Roman d'un club : Yachvili, roi de Biarritz

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Equipe majeure des années 2000, le Biarritz olympique pouvait s’appuyer sur nombre de grands joueurs, de Harinordoquy à Traille en passant par Betsen. Mais l’un d’entre eux a occupé une place à part dans cette armada : Dimitri Yachvili, à la fois buteur, maître à jouer et patron des avants. Les autres le racontent.

Vendredi 18 mai 2012, à Londres et son Twickenham Stoop : deux époques entrent en confrontation. Ce soir-là, le Biarritz olympique, au crépuscule de son âge d’or, défie Toulon, étoile montante du rugby continental en finale du Challenge Cup. Ce soir-là, le club basque décrochera son premier titre sur la scène européenne (21-18), après deux échecs dans la grande Coupe. Ce soir-là, aussi, un joueur réalisera une prestation au plus près de la perfection : Dimitri Yachvili. Huit ans après avoir terrassé le XV de la Rose à quelques centaines de mètres de là, le demi de mêlée évolue au sommet de son art, à trente-deux printemps. Quatre-vingts minutes comme un résumé magnifié de dix ans en rouge et blanc pour le natif de Brive.

Ses partenaires d’alors se souviennent encore de son chef-d’œuvre, de ses vingt-et-un points au tableau d’affichage, de sa maîtrise de tous les instants : « On parle souvent du match de Zinedine Zidane contre le Brésil en 2006 comme de la performance exceptionnelle par excellence, dessine Benoît August. J’ose la comparaison : Dimitri, sur cette finale, a été à ce niveau. Il avait tout réussi. Il avait surpassé Jonny Wilkinson pour l’occasion. J’avais eu le bonheur d’être remplaçant, d’une certaine façon, et j’avais pu bien admirer son récital. » « Il avait marché sur l’eau, rien ne pouvait lui arriver, confirme Jérôme Thion. Dans le jeu au pied, dans les choix tactiques, il avait vu tout juste. Presque tout le monde nous donnait perdant avant le match et il avait tout changé. » Jacques Delmas, son entraîneur quelques années plus tôt, parle aussi de ce 18 mai comme du plus grand soir du « Yach » : « C’est vraiment cette prestation qui m’a le plus marqué de sa part. C’est simple : il avait battu à lui seul Toulon. Ça avait été du Yachvili dans toute sa splendeur. » Un meneur hors normes d’une équipe à part, également vainqueur de deux Boucliers de Brennus et finaliste de la H Cup à deux reprises, sous son ère : « Cette réussite ne tient pas qu’à un seul homme mais il y a joué une énorme part, résume le talonneur. Il fait partie des rares joueurs qui changeaient à eux seuls le visage d’une équipe : avec ou sans lui, ce n’était pas le même BO. » Et l’actuel président de Dax d’ajouter : « Le Yach… C’est le joueur le plus doué avec qui j’ai joué. Pourtant, j’ai côtoyé du beau monde dans ma carrière mais personne qui puait le rugby comme lui. »
 

« Le meilleur jeu au pied au monde »

Entre les Harinordoquy, Traille, Betsen et autres Thion, la galaxie biarrote comprenait d’innombrables étoiles. La sienne occupait le cœur de la constellation… « Il y avait beaucoup de grands noms à ses côtés mais il avait une place à part, confirme l’entraîneur des avants. Au foot, il aurait été l’avant-centre. Là, c’était le maître à jouer. » Quand il débarque sur la Côte basque, à l’été 2002, Dimitri Yachvili dénote déjà. À 22 ans, le numéro 9 sort tout juste d’un exil d’une saison à Gloucester : l’ancien du Puc décroche un titre de champion d’Angleterre avec les Cherry and White face au Bristol d’un certain Agustin Pichot. « Le fait d’être parti aussi jeune à l’étranger et de s’être donc mis dans la difficulté lui a permis de grandir rapidement, estime Jérôme Thion. Ça lui a permis d’avoir la maturité nécessaire pour s’imposer d’entrée comme un cadre de la jeune génération dont l’on faisait partie. » Dès ses premières foulées, ses partenaires découvrent un garçon « réservé », « peu bavard », mais un demi de mêlée de très haut niveau, sûr de son fait et pétri de talents : « C’était un surdoué de son poste, tout simplement, décrit Julien Peyrelongue, son associé de longue date à la charnière. Il voyait tout avant tout le monde, il percevait des failles presque invisibles… Dans l’analyse et l’intelligence de jeu, il était le meilleur. » Un métronome au sens propre du terme : « Il était très fin dans ses choix et précis dans la réalisation de ses gestes, appuie Benoît August. Et dans les tirs au but, il excellait. Je crois qu’il avait fini une saison à 92 ou 93 % de réussite. » À l’époque, l’Anglais Andy Gommarsal lui avait d’ailleurs attribué « le meilleur jeu au pied du monde pour le poste, sans doute ». Excusez du peu. Benoît August ajoute une dernière touche au portrait : « On lui a mis une fausse étiquette de lent. Mais quand il fallait coller au ballon, il savait accélérer, je peux vous le dire. Et je me souviens d’un doublé contre Bordeaux-Bègles, dans un match délocalisé à Dax, où il avait mis les cannes… »

Toutes les qualités possibles et imaginables d’un joueur ne valent pas grand-chose si elles ne s’expriment pas dans les grands moments. Un an après le récital de Twickenham pour ce qui reste le dernier succès tricolore en Angleterre, le « Yach » écrit une nouvelle ligne de sa légende du côté de Saint-Denis, le 11 juin 2005. Face au Stade français, le numéro 9 inscrit vingt-neuf points au pied pour offrir au BO son quatrième Bouclier de Brennus (37-34). Jamais personne n’avait autant scoré en finale du championnat : « Son sang-froid était incroyable, se remémore Jacques Delmas. On avait l’impression que rien ne pouvait le perturber. Je revois cette action décisive : la mêlée que l’on domine et lui qui enquille des cinquante mètres sans sourciller. Et voilà, on est champions. C’est ce genre de mecs qui t’emmènent au sommet. » Jérôme Thion et ses partenaires le pressentaient avant ce jour-là. Ils en sont dès lors convaincus : avec ce demi de mêlée, ils possèdent un faiseur de miracles dans leurs rangs. « Il a régulièrement eu la balle de match entre ses pieds, celle qui vous fait gagner ou perdre, évoque le deuxième ligne. Le plus souvent, il a été notre messie. Sans lui, je ne sais pas si l’on aurait été champion de France en 2005. » La saison d’après, il joue encore un rôle prépondérant dans le deuxième sacre consécutif des siens, scellé par une victoire retentissante devant le Stade toulousain (41-13). Ses quatorze points en finale de H Cup, à Cardiff, contre le Munster se révèlent en revanche insuffisants pour réaliser le doublé tant espéré (19-23). La grande Coupe d’Europe se refusera encore à lui quatre ans plus tard, en 2010, avec une défaite de deux petits points face à Toulouse (19-21).

« Il avait une énorme emprise sur le pack »

ar-delà ses coups de pied victorieux et ses inspirations décisives, Dimitri Yachvili dégage une aura rare dans son vestiaire et à Aguilera : « Il donnait de la confiance à tout le monde. Quand il était sur le terrain, on avait le sentiment qu’il ne pouvait pas nous arriver grand-chose », se souvient Julien Peyrelongue. En cas de mésaventure, le numéro 9 associe la voix au geste, sans une once d’hésitation : « Il était renfermé par nature mais c’était un râleur dès que ça n’allait pas comme il voulait. Quand ça ne concassait pas devant, quand les ballons ne sortaient pas assez vite, il avait l’œil noir et se mettait à gueuler sur ses avants, raconte Jacques Delmas. Ça pouvait friter même s’il savait avec qui hausser le ton et avec qui rester mesuré. » Benoît August sourit : « Petru Balan, par exemple, était toujours prêt à désobéir, alors il pesait ses mots. » « Il poussait rarement des gueulantes mais si un mec n’était pas au diapason, il le rappelait à l’ordre », complète Julien Peyrelongue. « Ce n’était pas un dictateur, rassure Benoît August. Il était dans l’échange et donnait sa pleine confiance quand il y avait du respect mutuel. »

Au fil de ses presque 300 matchs en rouge et blanc, le demi de mêlée n’en finit plus de gagner celui de ses avants : « Il avait une énorme emprise sur le pack, évoque le talonneur. Il nous téléguidait. Il pouvait y avoir des tensions, par moments, mais comme il montrait l’exemple en mettant lui-même la tête, nous étions prêts à le suivre. Et puis, on savait que presque chaque pénalité récupérée allait nous ramener trois points. » Jacques Delmas, dix ans après, peut témoigner de cette relation fusionnelle entre le chef et son orchestre : « Quand on se retrouve tous ensemble, Dimitri finit toujours avec ses gros. » Les mieux placés, sans aucun doute, pour parler du personnage derrière le joueur : « Son premier trait de caractère, c’était l’exigence qu’il avait vis-à-vis de lui-même, reprend le talonneur. Comme il était irréprochable, il avait le droit d’être aussi dur avec les autres. »

Son exemplarité se vérifie au quotidien. Les coéquipiers d’alors le revoient travailler le jeu au pied avec Jean-Michel Larqué les jours de repos et arriver avant l’heure prévue à chaque entraînement : « C’était un acharné du boulot, qualifie Jérôme Thion. Il n’a jamais arrêté de vouloir s’améliorer. Il avait cette rare capacité à se renouveler et à ne jamais céder devant l’échec. » Benoît August appuie : « Il était le premier à reconnaître ses erreurs. » Pour approcher la perfection. Le rêve de tout artiste : « Il avait des côtés parfois individuels dans son approche mais ça faisait partie du personnage et ça ne nuisait pas à son rapport au collectif », note Jacques Delmas.

Ce fort caractère le porte, une décennie durant, sans jamais l’égarer dans les travers de la mégalomanie et de la quête effrénée de reconnaissance. À ce sujet, Dimitri Yachvili et ses prestigieux camarades parviennent à conserver, sur la durée, une cohésion remarquable : « Ça peut paraître surprenant de l’extérieur, juge Jérôme Thion. Mais même avec tant de personnalités, il n’y a pas eu de guerre d’ego. L’équipe savait se prendre en mains et se gérer. Elle a eu de très bons entraîneurs. Mais il y avait presque une forme d’autogestion tant les cadres savaient ce qu’ils voulaient : gagner. Pour cela, il était nécessaire de faire cause commune. » De rester unis. Le « Yach », un des meilleurs joueurs de sa génération, se montre fidèle au club basque douze saisons durant : « Il n’a pas manqué d’opportunités et c’est tout à son honneur d’être resté à chaque fois », souligne Julien Peyrelongue. Un choix à l’image du bonhomme, « respectueux », « droit dans ses bottes ». « Intelligent », aussi, poursuit Benoît August. « Il a été régulièrement sollicité pour partir mais ses décisions étaient pragmatiques : il était bien sportivement et dans sa vie personnelle à Biarritz. »

Comme une drôle de coïncidence, son déclin physique et psychologique coïncidera avec la descente aux enfers du club, devenue inéluctable après le titre européen du printemps 2012. Jusqu’au bout, Dimitri Yachvili tentera tout pour éviter l’inévitable à son club de cœur : « Sur la fin, il a été dur avec les jeunes, les Lesgourgues, Barraque ou encore Thomas, referme Jérôme Thion. Cette attitude a pu être perçue comme de l’arrogance ou une trop grande rigueur, à l’époque. Mais il avait la légitimité pour tenir ces discours. Et il était comme un père qui voulait montrer le bon chemin à prendre alors que l’équipe allait dans le mauvais sens. » Encore une fois, le « Yach » avait tout vu, tout compris. En vain, pour le coup.

Au printemps 2014, le BO est relégué en deuxième division. Le demi de mêlée tire sa révérence, déclinant au passage une proposition… du RCT. Sans rancune, le manager varois Bernard Laporte, son sélectionneur quelques années auparavant, lui rend un hommage à la hauteur de sa carrière : « C’est un très grand joueur de rugby et un bon garçon, passionné par son sport. Il a énormément servi le rugby français. » Un serviteur du pays et un messie au Pays basque.

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Guipel79 Il y a 21 jours Le 16/05/2020 à 11:29

Très grand joueur, perfectionniste et gros travailleur....il n'y a pas de secret, comme Wilkinson, le travail fint par payer.