Harinordoquy : « Richie McCaw avait beau être labouré de partout, il y revenait le garçon » (1/2)

  • Richie McCaw (Nouvelle-Zélande) face à Imanol Harinordoquy (France) lors de la finale de la Coupe du monde 2011
    Richie McCaw (Nouvelle-Zélande) face à Imanol Harinordoquy (France) lors de la finale de la Coupe du monde 2011 Amandine Noel / Icon Sport / Amandine Noel / Icon Sport / Amandine Noel / Icon Sport
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Imanol Harinordoquy, ce sont deux titres de champion de France avec Biarritz, trois Grands Chelems, 82 sélections, trois Coupes du monde et, plus globalement, dix-sept ans de carrière professionnelle. Pour nous, il revient sur les thématiques du moment : la baisse des salaires, la peur de rejouer, les performances de Grégory Alldritt, le coup de coude de « Vahaa » et la méthode Galthié. La parole est à vous, Imanol...

Vous avez mis un terme à votre carrière il y a quatre ans. Si vous étiez encore joueur, auriez-vous peur de reprendre la compétition ?

Honnêtement, oui. Je n’aurais pas peur pour moi : vous savez qu’un joueur de rugby se prend souvent pour Superman ou, dans mon cas, pour Gladiator. Mais j’aurais peur d’exposer mes parents, mes grands-parents… Et puis, des joueurs de Top 14 s’apprêtent aujourd’hui à revenir d’Afrique du Sud, d’Argentine, d’Australie… Sincèrement, je ne vois pas comment le Top 14 pourrait reprendre en septembre. Septembre, c’est demain…

Les clubs négocient les salaires à la baisse pour traverser la crise de façon plus sereine. Auriez-vous accepté un tel sacrifice ?

Les salaires, c’est comme les sélections en équipe de France : au comptoir, tout le monde a un avis sur la question.

Quel est le vôtre ?

Un joueur de rugby a un très bon salaire mais a aussi fait des investissements en conséquence. En clair, un mec qui gagne 20 000 € par mois a des crédits de 10 000 € sur le dos, c’est le cas dans tous les clubs. Et vu que les carrières sont de plus en plus courtes, les joueurs font des emprunts à courts termes. […] Moi, quand j’ai commencé à la Section paloise il y a vingt ans, j’ai fait par exemple des emprunts très importants à rembourser sur de courtes durées, cinq ou sept ans. En contrepartie, mes échéances étaient volumineuses. 

Alors ?

Je suis partagé. Quand j’étais au Biarritz olympique et que les finances du club étaient en souffrance, nous étions payés en trois fois certains mois ; on nous avait aussi demandé de faire de gros sacrifices financiers. Et il n’y avait pas de crise sanitaire, à l’époque ! (rires) 

L’aviez-vous fait ?

Oui. Mais le BO, c’était ma maison. Je ne sais pas si ce genre de relation au club existe encore en Top 14.

Une baisse des salaires peut-elle vraiment sauver un club de la banqueroute ?

Elle y contribue beaucoup, en tout cas. La masse salariale représente 40 % d’un budget d’un club, et je ne compte pas là-dedans les énormes contrats de droits d’image qui existent mais que les présidents et les joueurs cachent. C’est donc un levier très important.

Pourquoi n’avez-vous jamais souhaité entraîner ?

À la fin de ma carrière, j’aurais pu avoir des missions. On me l’a proposé, à Toulouse en tout cas. J’aurais aimé faire du consulting pour la touche, deux heures par semaine. Le problème, quand tu es passionné de touche comme je le suis, c’est que ces deux heures auraient été insuffisantes. Cela n’aurait pas fonctionné. J’aurais été frustré, au final.

Et entraîner à temps plein, alors ?

Ouai, bon, avec des mecs avec lesquels j’avais joué... J’ai vu ce que ça a donné avec certains ! C’est compliqué de dire à un mec : « T’es un enculé, tu n’as pas respecté le plan de jeu ! », alors que la veille, tu as bu un coup avec lui. Et puis, être entraîneur, ça veut dire que tu vis surtout avec tes valises à la main. Quand rien ne va, tu es le premier fusible…

D’accord…

Quand je jouais, je m’intéressais pourtant beaucoup aux méthodes d’entraînement, à ce que faisaient les autres disciplines… Mais franchement, je crois que je n’aurais jamais voulu entraîner un mec comme moi, en fait. (rires)

On a souvent dit de vous que vous aviez un côté simulateur sur un terrain. Y a-t-il un fond de vérité à cela ?

Probablement, oui… J’agaçais les joueurs quand je restais par terre pour gagner du temps : je mettais un genou au sol, je parlais un peu à l’arbitre… Cela me permettait de gagner trente secondes, une minute. Quand les matchs étaient serrés, à Aguilera, je le faisais de bon cœur. Mais parmi ceux qui me critiquaient, il y avait évidemment beaucoup de jaloux.

Et le fait de « se gérer » alors ?

Ça, j’ai commencé à le faire assez jeune ! J’ai vite appris à gérer les charges d’entraînement. Mais derrière, j’ai fait dix-sept ans de carrière, hein ! (rires) Pour un mec qui n’aurait jamais dû être rugbyman professionnel, ce n’est pas si mal…

Vous ne faites plus partie des consultants de Canal +. Pour quelle raison ?

J’avais un contrat de deux ans qui s’est achevé, voilà tout. Éric Bayle était venu me chercher. Il m’a même rongé pour me faire venir. (rires) La télé fut une belle expérience. Le direct me plaisait. C’était une façon, aussi, de ne pas arrêter le rugby d’un coup. J’amortissais la chute, en quelque sorte…

La semaine dernière, Steve Hansen disait dans nos colonnes : « Je n’ai jamais vu Richie McCaw hors jeu. »

(il coupe) Menteur ! Je le dis ouvertement : menteur ! (rires) Ou alors, Steve Hansen devrait vraiment changer d’ophtalmo…

Avez-vous déjà essayé de le châtier sur le terrain ?

Personnellement, je ne l’ai jamais bien chopé. Mais au cours de ma carrière, j’ai vu un ou deux mecs qui l’ont bien attrapé, quand même.

Et ?

Je vais vous dire : Richie McCaw avait beau être labouré de partout, il y revenait le garçon.

Courageux, donc…

Plus que ça. Deux ou trois fois, je l’ai vu se relever d’un ruck où il avait pris une bonne séance. Il titubait sur deux mètres, puis il boitait sur le troisième et au quatrième, il te dépassait. McCaw n’était pas fait comme tout le monde. Il était incassable. Ce n’est pas un joueur que j’admirais parce que son style n’est pas ce que j’aimais dans le rugby mais je le dis : j’aurais aimé l’avoir dans mon équipe. Tu pouvais lui en foutre plein la tronche, rien n’y faisait.

Ah oui…

Ce mec, il a pris des fourchettes, des coups de godasse ; il s’est fait pincer les couilles et a pris des coups de tête mais je ne l’ai jamais entendu se plaindre. Il n’a jamais dit à l’arbitre : « Si ça ne s’arrête pas, je quitte le terrain. » Respect, Richie McCaw !

Avez-vous revu la finale du Mondial 2011 ?

Souvent, oui.

Craig Joubert vous a-t-il « enflé » ce jour-là ?

Oui, on peut le dire. Je revois Jerome Kaino dans un ruck, à genoux, devant moi. Il sait qu’il fait une connerie et se tourne alors vers l’arbitre pour vérifier. Craig Joubert le regarde et ne dit rien. Alors, Kaino repose tranquillement le ballon chez nous et repart dans son camp. Il y avait évidemment pénalité. Trois points, peut-être. Et bien plus encore, je crois…

Étiez-vous en autogestion après la défaite face au Tonga cette année-là ?

Je vais être clair : en Nouvelle-Zélande, nous n’avons jamais fait la composition d’équipe. Nous avons pris un peu le pouvoir, c’est tout. Ou alors, pour dire les choses différemment, nous nous sommes investis après la rencontre contre le Tonga comme nous aurions dû le faire depuis le début de la compétition.

En clair ?

Nous avons balayé tout ce qui avait été mis en place depuis des mois, en simplifiant les systèmes et, surtout, en faisant à l’entraînement et en match ce en quoi on croyait. Nous avons aussi commencé à rigoler. Jusqu’à cette opposition contre le Tonga, ce n’était pas le cas. […] A posteriori, je ne garde de cette Coupe du monde que de très beaux souvenirs. En quelques semaines, j’ai beaucoup appris sur l’être humain.

C’est-à-dire ?

Dans un Mondial, tout est exacerbé : et en l’espace de quelques jours, nous sommes passés du statut de loosers, à qui les gens lançaient des pierres, à celui de héros.

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