Disparition d’un maître

  • Robert Bru, ici en 2008, aura été le façonneur du Stade toulousain que nous connaissons aujourd'hui.
    Robert Bru, ici en 2008, aura été le façonneur du Stade toulousain que nous connaissons aujourd'hui. La Dépêche du Midi / Michel Labonne / La Dépêche du Midi
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Robert Bru s’en est allé. « Prof de gym » jusqu’au bout des ongles, il a façonné le Stade Toulousain moderne dans une certaine discrétion. Son héritage n’en est que plus impressionnant.

On l’avait croisé de-ci de-là, dans les travées d’Ernest-Wallon ou plus tôt des Sept-Deniers. Sa barbe en collier le désignait pour ce qu’il était avant tout: un prof, un éducateur. Il n’occupa pas vraiment le devant de la scène, mais son nom monosyllabique revenait dans bien des conversations. Robert Bru était clairement un « prof de gym », expression clivante à cette époque charnière. Elle le situait dans la catégorie des penseurs du rugby, ceux qui cherchaient à lui donner un cadre conceptuel pour l’apprivoiser et le régénérer. Les plus jeunes ont sans doute du mal à le situer, surtout si on le met en balance avec d’autres gloires toulousaines mais son apport fut aussi considérable, bien que discret, déjà parce qu’il n’avait pas été un joueur de haut niveau. Il n’avait chaussé les crampons que sous le maillot de son école normale et de son université, sans crever l’écran. Ça lui donne à nos yeux une aura supplémentaire à la Guy Roux, Arrigho Sacchi, Graham Henry ou Rod McQueen, le coach mythique de l’Australie de 1999. Mais le retour du Stade toulousain au premier plan, c’était lui. Et s’il n’était pas une vedette, il servait de référence aux vrais connaisseurs de l’histoire du rugby moderne. Une jouissance de gourmet.

Pierre Villepreux lui devait beaucoup et ne s’en cachait pas. « Avec lui et Jean Fabre nous avons forgé le projet de jeu du Stade Toulousain. Je l’ai connu en tant qu’étudiant. Il était mon prof au Creps et j’ai été très intéressé par sa méthodologie de l’enseignement du rugby. J’ai essayé de l’appliquer partout où je suis passé par la suite avant de revenir à Toulouse et de le retrouver d’ailleurs à la tête de l’équipe première. Il était humain, rigoureux, pédagogue évidemment, mais surtout, très responsable. » Comment résumer la pensée de Robert Bru ? « Il estimait que le rugby c’était d’abord le mouvement, avant les phases statiques ou les regroupements. On devait d’abord travailler le mouvement. C’était une démarche chronologique », reprend Pierre Villepreux.
 

Dans l’ombre, l’architecte du théâtre rouge et noir

Robert Bru, Audois d’origine, avait pourtant entraîné Toulouse, entre 1981 et 1983, juste avant que le club ne redevienne une machine à gagner des trophées. Le club n’attirait pas encore la lumière. « J’étais allé le chercher à Revel, il avait longuement réfléchi avant d’accepter car évidemment, je lui proposais un défi d’une autre dimension », se souvient Jean Fabre, professeur d’université lui aussi et président historique du Stade toulousain. « Il était discret en public, il n’était pas très médiatique. Mais en interne, il se faisait entendre. Il savait se tenir droit et il savait faire passer les messages qu’il voulait faire passer. Il était aussi très observateur et novateur dans les méthodes d’entraînement. En tant qu’ancien joueur, ça m’intéressait et j’ai découvert beaucoup de choses à son contact. Lors de nos premiers titres, il n’était plus entraîneur mais croyez-moi, il était très important. Villepreux et Skrela avaient beaucoup d’admiration pour lui. »

À sa façon, bienveillante et humble, il tirait les ficelles techniques du théâtre rouge et noir : « Nous avions décidé que tous les entraîneurs devaient appliquer le même style et la même philosophie pour que nos jeunes découvrent l’équipe première dans les meilleures conditions» poursuit encore Jean Fabre. « C’était très important pour nous et c’est lui qui s’occupait de ça. Mais pour résumer son apport, je dirais que l’ADN du Stade toulousain moderne, c’est lui qui l’a créée. Les Villepreux, Skrela, Novès, Mola l’ont perpétuée. » Son influence dépassait toutefois les limites de son club de cœur. C’est l’avantage « des profs de gym », l’éducation nationale et l’université ouvrent leur savoir à toutes les chapelles. Philippe Dintrans, talonneur de Tarbes et du XV de France par exemple lui devait aussi beaucoup : « En trois ans de faculté au Creps de Lespinet, il a changé le joueur que j’étais. »
 

« Il est passé des écrits aux actes »

Dans la chaîne des compétences et des intelligences qui ont stimulé le rugby des années 80, Jean-Claude Skrela cible avec précision le moment où l’architecte Bru a transformé les plans en édifice : « Plus que l’inspirateur du jeu de mouvement, je pense qu’il a été celui qui a traduit les écrits en actes. C’était capital car avant lui, René Deleplace et Jean Gajan avaient des principes. Mais lui les a concrétisés, un progrès vraiment décisif. Car il faut se souvenir que nous étions très critiqués, on nous disait que le mouvement, ce n’était pas du rugby. Ceux qui pensaient que le rugby consistait à se rentrer dans la gueule étaient influents. On en voit d’ailleurs les conséquences aujourd’hui. Mais par rapport à ses prédécesseurs, Robert avait connu un Stade toulousain qui commençait à recevoir des joueurs qui étaient passés par ses cours au Creps, c’était le début d’une ère nouvelle. »

Quand Jean-Claude Skrela vint seconder Pierre Villepreux à la tête de l’équipe première, Robert Bru prit du recul et il s’attela à une autre tâche, la mise en place du centre de formation du club. Son dernier chef-d’œuvre. « Ce n’était pas que de la formation rugbystique, il s’occupait aussi des projets professionnels des jeunes. Il veillait à cette partie de leur éducation. » Son image restera accolée à celle du Stade Toulousain pour l’éternité, mais on n’oubliera pas son crochet à Narbonne. On n’oubliera pas non plus la dernière fois qu’un ami l’a vu à l’œuvre un peu par hasard, à l’occasion d’un quart de finale de Promotion d’honneur entre l’entente Salles d’Aude-Fleury d’Aude, sa patrie, et Gabarret. C’était en 2007. Il s’était glissé près du banc de son club pour proposer un aménagement tactique, le déplacement d’un troisième ligne au centre. Bingo, ça avait marché. Intuition modeste et géniale de l’universitaire à la pipe qui savait s’adresser à tous les niveaux.

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