Revol : « L’avenir passera par une baisse du salary cap »

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Discret médiatiquement depuis le début de la crise, le boss du Castres olympique a choisi son moment pour sortir du silence. Une prise de position forte qui peut ressembler à un pavé dans la mare, à l'heure où nombre de ses pairs pressent l'ancien président de la LNR (2008-2012) à se représenter à la succession de Paul Goze. Quoi qu'il en soit, quand le plus ancien président du Top 14 s'exprime, on se tait et on l'écoute…

Vous vous êtes montré très discret depuis le début de la crise. Pourquoi ?

Était-il bien nécessaire comme je l’ai entendu et lu trop souvent de réagir publiquement parfois de façon très critique contre la LNR et de défendre des positions souvent liées à la situation de son club ? La LNR a organisé beaucoup de réunions, je me suis exprimé mais dans une période comme celle-ci il faut laisser l’institution fédérer les positions et ensuite les communiquer. Tout le monde ne l’a pas compris et certains ont perdu leur sang-froid. Pourtant dans cette période compliquée, Paul Goze a beaucoup et bien donné de sa personne comme tout le personnel de la LNR. Au final, la grande majorité des clubs adoptera les recommandations de la LNR et nous essayerons de repartir dans les meilleures conditions possibles en septembre. C’est plus pénalisant pour certains que pour d’autres, notamment pour Bordeaux qui réalisait une saison fantastique. À défaut de la possibilité d’acquérir un titre ce club est au moins le vainqueur moral de cette saison.

Selon nos informations, il serait question de la possibilité d’un boycott de la Coupe d’Europe de la part des clubs français, si huit places ne leur étaient pas réservées. Qu’en est-il réellement ?

Pour les Celtes, la Coupe d'Europe est fondamentale. Pour les Français et les Anglais, elle est importante. Si, avec ces derniers, nous leur demandons avec force d'accepter exceptionnellement huit clubs au lieu de six compte tenu du contexte, il serait incompréhensible qu’ils refusent. Alors, parlons de pression insistante pour l'instant…

L'actualité française est très marquée par le sujet des baisses de salaire. Les négociations avec les joueurs s'annoncent complexes. Cette étape est-elle vraiment indispensable pour permettre aux clubs hexagonaux de se redresser ?

Beaucoup de clubs doivent réviser à la baisse leurs charges et la masse salariale représente environ 70 % de celles-ci. Compte tenu de la visibilité que nous avons et des aléas encore possibles, la majorité d’entre eux ne pourra sans cela tenir ses engagements. Donc oui, il faut en passer par là. Mais ce n’est pas suffisant. La remise en question doit être plus large au sein des clubs. Car qui est responsable des salaires ? C‘est facile comme je l’entends trop souvent de reporter sur les agents la responsabilité de l’inflation salariale. Ils cherchent à optimiser la rémunération de leurs joueurs, c’est un fait, mais c’est l’essence de leur métier. Ils peuvent être plus ou moins sérieux, plus ou moins coquins, mais au final c'est bien le président qui signe le contrat et personne d’autre.

Qu’entendez-vous exactement par une "remise en question plus large" ?

Lorsque j’ai mis en place le salary cap en 2008, tout le monde n’était pas d’accord et notamment les clubs qui à l’époque dominaient le Top 14. Aujourd’hui le principe est généralement admis mais le salary cap n’est pas assez contraignant. Il faut le baisser significativement. Cette crise est exceptionnelle, certes, mais elle met en exergue la fragilité de nos structures et ce serait beaucoup plus grave si le gouvernement n’avait pas mis en place des mesures d’accompagnement importantes, notamment celles du chômage partiel qui permettent de bien limiter la casse cette saison.

Je ne tiendrais pas ce discours si nous avions une concurrence étrangère féroce [...], mais ce n’est pas le cas. Il suffit de rester compétitif avec les Britanniques et d’être à leur niveau de salary cap, pourquoi ne pas même en envisager un commun avec les Anglais ?

Que préconisez-vous, alors ?

Malgré ce salary cap, nous sommes le pays qui rémunère le mieux ses joueurs. Est-ce justifié ? Autre question : si nous abaissons le salary cap, le rugby français des clubs ou de l’équipe de France vont-ils perdre leur compétitivité ? Pour moi, la réponse est non. Notre environnement concurrentiel, pour les clubs, c’est principalement l’Angleterre et les Celtes, et globalement ils rémunèrent moins que nous. Il ne vous a pas échappé qu’aucun joueur Français n'évolue dans ces pays actuellement et ce n’est pas un hasard. Alors, me dira-t-on, vous aurez moins de stars et nous serons moins attractifs pour la télé et le public. C’est très discutable, mais à la limite on peut accorder une dérogation par club pour un joueur, le fameux "Marquee Player". Pourquoi pas, si cela peut permettre un consensus suffisant sur l’essentiel.

On entend votre position, mais certains clubs qui disposent de ressources importantes ne vont-ils s’estimer contraints dans leurs décisions ?

Peut-être, et alors ! D’abord, je leur répondrai que l’histoire récente nous a prouvé que les plus gros budgets n’étaient pas toujours au rendez-vous en fin de saison. Ensuite, c’est vrai que le rugby a une incroyable capacité à attirer des personnes aux ressources très importantes. Je pense par exemple au Stade français qui, dans une situation récemment très périlleuse, a pu trouver un très respectable magnat allemand prêt à investir des sommes très importantes. Cela a pu aussi être le cas dans le passé au Racing ou ailleurs. C’est heureux pour les clubs concernés mais cela ne doit pas occulter la réalité de notre environnement économique et dans l’ensemble de notre dépendance dans de nombreux clubs au bon vouloir de quelques-uns. Si on limite le salary cap avec pour effet d’exacerber une concurrence déjà importante, on rend le challenge encore plus excitant pour tous. Les différences se feront encore plus sur le travail, le savoir-faire et le collectif. Et le mérite de celui qui arrive sera encore plus grand.

Ne s'agit-il pas d'un nivellement par le bas ?

Certains le penseront peut-être, mais quand le bas est déjà au-dessus de celui de votre environnement concurrentiel, peut-on vraiment parler de bas ? Au-delà, certains investisseurs pourront s’inscrire dans un cercle vertueux qui peut leur laisser espérer de faire des bénéfices et de les réinvestir au profit du rugby s’ils le souhaitent. Attention je ne tiendrais pas le même discours si nous avions une concurrence étrangère féroce, à l’instar d’autres sports professionnels. Encore une fois, et je le répète, ce n’est pas le cas. Il suffit de rester compétitifs avec les Britanniques et de rester à leur niveau de salary cap en le corrigeant des éventuelles différences des charges sociales et fiscales. On peut même envisager un salary cap commun avec les Anglais ! Après, même si le Japon attire à notre place quelques vedettes de l’hémisphère Sud en pré-retraite, cela ne va pas altérer l’intérêt de nos épreuves.

Vous-mêmes à Castres, vous êtes très dépendant d’un grand groupe…

(il coupe) Oui, et il est clair que sans ce groupe nous ne pourrions rester en Top 14. Dans un sens, nous ne sommes pas dans l’économie réelle au sens où certains l’entendent. Pour autant, je ne crois pas que nous ayons participé à l’inflation des salaires. En 2018, année de notre dernier titre, notre masse salariale se situait dans la deuxième moitié du Top 14, loin du salary cap et avec 35 % de moins que la plus importante. D'ailleurs, avant même la crise du Covid-19, j'avais prévu de la baisser l’an prochain, et je pense que cette tendance va s’accentuer car tout le monde doit désormais faire un effort.

Et si les joueurs refusent ?

Alors nous verrons, mais je ne le pense pas. Le partenariat avec le CO, c’est celui d’un groupe citoyen attaché à ses racines et qui veut valoriser son territoire. Mais il n’a de sens que si les collaborateurs du groupe sont fiers de leurs joueurs et de leur équipe, au-delà des résultats. Il n’est bien sûr pas question d’augmenter le partenariat pour faire face à des baisses de recettes dans le contexte actuel. Nous allons donc plus que jamais tester la solidité de notre état d’esprit et de nos valeurs. Les efforts à faire doivent être expliqués pour être recevables, mais je m’y emploierai.

Pour revenir au salary cap, comment envisager une baisse significative et immédiate alors que les clubs ont pris des engagements sur plusieurs années ?

OK, ce n'est pas simple à mettre en œuvre. Il faut y arriver par étapes, sur deux saisons par exemple, avec un dispositif transitoire s’il le faut. Si la volonté est là, nous y arriverons.

Pardon d'être cynique, mais en partant du principe que le salary cap est d'ores et déjà contourné, cette tendance ne pourrait que s'amplifier en cas d'abaissement…

Il l’a certainement été, mais je suis sûr désormais que la peur du gendarme est de plus en plus forte. Vous savez, un jour ou l’autre les montages sophistiqués peuvent être révélés par un agent, un ancien joueur… Les sanctions sont désormais très dissuasives. Alors même si vous n’êtes pas sûr à 100 % du système, je crois sincèrement qu’il est très largement respecté désormais.

Oui, des présidents mont sollicité (pour briguer la présidence de la LNR) [...] Mais avec la position que j’exprime aujourd’hui, certains vont peut-être changer d’avis ! D’autant que je pense que d’autres réformes sont nécessaires...

Dans nos colonnes, Paul Goze en appelait à "des aides massives de l'État". Comprenez-vous que certains aient trouvé cela philosophiquement dérangeant, sachant que le rugby français doit en grande partie sa situation à un train de vie dispendieux ?

Ce plan d'aides massives évoqué, c'est uniquement dans l'hypothèse où les clubs joueraient à huis clos durablement jusqu'à la fin de l'année 2020, ce qui serait insupportable pour beaucoup d entre eux quel que soit le niveau des salaires. Hormis les droits TV qui représentent en rugby moins de 20 % des budgets et quelques sponsors maillots, il n'y aurait quasiment plus d'activité économique et cela remettrait en cause l’existence même des structures professionnelles. Il est normal que ce scénario du pire entre dans la réflexion, mais il n'y a aucune raison aujourd’hui d'en faire une hypothèse centrale.

Depuis quelques semaines, la rumeur fait de vous un candidat, voire un favori à la présidence de la LNR. Ce discours ressemble fort à un début de programme…

Dans le contexte, ce n’est pas une question d’actualité. J’ai d’autres priorités et affaires à régler. Et puis, avec la position que j’exprime aujourd’hui, certains présidents qui souhaitaient ma candidature vont peut-être changer d’avis ! D’autant plus que je pense que d’autres reformes sont nécessaires… Par exemple, arrêter d’autoriser les dépassements de salary cap et de verser des indemnités pour les internationaux qui n’ont pas été promus à ce statut dans leur club. C’est plus simple que la RIF, et impactant en termes de valorisation du travail de chaque club qui garderait plus facilement ses internationaux.

Pardon d'insister, mais selon les statuts de l’instance, Paul Goze ne peut pas se représenter après deux mandats. Impossible d’imaginer qu’en homme de consensus reconnu, vos pairs ne vous aient pas déjà sollicité…

Le consensus, vous savez, il est parfois nécessaire ou à défaut la nécessité de fédérer le plus grand nombre… Mais ça ne suffit pas, il faut aussi savoir trancher lorsque les discussions s enlisent dans le magma des intérêts particuliers et contradictoires. Tout comme il est nécessaire d'innover en permanence… Alors, serai-je celui qui pourra incarner tout cela ? Je n'en sais rien. Oui, des présidents m'ont sollicité… Mais bon, cela ne veut rien dire, et je ne suis pas à la recherche d un bâton de maréchal. La perspective audacieuse de tenter un 4e titre avec le CO, ce n'est pas non plus inintéressant !

Vous disiez tout à l'heure penser également à d’autres réformes ?

Oui, les matchs de barrages sous leur forme actuelle peuvent être questionnés. Quand je les ai créés en 2008, les gros clubs étaient également contre. Maintenant, c’est un acquis, mais on peut le challenger… À l’époque, il n’y avait pas la même concurrence. Quelques équipes trustaient le haut du tableau. C’est et ce sera beaucoup moins le cas. Nos demi-finales sur un même lieu, autre innovation de 2008, ont connu un succès considérable. Pourquoi ne pas les disputer directement, et par contre créer un véritable évènement autour de matchs de barrages européens, selon une nouvelle formule à déterminer. Je pense que cela mérite aussi d’être discuté.

Comment voyez-vous à l’avenir les relations FFR-LNR ?

Quoi qu’on en dise, avant le Covid les efforts de tous - y compris des clubs - ont permis l’instauration d’une nouvelle dynamique au profit du XV de France. Concernant l'avenir proche, cela s'annnonce compliqué, car World Rugby et la FFR semblent vouloir récupérer une nouvelle fenêtre en octobre pour ses matches annulés en juillet. Mais la LNR et la Ligue anglaise ne peuvent pas constituer des variables d'ajustement de manière si violente, ce n'est pas possible… Ce serait une double peine, entre l'annulation des matches depuis mars et les dates supprimées à l’automne pour les championnats domestiques… Donc, il faudra trouver une solution.

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