page lourde se tourne. Une de plus. Cette année 2020 n’aurait pas dû échapper à la règle.

Du beau monde en partance ? Il y en a bien sûr, à la pelle. Du All Black qui quitte la France ou le rugby, définitivement ; du fier coq aux galons bleus et qui raccroche, finalement ; du joueur plus anonyme, pas moins important, et qui tourne ses guêtres au soir de sa dernière campagne. Ils auraient tous mérité pareil hommage. C’est pourtant sur deux autres « monstres » du genre qu’on voudrait s’attarder ici. Direction la Géorgie, comme pour mieux se souvenir que le rugby n’est grand que dans sa diversité.

Au milieu des années 2000, Mamuka Gorgodze et Davit Zirakashvili arrivaient de suffisamment loin pour que, sans leur prêter ombrage, on accorde d’emblée un grand intérêt à leur venue. Soyons honnêtes : qui, en 2004, faisait les gros titres clermontois sur un pilier géorgien débarqué d’Aubenas, quand l’ASM accrochait aussi le recrutement du Gallois Stephen Jones ? Qui, un an plus tard, s’est soucié quelques minutes de la signature à Montpellier d’un prénommé « Mamuka », certes taillé dans le chêne mais immédiatement reversé avec l’équipe réserve ?

Sans qu’on le sache, avec eux c’est pourtant une page de l’histoire moderne de notre championnat qui s’ouvrait. Elle s’est refermée, il y a une semaine, dans l’anonymat froid d’un communiqué proclamant la fin des compétitions. Et la fin de leur carrière, par effet domino.

On voudrait rendre grâce aux deux joueurs irréprochables qu’ils furent, jusqu’au bout. D’impeccables combattants, c’est vrai. Les premiers corps sur la ligne de front, sacrifiant leur santé et plus à la seule splendeur d’un maillot. Ou plutôt, de deux maillots : celui de leur club, jamais dévalué ; celui de leur patrie, toujours honoré.

Zirakashvili et Gorgodze comptent respectivement 53 et 75 sélections avec la Géorgie. Ce qui n’a rien de péjoratif. Nés en France, ils en compteraient sûrement autant avec le maillot Bleu, tant ils furent hégémoniques à leur poste pendant une décennie de Top 14.

À l’international aussi, leur aura fut grande. En 2011, au crépuscule de la Coupe du monde en Nouvelle-Zélande, la presse anglo-saxonne sacrait « Dato » meilleur pilier droit du monde. Carl Hayman avait pris sa retraite internationale et, dès lors, on ne trouvait rien à redire à pareil couronnement.

En 2015 pour la Coupe du monde en Angleterre, c’était au tour de « Gorgodzilla » de connaître ses honneurs. Gigantesque en phase de poule face à la Nouvelle-Zélande, il se voyait coiffé des lauriers de meilleur joueur d’un match qui avait pourtant vu 23 All Black fouler la pelouse.

Ces deux instants disent toute la dimension de ces joueurs. Ils ignorent aussi le plus important : la valeur des hommes. Si le rugby professionnel comptait encore quelques seigneurs, ces deux-là siègeaient en bout de table.

D’une gentillesse infinie derrière leur masque de fer, d’une douceur indicible et d’une culture sans fin, Dato et Mamuka auront marqué le rugby français bien au-delà de la force animale qui les a caractérisés. Deux inséparables à la vie et deux mecs franchement bien, ce n’est pas rien.

À l’heure des au revoir, en cette fin de saison si particulière, la discrétion dans laquelle ils se retirent leur allait certainement bien, à eux, les humbles. Sans discours ni tour d’honneur. Cet anonymat nous convenait moins. Voilà faute réparée et hommage rendu. Nakhvamdis*, Messieurs.

* Au revoir, en géorgien

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