Jour de folie - Dix ans après, les acteurs racontent Clermont-Toulon à Saint-Etienne

  • Sonny Bill Williams (Toulon) il y a 10 ans lors de la demi-finale de Top 14 contre Clermont au stade Geoffroy Guichard
    Sonny Bill Williams (Toulon) il y a 10 ans lors de la demi-finale de Top 14 contre Clermont au stade Geoffroy Guichard Jean Paul Thomas / Icon Sport / Jean Paul Thomas / Icon Sport / Jean Paul Thomas / Icon Sport
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Ils ont tous participé, à leur manière, à cette rencontre d’anthologie. Ils en furent les héros, heureux ou malheureux, ou les premiers observateurs. Les anciens clermontois Julien Malzieu, Anthony Floch et Gonzalo Canale, les ex-toulonnais Joe Van Niekerk, Sonny Bill Williams et Aubin Hueber, ou même Eric Bayle qui commentait pour Canal + ce jour-là, ont tous accepté de refaire le match avec nous. C’est parti, nous voilà dix ans en arrière…

Acte I : le Chaudron bouillant malgré le froid

Ce 15 mai 2010 fut une journée hors du temps. De tous les temps. « Mon premier sentiment, ce fut la surprise, se rappelle Eric Bayle. On arrivait de Montpellier où avait eu lieu l’autre demie entre Toulouse et Perpignan la veille, et où il faisait très chaud. À Saint-Étienne, le temps était glacial et le contraste saisissant. C’était l’hiver, ce qui est antinomique des phases finales. » Impression similaire chez Anthony Floch : « Ça caillait, je crois même qu’il avait neigé alors qu’on était en plein de mois de mai. » Il fallut donc compter sur le contexte si particulier de cette rencontre pour réchauffer l’atmosphère. « Il y avait énormément de Jaunards, beaucoup plus que de Toulonnais vu que nous n’étions qu’à 150 km, reprend l’ancien arrière. On connaît la ferveur du public clermontois » Son pote Julien Malzieu renchérit : « Les détracteurs de l’ASM disaient qu’on jouait à domicile. À notre arrivée, c’était dingue, en effet. Le bus avait mis de longues minutes avant de pouvoir entrer. Il avait dû fendre la foule. » Souvenir partagé par Floch : « On n’a pas toujours la chance de débarquer comme ça, au milieu des supporters. Il y avait une telle masse jaune et bleue qu’on en parlait dans le bus : « Waouh, c’est un truc de malade. » On vivait déjà quelque chose d’incroyable. Quand ça te tombe sur les épaules, tu te dis qu’il va falloir être bon. » Comme pour souligner que ce samedi serait différent. « C’était à Geoffroy-Guichard, un stade mythique qui, pour les Français d’une certaine génération, est à part, assure Bayle. Le rugby à Saint-Étienne, c’était rare. Il n’y avait pas la température des phases finales mais le chaudron, qui était bourré jusqu’à la gueule, posait le cadre d’un rendez-vous pas comme les autres. » Aubin Hueber, alors coach des avants du RCT, ne peut contredire : « Quelle fierté de jouer dans cette enceinte ! Elle parle à tout le monde et, de ce jour-là, j’ai l’image d’un décor très coloré, d’une ambiance magnifique. » La magie de Geoffroy-Guichard. « Les tribunes sont droites, verticales, très proches du terrain, détaille Floch. C’était impressionnant et j’ai compris à cet instant le surnom de chaudron. Ça résonnait déjà pas mal. » Malzieu ajoute : « C’était fou, vraiment. Les deux plus gros publics s’affrontaient, j’en ai encore les poils qui se dressent. »

Acte II : du spectacle, pas (encore) d’essai

Les mots qui reviennent inlassablement chez les protagonistes sont toujours les mêmes, dix ans plus tard : intensité et rythme. Pendant plus d’une heure, les buteurs furent pourtant les seuls à faire gonfler le tableau d’affichage. « La première action qui m’a vraiment marqué est un énorme plaquage de Marius Joubert en début de match sur Sonny Bill Williams, assure Floch. Il avait donné le ton. » Même si le combat était aussi tactique que physique. Avec un RCT décomplexé selon son capitaine sud-africain Joe Van Nierkerk : « Notre équipe en était au début de son aventure, avait seulement quelques mois de vie commune mais il y avait un vrai esprit de solidarité et quelques joueurs au-dessus du lot, des stars mondiales telles Sonny Bill Williams ou Jonny Wilkinson. » Wilkinson, redevenu Jonny en cette saison 2009-2010, lequel répondait du tac au tac à Brock James pour laisser une maigre avance aux siens jusqu’à la pause (9-6). « Les deux ouvreurs étaient au sommet de leur art, note Hueber. Jonny revenait du fin fond du gouffre. Il faut savoir qu’avec Philippe Saint-André, Felipe Contepomi était le 10 qu’on avait recruté mais Mourad nous avait dit : « Je vais faire signer Wilkinson. » Il allait de blessure en blessure depuis deux ans mais il y avait un accord avec le président, qui avait droit à ses deux joueurs par saison, hors budget staff (rires). On avait répondu : « Si tu veux mais on ne compte pas sur lui. Si, par chance, on retrouve le vrai Wilkinson, ce ne sera que du bonheur. » Il avait eu raison. » Un Wilko impérial durant ce long round. « Il y a eu une période d’observation certes, mais ça jouait beaucoup, confie Floch. J’ai revu le match et les deux équipes relançaient d’entrée, faisaient des temps de jeu à plus de trois minutes. Même sans essai en première mi-temps, il y avait des séquences interminables et une vraie bataille. » Laquelle peut s’expliquer par plusieurs facteurs, dont le passage l’été précédent de l’Auvergne au Var pour Laurent Emmanuelli et Pierre Mignoni. « Ils venaient de signer chez nous et, dans l’échange et l’approche de ce rendez-vous, ils avaient été importants, avoue Hueber. Ils nous avaient prévenus des qualités de l’adversaire et savaient mieux que personne combien il pratiquait un rugby efficace. » Avec l’influence de Joe Schmidt, arrivé aux côtés de Vern Cotter en 2007, pour façonner une ligne de trois-quarts redoutable. « Il était le grand monsieur de notre jeu d’attaque, clame Malzieu. Les lancements, chez lui, étaient souvent des merveilles. Joe, il amenait toujours quelque chose de nouveau à l’entraînement. C’était ludique, enrichissant. Il mettait du sens et finalement, on ne s’ennuyait jamais. » Comme en cette demie déjà dingue, à laquelle il manquait un rien pour virer à l’irréel… Bayle : « On a vite senti que ça ne ressemblerait pas à ce qu’on voyait d’ordinaire. On disait dans les commentaires qu’on assistait à un match phénoménal, mais il n’était meublé que par des pénalités… Jusqu’à l’essai de Zirakashvili à la 65e. »

Acte III : Zirakashvili, première péripétie

Voilà le premier rebondissement de cette pièce. C’était en fait la 69e minute quand Davit Zirakashvili, au sortir d’un regroupement, terminait en force derrière la ligne pour soulager Clermont. « C’était très serré jusque-là et il nous offrait dix points d’avance », se contente Floch. Le problème ? Il fut d’abord perçu par Sonny Bill Williams, aux premières loges : « Comment l’oublier ? J’ai plaqué le pilier géorgien devant notre en-but et il a lâché le ballon avant d’aplatir. L’arbitre n’a même pas demandé la vidéo. Tout ça m’a laissé un goût amer. » Jérôme Garcès, persuadé que l’essai ne souffrait d’aucune contestation, l’a validé. Malgré les appels répétés de deux joueurs du RCT. Hueber se remémore : « D’où on était situés, sur le bord du terrain, on ne voyait pas s’il avait bien aplati mais on distinguait Felipe Contepomi et Pierre Mignoni faire de grands signes en direction de l’arbitre pour réclamer un en-avant. » Zirakashvili avait échappé le ballon et l’image, quelques secondes plus tard, fut sans équivoque. Notamment pour Eric Bayle : « On l’a constaté tout de suite et on sentait d’emblée que ça n’allait pas déboucher sur la vidéo, laquelle était récente. Avec le recul, on se dit : « Quelle procédure inefficace ! » Cette action était vue par des milliers de gens et le seul à ne pas la voir, c’était l’arbitre. En rugby, ça arrive assez rarement mais là, il y avait un cas d’école qui s’est heurté à un non-sens pratique. Le ralenti était très parlant et les spectateurs l’ont aperçu sur les écrans géants, comme Mourad Boudjellal qui demandera la vidéo. Il faisait le signe et c’était une séquence forte en termes de télévision. » Une injustice qui laissera des traces pour le public toulonnais, plus que pour les joueurs au coup de sifflet final à en croire Van Niekerk : « Il n’y avait bien sûr pas essai, il n’y a même pas débat. Les supporters étaient furieux. Nous, non. On était crevés, détruits. On n’avait plus rien dans le réservoir pour être vraiment en colère. » Malzieu aurait néanmoins compris : « Quand le match s’est terminé et qu’on a revu les images, dans le bus, on s’est dit que les Toulonnais n’avaient pas tort de crier au scandale. Dato n’a pas marqué, c’est vrai. Mais pour une fois que le sort nous souriait… » Il faut dire aussi que, même s’il ne restait que dix minutes, les Varois ont su trouver les ressources pour exister encore. « Ce coup du sort les a finalement reboostés (sic) », selon Floch. Avec d’abord l’essai de l’espoir signé « SBW », au terme d’un mouvement collectif fabuleux, à la 74e. « Tout est parti d’une relance de Contepomi depuis nos 22 mètres sur laquelle on a fini devant l’en-but clermontois, explique Hueber. Derrière le ruck, Sonny Bill a ramassé le ballon et, grâce à la dimension physique qui est la sienne, est venu marquer. » Deux minutes après, Wilkinson ajoutait une pénalité et envoyait le RCT en prolongation.

Essai de Davit Zirakashvil (Clermont) qui a été contesté par les Toulonnais
Essai de Davit Zirakashvil (Clermont) qui a été contesté par les Toulonnais - Jean Paul Thomas / Icon Sport - Jean Paul Thomas / Icon Sport

Acte IV : du drop de l’au-delà au retour impossible

Ce match avait dès lors basculé dans une autre dimension. La tension était à son comble, le suspense insoutenable. « On a commenté toutes les prolongations debout avec Thomas Castaignède, qui était à mes côtés à l’époque, admet Bayle. On ne pouvait plus être assis, car on ne tenait pas en place. » James, d’une pénalité, donnait l’avantage à l’ASMCA (89e), deux minutes avant son coup de génie. Ou de folie. « Jonny a dégagé sans trouver la touche, évoque Hueber. James a pris ce ballon juste devant nous et a mis un espèce de coup de pied ! Entre nous, ce drop partait comme une m… Pour moi, il n’allait jamais passer. » Impression générale. « J’étais à côté de Brock et je m’attendais à ce qu’il me fasse une passe pour qu’on relance, ou qu’il monte une chandelle pour revenir dans le camp toulonnais, sourit Floch. Là, je l’ai vu armer à 55 mètres en coin : « Mais il est complètement fêlé ! » Ses chances de le mettre ? Aucune, ou presque. Je me disais qu’au pire, il y aurait renvoi aux 22. » « Je connaissais la précision de mon ouvreur mais je savais aussi qu’il manquait parfois de puissance, signale Malzieu. Il a eu une inspiration géniale. » Hueber de constater les dégâts : « Il a fini entre les poteaux. » « Ce match était vraiment pour nous, se marre Floch. Il peut le retaper dix ou vingt fois, je ne suis pas sûr qu’il le remette. » Geste apprécié à sa juste valeur par Bayle depuis son poste : « La longueur était folle mais la trajectoire encore plus incroyable. Ce ballon a fui les poteaux avant de revenir. Ce n’est pas un drop de 10, c’est un drop de fou… Il n’était pas préparé et mûri par les avants. Pour moi, c’est le sommet de Brock James en France. » Lui, souvent accusé de rater les grands matchs. « Je n’étais pas d’accord, tranche Floch. Cette réputation vient juste d’un quart contre le Leinster où il a raté trois coups de pied. On met trente secondes à coller une étiquette, des années à la défaire. Saint-Étienne, c’était peu de temps après et il l’avait sûrement dans la tête. Ce drop l’a peut-être totalement libéré car, derrière, il a fait une finale énorme. C’était notre stratège. » Qui offrait alors les ailes aux siens. À la 94e, derrière une course de 80 mètres, Malzieu plantait le deuxième essai clermontois. « J’ai récupéré le ballon et essayé de sortir du plaquage pour faire une passe sans y parvenir, souffle Floch. Dans le ruck, j’ai eu des crampes. Le ballon est arrivé à Julien qui a tapé. J’étais par terre, incapable de bouger. J’ai juste aperçu Julien partir et être à la course avec Lovabalavu. » La suite ? L’intéressé, dans un rictus : « J’ai pris les défenseurs de vitesse. Après le match, Julien Pierre disait que j’avais aplati avec le nez… L’essentiel, c’était d’aplatir. » Pour un écart de treize longueurs. La délivrance pour Floch : « C’était un tel soulagement : « C’est bon, on y est cette fois. » Et non… » Hueber : « On n’était pas encore enterrés ! »

Acte V : Canale et Lovobalavu, au bout du bout

Comme dans les romans les plus dramatiques, il était écrit que le scénario serait ahurissant. « Fabien Cibray, qui était entré en jeu en fin de match, a marqué un essai au pied des poteaux après un départ derrière la mêlée, s’extasie Hueber. Il restait à peine deux minutes. » Ce qui obligea Wilkinson à passer la transformation en drop. Six points de retard, le RCT en vie. Et, sur l’engagement, un nouveau mouvement d’envergure des hommes de Saint-André plaçait Lovobalavu seul dans le couloir, avec l’en-but en ligne de mire. « J’étais fautif sur sa percée, peste Malzieu. Je me suis laissé embarquer sur l’extérieur par Van Niekerk. Heureusement que Gonza (Canale) a bien glissé. Il était frais. » Hueber reconnaît : « Je voyais Gabi marquer. Il n’allait peut-être pas extrêmement vite mais avait d’excellents crochets. Je n’imaginais pas Canale revenir. » Le centre international italien, ultime chance de l’ASMCA. Il témoigne : « J’étais remplaçant et je suis entré en fin de deuxième mi-temps. En fait, j’ai touché peu de ballons offensifs. Sur la fameuse action, je me trouvais à l’intérieur et j’ai pu accélérer pour me jeter dans les jambes de Lovobalavu. C’est l’inertie du plaquage qui l’amène en touche. Kevin Senio est arrivé juste après et s’est jeté lui aussi avec sa tête. J’ai eu la chance d’être en phase d’accélération alors que Lovobalavu était en fin de course. Ce n’est pas le genre de geste qu’on travaille beaucoup à l’entraînement, et celui-là n’était pas parfait techniquement. On m’avait toujours appris, depuis les catégories de jeunes, à plaquer en mettant ma tête contre le fessier de l’adversaire et là, je l’ai trop placé au niveau de ses genoux. » Cela a suffi. « Il l’a repris sur le dernier mètre, enrage Hueber. Gabi aurait pu remettre intérieur mais il a visé la ligne, persuadé, pour en avoir discuté avec lui, d’aller aplatir. Le pied a terminé en touche, c’est inoubliable. » Pour Floch également : « J’étais sur le bord, je n’en pouvais plus. Je ne voyais pas bien et j’ai regardé sur l’écran géant Gonza revenir de nulle part. La base du rugby, c’est le plaquage aux jambes ! Il s’est sacrifié pour l’équipe. Quand Canal a repassé les dix ans du titre, on a créé un groupe WhatsApp et on l’a encore tous remercié. » Malzieu l’accorde : « Sans lui, Lovobalavu était dans l’en-but et on était morts. » Bayle rebondit avec humour : « C’était l’occasion pour moi de placer la formule choc : « Canale plus pour Clermont ». Ce retour défensif, au bout du bout, sans lequel, de façon invraisemblable, Toulon remportait la demi-finale, c’était l’énième et ultime péripétie de cette rencontre fantastique. »

Épilogue : la route vers la gloire

Dans quel état les acteurs sont-ils alors sortis du terrain ? « Très heureux d’avoir gagné, conscients qu’on venait de participer à un match d’anthologie, répond Floch. Mais disons que nous étions aussi soulagés que lessivés… C’était la folie chez les supporters, on a un peu célébré avec eux mais on ne pouvait rien fêter après une demi-finale. On a bu une bière sagement et on est rentrés. On venait de perdre trois finales, donc on était bien placés pour savoir qu’on avait un Bouclier à ramener. » Une joie mesurée, comme le fut la détresse des Varois. « Avoir tenu pendant 100 minutes la dragée haute à Clermont, l’équipe qui dominait le rugby français depuis des années était une immense fierté, certifie Van Niekerk. Ce fut incontestablement l’un des plus beaux matchs auxquels j’ai participé dans ma carrière. » Et Hueber d’ajouter : « Même s’il y avait un peu d’abattement sur le coup, on avait une finale de Challenge derrière à jouer contre Cardiff. Et les joueurs, qui sont allés chercher les prolongations, avaient tout donné. Comment leur en vouloir de quoi que ce soit ? Même s’il n’y a pas de plaisir dans la défaite, on a su qu’on avait vécu un truc extraordinaire. » Comme Éric Bayle, aux commentaires : « On a fini dans un état d’euphorie. C’était un moment fort. On s’est dit qu’on avait bien travaillé parce qu’on n’avait rien raté et qu’on avait raconté une très belle histoire. C’est le plus grand match de phase finale des vingt dernières années. Il y avait tout : le suspense, le casting, la dramaturgie, la petite polémique arbitrale toujours nécessaire aux grands souvenirs. » Et même la touche d’émotion personnelle pour Floch : « Pour l’anecdote, nous sommes rentrés en bus et j’en ai profité pour prendre le micro et annoncer que j’allais être papa. » L’ancien arrière, dont l’intime conviction est intacte : « Si on y est arrivés cette année-là, je crois que ce match n’y est pas pour rien. C’était le seul parcours où personne ne misait sur nous. Le barrage contre le Racing avait déjà été très dur. Cette demie, on l’a arrachée au bout des prolongations et on se retrouvait contre le tenant du titre, Perpignan, qui était favori. Mais il y avait une sérénité dans le groupe qu’il n’y avait pas eu les années précédentes. Il y avait beaucoup moins de tension à l’approche de la finale. Pourquoi ? On n’a jamais su l’expliquer. Quelque part, on savait que cette année-là, c’était pour nous. »

 

Jérémy Fadat avec Marc Duzan et Jérôme Prévôt
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