L’arbitre qui a tout changé

  • Le match entre les Barbarians et la Nouvelle-Zélande, en 1973 (ci-contre) va créer la légende de Georges Domercq. Il sera dans les années 70 une référence de l’arbitrage, tout en conservant ses attaches béarnaises (photos ci-dessous) puisqu’il sera maire de Bellocq pendant quatre décennies.  Photos DR
    Le match entre les Barbarians et la Nouvelle-Zélande, en 1973 (ci-contre) va créer la légende de Georges Domercq. Il sera dans les années 70 une référence de l’arbitrage, tout en conservant ses attaches béarnaises (photos ci-dessous) puisqu’il sera maire de Bellocq pendant quatre décennies. Photos DR
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Georges Domercq - ancien arbitre inetrnational Celui qui nous a quitté à 89 ans occupera pour toujours une place à part dans l’histoire de l’arbitrage français, celle du précurseur et de l’orfèvre de la règle de l’avantage. Une question d’état d’esprit.

Pour toute une génération il fut le premier arbitre dont on parla… en bien. Une sorte de Peter Pan du sifflet, léger comme un cabri. Georges Domercq fut une figure éclatante de l’arbitrage et du rugby tricolore avec, comme grand fait d’arme, la direction du Barbarians - All Blacks du 27 janvier 1973 à l’Arms Park de Cardiff. Une partie considérée sur le moment comme le plus beau spectacle que le rugby ait jamais offert à ses amateurs. C’est donc lui, viticulteur de Bellocq (Pyrénées-Atlantiques) qui accorda le fabuleux essai de Gareth Edwards et qui, de l’avis général, favorisa la beauté des débats. Quelques jours avant son décès, Georges Domercq nous avait accordé un court entretien malgré sa fatigue, hélas ! palpable : "Oui, ce match m’avait valu une popularité inouïe. Je m’étais retrouvé entouré de journalistes, chose rare pour un arbitre. Mais tout avait commencé le 8 novembre 1972. J’avais dirigé le match des All Blacks face à Cambridge et leur capitaine, Ian Kirkpatrick, m’avait dit qu’ils avaient apprécié mon arbitrage et qu’ils demandaient ma désignation pour leur test face à l’écosse. Ce qui se réalisa. Il m’avait aussi confié qu’ils demanderaient que le meilleur arbitre de la tournée officie pour le match de prestige face aux Barbarians."

Il reçut donc ce bâton de maréchal. On précise que ces Barbarians, c’était quasiment les Lions britanniques sous un autre maillot (Mike Gibson, Fergus Slattery, Phil Bennett, David Duckam, etc.). "Et entre-temps, j’avais aussi dirigé mon premier match du Tournoi entre le pays de Galles et l’Angleterre, le 20 janvier, déjà Cardiff" Il y revint donc une semaine plus tard. Kirkpatrick avait dit vrai, les All Blacks avaient glissé son nom. Un vrai coup de tonnerre car à cette époque, l’arbitrage français commençait tout juste à être reconnu par les Britanniques, avec prudence (génération Calmet, Saint-Guilhem, Palmade). "Après le match des Barbarians, les Néo-Zélandais m’ont proposé de prendre directement l’avion avec eux pour la fin de la tournée. Vous imaginez le ramdam médiatique."

Controverse philosophique

Georges Domercq amena un nouveau style, moins imbu de son pouvoir, moins tatillon, au service du jeu en tant que tel. Il arbitrait "dans l’esprit" disait-on. "Il considérait l’arbitre comme un facilitateur, un gars qui met de l’huile dans les rouages. Il me répétait que nous n’étions pas là pour montrer notre science. Il fut l’un des précurseurs de la règle de l’avantage", évoque Nicolas Lasaga, l’un de ses élèves en Côte basque. "J’étais très lié à lui. Je faisais la touche à Cardiff. Cette règle, il l’a quasiment inventée lors d’une une action célèbre qui vit Duckam contre-attaquer après un en-avant adverse. Mais il n’était pas sûr de son coup comme il me l’a dit le soir. Moi qui était légaliste et strict, il m’a rendu libéral, j’ai pris ses traces. Et grâce à lui, ma carrière a duré seize ans alors que lui avait dû arrêter plus tôt à cause de son âge. Il a rendu notre arbitrage crédible au niveau international", témoigne, avec émotion, Francis Palmade.

Georges Domercq avait introduit l’un de ces débats d’école dont le rugby français raffole. L’arbitre doit-il se borner à appliquer le règlement où doit-il influencer et embellir le jeu ? Doit-il trier les fautes, péchés véniels contre péchés mortels ? Cette controverse philosophique finira d’ailleurs par créer un hiatus entre Anglo-Saxons et Français. La légende disait que devenu formateur, il passait des savons à ses poulains qui refusaient des essais superbes pour des en-avant minuscules. Mais les grands attaquants l’adoraient : "Quand on faisait la Coupe d’Europe, les anciens joueurs qui nous accueillaient nous demandaient de ses nouvelles, Barry John notamment. Je pense qu’après le match des Barbarians, les Gallois avaient demandé à être arbitrés par lui", reprend Nicolas Lasaga.

L’élégance et la modernité

Georges Domercq n’avait pourtant rien d’un produit poli et manufacturé par la FFR. Il n’appréciait pas vraiment Charles Durand, président légendaire de la commission centrale des arbitres (CCA) sous l’ère Ferrasse et c’était réciproque. Il n’aurait jamais été désigné par la voie classique s’il n’avait pas participé des échanges entre son comité et la Fédération irlandaise dans les années 60. Il avait brillé lors d’un match dans lequel les Wolfhounds (Irlande B) étaient impliqués, ceci sous les yeux d’un ponte de l’arbitrage international. C’est ce pardessus irlandais qui se serait étonné de l’absence du nom de Domercq des propositions de la FFR pour garnir le panel. C’est donc par ce chemin de traverse qu’il s’était retrouvé dans ledit panel dans les années 1970-1971. "Il fut le premier arbitre français à donner une image d’élégance, d’intelligence et de modernité", ajoute Éric Darrière, un autre de ses successeurs.

Sur le plan national, Georges Domercq eut aussi ses moments de grâce, notamment lors de la finale 1972, à Lyon, qui s’annonçait très chaude entre Béziers et Brive, avec Albert Ferrasse qui aborde Jean-Claude Rossignol et Alain Estève dans le couloir : "Le premier qui fait l’imbécile, je le vire." Georges Domercq réussit à tenir les trente acteurs dans les limites du raisonnable. "Sa grande force fut sa relation avec les joueurs. Il savait leur parler avec le sourire", poursuit Nicolas Lasaga. Après sa retraite en 1980, il s’occupa de la génération suivante et Patrick Robin fut considéré comme son premier successeur. Il fut même très brièvement président de la CCA, position suprême, après les élections de 1991. Il faisait partie de l’équipe de Jean Fabre gagnante des élections mais après le célèbre coup fourré qui aboutit à la nomination de Bernard Lapasset, il démissionna illico pour continuer à se tenir droit.

Mais Georges Domercq avait une autre vie que le rugby, avec sa vie professionnelle et sa production de rosé du Béarn, sa cave coopérative et sa mairie. Quarante-trois ans et sept mandats comme premier magistrat de Bellocq, il appartenait à la famille socialiste et mitterrandiste. Dans les années 80-90, quand il montait à Paris, il lui arrivait de s’éclipser pour des visites à l’Élysée. "C’était un expansif, il rayonnait de partout", en termine Nicolas Lasaga. Son souvenir était tellement vivace outre-Manche que pour son dernier anniversaire, son téléphone avait sonné : au bout du fil une voix britannique qu’il ne comprenait pas. Mais sa fille était là pour traduire les propos de… Gareth Edwards.

Jérôme Prévôt
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