Roman d'un club : Novès, à plus d’un titre

  • Guy Novès aura passé 37 ans au Stade toulousain, en tant que joueur puis entraîneur.
    Guy Novès aura passé 37 ans au Stade toulousain, en tant que joueur puis entraîneur. Icon Sport / Icon Sport
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Entre son entraîneur puis manager, Guy Novès, et le Stade toulousain, l’histoire aura duré une vie. Une vie de labeur, vertu cardinale, une vie de projets, de défis, de rencontres et d’une remise en question permanente, socle d’une longévité inégalée et d’un palmarès inégalable.

Oubliez ce que vous savez ! Oubliez les titres, les records, les chiffres et ne gardez que les images indélébiles. Ne gardez que les couleurs, les scènes de joie et de désillusion, les moments de grâce et les coups du sort. Il revient alors cette « diagonale du fou », la course de Denis Charvet en 1989 face à Toulon dans un Parc des Princes qui vivait une de ses plus belles finales ; les drops assassins de Christophe Deylaud en 1994, face à Clermont ; le 25-0 infligé en deuxième mi-temps à Castres, en 1995 ; le saut de David Berty devant l’en-but briviste en 1996 ou la première fois d’un titre européen, la même année. De ces images, il y en a tant d’autres. Pourtant, ce qui prédomine par-dessus tout, c’est le souvenir d’une silhouette, d’un visage creusé, d’un regard : Guy Novès. Une figure tutélaire que des générations de joueurs ont appris à connaître. Avec laquelle, surtout, ils ont appris à travailler. S’il est un fil d’Ariane entre le Stade toulousain et son entraîneur-manager, c’est bien celui-là : le travail.


Nous sommes en 1975. Novès entre en rugby au Stade toulousain sur le tard, à 20 ans. Pour une raison simple, parce qu’il est né ici, qu’il y vit. C’est chez lui depuis que son grand-père, réfugié espagnol, y a posé ses valises. Son baccalauréat scientifique en poche, il veut devenir professeur de sport. Le rugby rouge et noir va l’y aider. « Quand je commence le rugby, c’est plus pour faire mes études et devenir professeur d’éducation physique. Je n’ai pas pour objectif de gagner ma vie en devenant entraîneur ou manager. Ma vie, c’est ma famille, mes enfants et l’éducation de mes enfants. Je suis plutôt un coureur à pied. Le rugby, ça m’est tombé dessus. » Aux racines de l’entraîneur, il y a d’abord l’athlète, sportif accompli, déjà titré. Et cet esprit de gagne, supérieur à tout, qu’il infuse autour de lui. « Gamin, je suis déjà le chef de la bande. J’ai ça en moi. Mon moteur, c’est l’éducation de mes parents Raymond et Andrée. J’ai été élevé comme ça : vouloir gagner et faire les efforts pour y parvenir. Avoir envie de travailler pour y arriver et toujours donner le maximum. »


Un homme le marque, dont il accepte la filiation. « Claude Labatut est mon premier entraîneur. C’est un ancien troisième ligne, qui nous amène en demi-finale en 1978 et en finale en 1980, les deux fois contre Béziers. Il me correspond totalement par son état d’esprit. Claude est très important pour moi sur le plan de l’éducation à la vie. » Novès a la science des hommes, l’exigence et la rigueur rivées au corps. En 1988, à la fin de sa carrière de joueur, Pierre Villepreux et Jean-Claude Skrela, les entraîneurs toulousains d’alors, lui proposent de prendre en mains les juniors, avec Christian Gajan. On trouve là Hugues Miorin, David Berty ou Jérôme Cazalbou. Et ça gagne, d’entrée : à la fin de la saison, les juniors sont champions de France. Un titre de plus pour Novès, alors professeur de sport au collège à Pibrac où ses élèves ont décroché déjà quatre titres de champions de France minimes.


Précurseur de la préparation physique


L’année suivante, les choses s’accélèrent. Villepreux et Skrela, toujours aux commandes, lui demandent de les rejoindre en tant qu’assistant. « Je ne sais pas du tout que je vais en faire mon métier. Je suis prof’ d’éducation physique, je suis attiré par mon métier et je suis un jeune entraîneur qui apprend auprès d’autres entraîneurs qui ont fait leurs preuves. » Le titre de 1989, à l’issue d’une première saison sur le banc, n’appelle pourtant pas de suite immédiate. La première histoire d’amour avec le Stade toulousain ne dure qu’un instant. Une infidélité malgré lui, lui fait prendre la route de Blagnac jusqu’en 1993.
Guy Novès fait son retour en rouge et noir au cours de la saison 1992-1993. Un nouvel homme fort a fait son entrée à la présidence du Stade toulousain, qui veut mettre en place un projet à long terme : René Bouscatel. « À la fin de la saison 93, nous sommes éliminés en quarts de finale contre Grenoble, à Clermont. On a décidé de faire évoluer le staff. Je fais revenir Guy à Toulouse parce que je connais ses qualités, je pense qu’il faut remettre de l’ordre dans le sportif et je suis persuadé qu’il est la personne qui nous aidera à cela. Je sais que je peux compter sur lui. » Le nouveau président n’est pas déçu. S’il fixe des objectifs à trois ans, Toulouse décroche le Brennus en 1994, 1995, 1996 et 1997. Plus une Coupe d’Europe en 1996. Bouscatel confesse : « Laïrle — Novès, c’est le meilleur duo d’entraîneurs en 25 ans de présidence. Sans aucun doute le plus complémentaire. »
Dès 1989 aux côtés de Villepreux-Skrela, Novès embrassait avec appétit ce jeu de mouvement toulousain, nourri à la méthode Claude Labatut et à la philosophie de Robert Bru (son prof au Creps). « J’ai joué ailier pendant des années et on ne me demandait pas d’aller me présenter partout, sur un terrain. Je m’étais parfois tellement emmerdé à l’aile que je me suis promis de proposer à mes joueurs de faire autre chose. Et les choses se sont enclenchées ainsi. » Il lui ajoute une dimension alors inédite, celle de l’athlète. « J’ai sûrement accentué cette dimension physique parce que c’était dans mes racines. Vous ne pouvez pas proposer un rugby de mouvement si vous n’êtes pas dans une forme optimale. Au début, avec Pierre et Jean-Claude, mon apport a donc été celui-là. Je créais, avec Dominique Hernandez, un poste qui n’existait pas : préparateur physique. Aujourd’hui, on ne peut plus rien faire sans mais, à l’époque, faire exécuter des fractionnés à des types de 100 kg ce n’était pas évident. »


De l’intérieur, ça donne quoi ces premières années ? « Je vais vous donner un exemple de qui est Guy Novès. » Témoin privilégié de ce passage du joueur à l’entraîneur, l’ancien centre ou ailier international Erik Bonneval raconte : « En 1996-1997, je reviens à Toulouse pour ma dernière saison. On est à Luchon et on fait une préparation de début de saison de barjots. On est avec quelques joueurs à faire une descente à vélo, à fond. Avec nous, il y a Guy et un ami à lui, boxeur. On se tire la bourre et, à un kilomètre de la fin, Guy se démerde avec son pote pour nous déposer. Voilà, ça, c’est Guy. La culture de la victoire. Il hait la défaite… Quand on débarque en seniors à 20 ans avec Denis Charvet, lui et Serge Gabernet sont un peu nos grands frères. On arrive la fleur au fusil. Eux, ce sont des combattants, ils sont passés par des moments pas toujours drôles. Alors, ils nous cadrent… »
Quand il débarque en 1997, Christian Labit, troisième ligne de Narbonne, découvre un tempérament de feu. « Il te forge ce caractère de gagneur. Un joueur qui n’a pas forcément cet esprit, Guy est capable de le transformer. C’est son caractère. Cela peut être chiant, usant même, parce qu’il ne te lâche jamais. Mais c’est également nécessaire parce qu’il te maintient en alerte… Il m’a souvent reproché la « cravate » que je fais sur Dominici en demi-finale perdue à Béziers face au Stade français en 2000. Il ne m’a jamais lâché avec ça mais c’est un geste que je n’ai plus refait. Comme quoi… »


De l’entraîneur au manager


À l’aube des années 2000, le Stade toulousain décroche le Brennus 1999, cède celui de l’an 2000 au Stade français, puis ramène celui de 2001. C’est à ce moment que le projet à long terme de René Bouscatel s’accélère. « Pour permettre à Guy de continuer, j’ai fait évoluer sa fonction. De coentraîneur, il est devenu entraîneur principal avec deux entraîneurs sous ses ordres : un pour les avants, un pour les trois-quarts. Puis, en 2001, je lui propose de devenir manager, avec un entraîneur principal et deux adjoints. Là, Guy, à qui on ne l’a fait pas, est venu me voir : « Président, vous n’allez pas m’avoir. Quand on nomme un manager, c’est la porte de sortie. » » Novès enfile alors les deux casquettes : celle de manager et celle d’entraîneur principal, notamment en charge de la composition de l’équipe. Avec deux contrats différents.


C’est dans ce nouveau rôle qu’il donne la pleine mesure de sa science des hommes, ancrée en lui. Celle qui forge un manager des âmes hors pair. Le verbe n’est jamais haut. Il sent, voit, sait quand et où il faut appuyer pour réveiller le guerrier, ne pas le perdre. Cédric Heymans, l’ailier ou arrière international, arrivé à Toulouse en 2001 en provenance d’Agen, se souvient : « Je finis ma deuxième saison à Toulouse. En termes de temps de jeu, c’est plutôt agréable mais je ne joue pas les fins de saison. J’ai un sentiment d’inachevé et je décide de quitter le club. Nous sommes le lendemain de la défaite en demi-finale à Montpellier face à Perpignan (18-16, le 20 juin 2004). Lors du dernier rendez-vous dans le bureau du président Bouscatel, je viens signer mon bon de sortie pour une rupture à l’amiable, puisque je suis encore sous contrat avec Toulouse pendant un an. Guy Novès déboule et réussit à me retourner complètement. En gros, il me dit que partout où je vais aller, si je reproduis le même schéma de questionnement trop poussé, le résultat sera le même. Il trouve les mots, me dit qu’il faut que l’on se laisse encore une année, que si j’entreprends la bonne remise en question et que je travaille il n’y a aucune raison pour que je n’arrive pas à m’épanouir au Stade. Il me dit que lui y croit, que c’est à moi de m’en persuader. Il sait où il appuie : sur mon ego et mon refus de l’échec. Voilà sa grande force, il sait trouver le point d’accroche pour chaque individu. »


Novès a une clé pour chacun de ses joueurs. Une pour chaque caractère et chaque histoire qui peuple son vestiaire. Il entraînait, désormais il manage. Avec douceur ou avec fermeté. Apaisant la colère de l’un, suscitant la révolte d’un autre. Poussant à la confidence lorsqu’il sent qu’une rancœur consume le mental d’un joueur. L’objectif est commun. « Je ne l’ai jamais vu péter un plomb dans un vestiaire. Avant certains matchs quand il sentait que j’en avais besoin, il venait s’asseoir et me parlait. Cela pouvait être du rugby mais aussi d’autres choses ? Il savait toucher. Sa grande force, c’était de nous connaître. En cas de défaite, c’était le bon mot au bon moment. Jamais d’humiliation, jamais trop loin. Il parlait avant tout du collectif. Lorsque tu faisais un mauvais match, il te disait « remets toi la tête à l’endroit » ».

À l’extérieur, il défend ses joueurs, encaisse volontiers les coups médiatiques, sportifs ou disciplinaires. Il le dit : c’est son rôle. En 2007, il prend l’avion – sa sainte horreur — pour Dublin afin de défendre Trevor Brennan. L’international irlandais est convoqué devant une commission de discipline qui décide prématurément de le pousser à la retraite. À l’intérieur, il scrute chaque mouvement, chaque détail. « L’été, quand tu l’avais au bord du terrain, torse nu, avec ses lunettes noires, tu savais qu’il comprenait si tu t’étais envoyé pendant la prépa ou si tu t’étais caché. » Maxime Médard, arrière ou ailier international, arrivé à Toulouse en 2004, se souvient : « Quand j’ai été pro, à 18 ans, j’ai mis deux ans avant de me révéler. En jeunes, tout se passait très bien pour moi et je pensais que ça allait être pareil en Une. Je me suis trompé et il m’a remis dans l’axe quand je déviais. Il m’a appris à travailler et à tout faire pour réussir. C’est quelqu’un qui m’a construit. Les titres gagnés ou perdus l’ont forgé. Les équipes qu’il a entraînées étaient à son image de guerrier. Et pour durer autant, il a surtout su se réinventer. » Se réinventer encore, le Stade toulousain y parvient justement en 2003 puis 2005 en décrochant deux titres européens puis en 2008, quand il crucifie une fois de plus Clermont en finale.


Mon seul regret, c’est de ne pas être parti en même temps que lui

Pour construire sa longévité, Guy Novès a su s’entourer, déléguer, et faire confiance. Mais chaque semaine est un nouveau match. Pour tout le monde au club, du président au responsable des maillots. Un nouveau challenge pour chacun des membres d’un staff qui s’enrichit d’analystes vidéos, de spécialistes en tous genres. Guy Novès : « Je vais vous avouer une chose, je n’ai jamais pu travailler avec des gens que je n’aimais pas. Après, honnêtement je ne peux parler de ma longévité sans y associer tous les collaborateurs. Tous les gens avec lesquels j’ai pu travailler, les joueurs, les entraîneurs, les analystes vidéos… Je pourrais vous les citer tous, des présidents au chauffeur du bus. Chacun a amené sa petite pierre à l’édifice et la construction du puzzle s’est faite comme cela. Ensuite, évidemment que le manager a son importance. Évidemment qu’il ne faut pas trahir ses joueurs. Évidemment qu’il faut montrer l’exemple. C’est simple : tout cela, ou ça vous coule dans les veines, ou vous ne l’avez pas… »


Le président René Bouscatel faisait en sorte que ce cadre de travail soit hermétique aux perturbations. Il explique : « J’ai vécu avec Guy vingt-trois ans, plus qu’avec toutes les femmes de ma vie réunies. On se connaissait par cœur, avec une confiance absolue. Par exemple, je le protégeais des contrats. Je ne lui disais pas les salaires de ses joueurs. Si un joueur venait le voir pour parler du montant ou de la durée d’un contrat, il lui répondait que ce n’était pas de son ressort. Bien entendu, dans les discussions des vestiaires ou d’ailleurs, sans doute savait-il mais cela ne venait pas de moi… Et puis, Guy, c’est quelqu’un de parole. Avec ses défauts, qui sont les excès de ses qualités. Il a besoin de s’entourer de gens en qui il a confiance. Alors, in fine, cela peut devenir clanique. Mon seul regret c’est de ne pas être parti en même temps que lui. »


Symbole de ces hommes en qui Guy Novès avait une confiance absolue, Jean-Louis Putinier, intendant des seniors avec Jean Lacroix, entre autres. L’un des papys, comme il se présente affectueusement : « Quand tu avais sa confiance, il ne t’emmerdait plus. Je me souviens que pour une demi-finale à Bordeaux, avec Jean Lacroix, on lui avait dit avoir trouvé un hôtel au calme, proche du stade. C’était parfait. La veille au soir de la demi-finale, un grand vacarme nous arrive depuis le Parc des expositions tout proche : c’était le concert du Ricard tour… À 23h30, cela se termine. Avec Jean, on se rassure. On se dit « 23h30, ça va. » On commence à avoir le sourire mais, dix minutes après, bim bam boum… Feu d’artifice ! Le lendemain matin avec son petit sourire en coin, sans gueuler, Guy nous croise et nous dit « effectivement, très calme votre hôtel. »» L’histoire d’amour avec le Stade toulousain s’achèvera en 2015 après avoir remporté le titre de champion de France en 2011 et en 2012. Guy Novès prend alors en main le XV de France, sous la présidence de Pierre Camou.


L’histoire s’arrête là. L’ancien ailier rouge et noir a passé quarante ans au Stade toulousain, vingt-cinq comme entraîneur puis manager. Il y a construit un incroyable palmarès dont le seul équivalent en sports collectifs est probablement celui de Sir Alex Ferguson en football, à Manchester United, à qui ses amis aiment à le comparer. À Toulouse, Novès a tout connu. Il a plus gagné que perdu. Largement. Il y a forgé de solides amitiés et quelques rancœurs aussi solides. On ne vit pas passionnément sans heurts ni querelles. Il dit avoir eu de la chance, l’avoir provoquée aussi, un peu. Il parle des hommes qui lui ont permis de réaliser cette carrière. À l’heure de clore l’entretien, nous lui avons demandé innocemment de regarder par-dessus son épaule et de nous dire quel premier sentiment lui venait à l’esprit. Guy Novès : « Celui de ne jamais avoir trahi mes joueurs et les personnes avec lesquelles j’ai travaillé. De ne jamais avoir renié mes engagements. La loyauté. » Un général-manager.

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STaddict Il y a 29 jours Le 07/05/2020 à 20:21

Guy Novès un Entraineur hors du commun qui au delà du Stade Toulousain a influencé tout le monde du rugby français et étranger
...
Dommage que la chien-lit du rugby français lui ait joué une très mauvaise entourloupe, un coup-bas comme on aurait aimé qu’il n’y en eu jamais