O’Gara et les démons du buteur

  • Ronan O'Gara détient toujours le record des points inscrits en Champions Cup (1365) et du nombre de matchs européens disputés  (110)
    Ronan O'Gara détient toujours le record des points inscrits en Champions Cup (1365) et du nombre de matchs européens disputés (110) Sportsfile / Icon Sport / Sportsfile / Icon Sport / Sportsfile / Icon Sport
Publié le / Mis à jour le

En février, Ronan O’Gara ouvrait, pour l’émission irlandaise "Off the ball", une lucarne sur la psychologie du buteur. Où le quotidien est fait de failles, de doutes et du besoin paradoxal de ses coéquipiers, dans un exercice si individuel.

Le garçon est rare dans les médias français. Ce qui ne l’en rend pas moins fascinant. Vu d’Irlande, Ronan O’Gara compte aussi parmi les grands mystères de l’histoire du rugby. Le recordman de points (1 365) et de matchs (110) en Coupe d’Europe. L’homme central d’une décennie en Irlande (130 sélections). Un joueur brillant, parmi les plus grands, mais aussi un caractère qui a longtemps interpellé. Et un sens de la compétition exacerbé, jusqu’à la limite, qui a lui longtemps valu une inimitié publique avec son concurrent, désormais son successeur, Jonathan Sexton. En 2016, il admettait : "Au début, je ne vais pas dire que je le détestais - il paraît que ça ne se dit pas - mais nous ne nous aimions pas du tout et c’est normal. Jonny était plus qu’un rival. C’était un jeune ambitieux, qui annonçait son arrivée sur la grande scène. Sauf que c’est ma place qu’il voulait. Est-ce que j’aurais dû lui rendre la vie facile ? Quelle blague !" Il le jure désormais, "depuis 2011, il n’y a plus de problème entre lui et moi. Nous sommes amis".

Parce que les deux hommes, en fait, sont identiques à bien des égards. "Nous partageons notre culture du doute. Comme moi, Johnny est parfois paralysé par ses doutes envers lui-même. Je le sais pour en avoir longuement discuté avec lui, autour d’un thé à Paris. C’est à ce moment, quand nous étions tous les deux et enfin apaisés, que j’ai vraiment appris à connaître l’homme." Et c’est pour voler au secours de ce même Sexton, désormais ami et en difficulté dans ses tirs au but, que Ronan O’Gara se plongeait mi-février dans la psychologie si particulière des buteurs et des impératifs de son environnement direct. "La perception n’est pas toujours la réalité. Vous percevez le fait de tenter une pénalité comme le choix du buteur ? Ce n’est pas le cas. Vous pensez le buteur seul face à son exercice ? Ce n’est pas le cas. C’est la chose fascinante du tir au but : c’est une parenthèse de sport individuel mais incluse dans un contexte de sport collectif. Et ce contexte a une influence immense." C’était pour l’émission irlandaise "Off the ball", présentée par Joe Molloy et pour laquelle il chronique. C’était surtout fascinant. En voici le contenu.

Le cauchemar de Northampton et l’apprentissage du match-winner*

"Mon histoire avec les tirs au but débute en 2000, lors de la finale de H Cup contre Northampton (perdue 9-8). Ce jour-là, je fais zéro sur cinq au tir. Zéro, vous imaginez ? Dans le lot, il y avait la pénalité de la victoire, sur la dernière action du match. Vous êtes celui qui doit engranger les points, faire gagner votre équipe et vous ne produisez rien. C’est un jour qui vous empêche de dormir pendant longtemps. La véritable pression du buteur vous touche une fois, peut-être deux par saison. Ces jours-là, les démons que vous aviez repoussés vous rattrapent. Il m’a fallu longtemps pour digérer cet échec. Très, très, très longtemps. Pendant tout ce temps, quand nous jouions un match et que la fin approchait avec six points de retard contre nous au tableau d’affichage, j’espérais au fond de moi qu’on ne marque pas. C’est terrible à dire mais je ne le voulais pas parce que cela m’aurait obligé à tenter la transformation de la victoire. "S’il vous plaît, ne marquez pas. Putain, faites qu’on ne marque pas…" Pourtant, vous êtes le buteur, c’est votre responsabilité. C’est votre boulot. Avec le temps, ce schéma intérieur s’est inversé. Dans la deuxième partie de ma carrière, je me suis mis à espérer des fins de match avec deux points de retard, pour avoir la pénalité de la gagne à tenter. Je me suis mis à aimer ces moments-là, à vivre pour ça. Mais il m’a fallu beaucoup de temps. L’expérience, c’est ça."

La relation fusionnelle buteur - capitaine

"Avant un match, un capitaine doit tout savoir de son buteur. Quelle est sa forme du moment mais aussi dans quelle position et à quelle distance il peut s’essayer, en fonction des conditions climatiques. Avant un match, le buteur repère chaque détail du terrain. En fonction du vent, de la pluie, de la pelouse, il va savoir à quelle distance il peut se permettre de buter. Le capitaine doit être au courant de tout cela quand il entre sur le terrain. La communication doit être optimale en amont parce que cela aura un impact important sur la suite. Je m’explique : quand une pénalité éloignée se présente, si le capitaine se tourne vers son buteur pour savoir s’il veut la tenter, il lui transmet inconsciemment une part de doute. Lui-même n’en est pas sûr et ce n’est pas bon. Le buteur ne doit pas ressentir cela. Il doit voir son capitaine se diriger vers l’arbitre et indiquer les poteaux, sans même le consulter parce qu’il a une confiance totale en lui. Ce message est primordial pour la confiance."

La difficulté de cumuler, le rôle de buteur et capitaine

"Avant même de devenir le capitaine de l’Irlande, Jonny Sexton était déjà le patron sur le terrain. Mais il y a effectivement un problème qui peut se poser à être à la fois buteur et capitaine, celui de lui laisser seul l’initiative de tous les choix. D’un côté, on peut le voir comme un avantage. Si Tadhg Furlong ou James Ryan vont le voir et lui disent : "Jonny, aujourd’hui, ça ne va pas trop en mêlée ou en touche. On a besoin de toi", cela va lui donner une confiance immense. Ensuite, il prend seul sa décision. Ce sont beaucoup de responsabilités mais Jonny est un immense compétiteur. De l’autre côté, on peut y voir un problème. Si la mêlée ou la touche ne sont pas dans un bon jour et que Jonny, seul, décide pourtant d’aller en touche sur une pénalité, qui osera aller le voir pour lui dire : Jonny, il vaudrait mieux que tu la tentes ?"

Le buteur, tout sauf isolé

"Paradoxalement, le tir au but est un exercice où vous avez besoin des autres. Qu’importe l’expérience ou la qualité du joueur, tout le monde a besoin de cette petite tape dans le dos, de ces mots de confiance. "On croit en toi. Tu vas la mettre." Pour buter, vous avez besoin de vous sentir bien dans votre peau et dans votre équipe. Pour cela, vous avez besoin d’un capitaine qui prend des décisions pour vous, en vous faisant confiance les yeux fermés. Au Munster, quand j’avais un coup de pied à tenter à Thomond Park, Anthony Foley se plaçait toujours juste derrière. Il était là, je le savais, toujours au même endroit. Je sentais ce colosse et toute son énergie juste derrière moi et cela me réconfortait. Il me mettait en confiance. Quand "Paulie" (Paul O’Connell, N.D.L.R.) a pris sa place de capitaine, il avait aussi cette présence, cette aura. Il avait un impact immense sur l’équipe et sur moi. Quand je venais de rater un coup de pied, qu’on bénéficiait en suivant d’une pénalité à cinq mètres de la ligne de touche, j’allais le voir : "Celle-là, on va plutôt aller en touche et marquer sur groupé-pénétrant." Le buteur est d’abord un humain, avec ses doutes. Mais "Paulie" ne me répondait pas. Il me scrutait simplement avec ce regard plein de tendresse. Mais il ne me disait rien, m’écartait délicatement du bras, se dirigeait vers l’arbitre et lui indiquait les poteaux. Il avait cette confiance en moi que je n’avais pas pour moi-même. "Paulie" était absolument convaincu, à ma place, que j’allais tout réussir. C’est une grande présence, qui m’a accompagné sur le chemin de ma carrière."

Voir les commentaires
Réagir