Roman d'un club : le Racing « show-biz », champion de France il y a trente ans

  • Cinq leaders menaient la génération « show-biz » du Racing des années 80 : Philippe Guillard (ci-contre), Éric Blanc, Franck Mesnel et Jean-Baptiste Lafond (photos en bas à droite) ou encore Yvon Rousset. Une bande qui avait pour devise : « Il est interdit d’interdire. » Et effectivement, ils ne s’en sont pas privés, passant des visages grimés en noir en 88 à Toulouse pour rendre hommage à leur coéquipier de couleur, Vincent Lelano (photo ci-contre), l’entrée sur le terrain en blazer pour un quart de finale du championnat en 1987 face à Brive (en bas à droite) ; ou encore descendre les Champs-Élysées malgré la défaite en finale de cette même année 87, qu’ils disputeront avec un fameux nœud papillon rose. Une génération dorée, atypique et charismatique qui finira par remporter un Brennus, en 1990 (photo en haut à gauche). Photo archives Midi Olympique, L’Indépendant, Icon Sport, LNR, Racing CF
    Cinq leaders menaient la génération « show-biz » du Racing des années 80 : Philippe Guillard (ci-contre), Éric Blanc, Franck Mesnel et Jean-Baptiste Lafond (photos en bas à droite) ou encore Yvon Rousset. Une bande qui avait pour devise : « Il est interdit d’interdire. » Et effectivement, ils ne s’en sont pas privés, passant des visages grimés en noir en 88 à Toulouse pour rendre hommage à leur coéquipier de couleur, Vincent Lelano (photo ci-contre), l’entrée sur le terrain en blazer pour un quart de finale du championnat en 1987 face à Brive (en bas à droite) ; ou encore descendre les Champs-Élysées malgré la défaite en finale de cette même année 87, qu’ils disputeront avec un fameux nœud papillon rose. Une génération dorée, atypique et charismatique qui finira par remporter un Brennus, en 1990 (photo en haut à gauche). Photo archives Midi Olympique, L’Indépendant, Icon Sport, LNR, Racing CF
  • Ils se sont tant aimés
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Les Racingmen Franck Mesnel, Jean-Baptiste Lafond, Philippe Guillard, Éric Blanc et Yvon Rousset, à la source du "rugby show-biz", ont probablement fait vivre au rugby de papa ses plus belles heures. Retour sur une parenthèse enchantée...

On a longtemps cru que les pères du "show-biz" étaient cinq anarchistes des quartiers chics, des fils à papa heureux de secouer l’univers pudique, rustique et poussiéreux du rugby français. L’idée est fausse. Éric Blanc a grandi dans une cité de Gennevilliers (Hauts-de-Seine). Philippe Guillard, né à Fontainebleau (Seine-et-Marne), est un fils de gendarme. Yvon Rousset ? C’est un enfant de Normandie ayant atterri à Paris pour devenir kinésithérapeute. Jean-Baptiste Lafond, lui, a été élevé par sa seule mère, devenue veuve bien trop tôt. Et dans ce quintette qui formait l’essentiel de la ligne de trois-quarts du Racing à la fin des années 80, seul Franck Mesnel, fils d’industriel de Carrières-sur-Seine (Yvelines), est finalement issu de la "haute", comme on dit. "Le Racing, écrit Yvon Rousset dans "Rugby Papillon", était une bourgeoise un peu guindée dont nous avons soulevé les jupons. Nous nous sommes rendu compte qu’elle avait un corps sublime et, finalement, je crois que notre audace l’a amusée." Ces cinq hommes, à l’origine d’une parenthèse enchantée du rugby français, étaient faits pour se rencontrer. "Nous étions des marginaux, sourit Éric Blanc. Au Racing, Robert Paparemborde (leur entraîneur, N.D.L.R.) nous laissait en liberté conditionnelle parce qu’il avait compris que Franck (Mesnel) et Jean-Ba (Lafond) avaient un talent dingue et que l’équipe avait besoin d’eux, pour gagner des matchs. Alors, ouais, nous faisions un peu ce que nous voulions…"

À l’époque, les mecs du "show-biz" n’étaient jamais loin les uns des autres. De leur brainstorming quotidien sortaient les idées les plus folles, dont certaines font encore causer dans le Landerneau du rugby français. Des exemples ? On en compte mille, morte couille. À l’été 86, Yvon Rousset, kiné de son état, reçoit donc Lafond dans son cabinet pour lui prodiguer quelques soins. Au cabinet traîne sur une chaise un béret oublié par un client. "Ce serait bien de jouer avec ça sur la tête", glisse le praticien à l’arrière du Racing. Celui-ci, dont le grand-père fut joueur à l’Aviron bayonnais, lui répond du tac au tac : "Bonne idée. On fera ça à Bayonne." Le 11 janvier 1987, les trois-quarts du Racing débarquent donc sur la pelouse de Saint-Léon (l’ancien nom du stade Jean-Dauger) avec les bérets que leur a achetés Paparemborde, au préalable, provoquant la stupeur du public basque. "Pour bien le porter, expliquait alors très sérieusement Yvon Rousset au journaliste Pierre Salviac, il faut plisser le front et visser dans le sens des aiguilles d’une montre." Pour les Beatles du Racing, le coup des bérets fut l’acte premier d’une pièce qui durera plusieurs années et finira, en quelque sorte, sur le titre de champion de France de juin 1990. "Ce 11 janvier 1987, les arrières parisiens ont joué coiffés d’un béret", lit-on dans le Midol de l’époque. "Pas pour se moquer, expliquent-ils. Mais pour rendre hommage aux mousquetaires basques de l’attaque qu’étaient Béhotéguy, Borde ou encore Dauger."

Tout était prétexte à rire, au Racing. Le rugby français ? Dans sa globalité, il adhérait. "Sauf les jours où le public de Decazeville ou Fumel nous traitait de gros pédés et d’abrutis de parisiens", se marre Éric Blanc. Mais on se fendait la poire, à Colombes, lorsque Jean-Baptiste Lafond jouait avec un masque en latex sur le haut du crâne, histoire de rappeler à Didier Cambérabéro qu’il était frappé, en 1988, par une calvitie précoce. "Nous ne l’avions pas suivi dans ce délire, poursuit Blanc. Ça nous arrivait, parfois. Mais entre nous, il était interdit d’interdire." Trois fois sur quatre, les mecs du show-biz aboutissaient donc au consensus, comme ce jour de printemps 1988 où ils débarquèrent à Toulouse avec le visage peint en noir, en hommage à Vincent Lelano, dit "Momo", le pilier de couleur de l’équipe. Verdict ? Un match nul aux accents de succès, dans l’antre du grand Toulouse. Avec du recul, on jurerait aujourd’hui que les Racingmen se servaient de ces divers artifices pour ressentir une pression qu’à Colombes, face à "300 personnes [qu’ils appelaient] tous par leurs prénoms" (Lafond), ils étaient alors incapables d’éprouver.

Yvon Rousset, cet extraterrestre

Le soir, ils attachaient Saïd, le gardien du stade, à un pylône afin qu’il n’écourte pas le toucher sonnant la fin de l’entraînement. La nuit venue, les gros (les avants du Racing s’étaient surnommés le "Grosbizz") se retrouvaient à Saint-Germain-des-Prés quand Guillard, Lafond ou Rousset gagnaient plus volontiers la place Pigalle, moins chic mais plus trash. Rousset ? Trente ans plus tard, les mémoires du Racing se souviennent de lui comme le plus drôle, le plus créatif de la bande. Nommé kiné des Bleus en 1995 par Robert Paparemborde, il prit d’ailleurs part à l’une des anecdotes les plus invraisemblables du rugby français. Il se souvient : "J’ai arrêté ce métier depuis déjà trois ans quand Robert Paparemborde, l’un des managers de la sélection, m’appelle pour renforcer le groupe. Quand je le lui apprends, il me répond : "Ce n’est pas bien grave, Yvon, on te prend quand même." Je les ai rejoints aussitôt." Ce soir-là, au Royal Monceau, Yvon Rousset est donc présent. Il poursuit : "Près du bar, un pianiste joue des morceaux sans saveur, une sorte de musique d’ascenseur." Rousset, qui commence à ressentir les effets du houblon, s’approche du musicien, lui arrache le micro des mains et demande à l’assistance de reprendre avec lui quelques morceaux de variétoche. "Au moment où je me saisis du micro, j’aperçois Polnareff, assis un peu plus loin." Rousset hurle : "Paul ! C’est génial ! Paul ! Tu es là !" Sur le coup, le patron déboule dans la salle, place sa main sur le micro et lance au kiné des Bleus : "Monsieur ! Cessez d’importuner Monsieur Polnareff, il est client de l’hôtel." À ces mots, Rousset se fige et répond : "Derrière toi, il y a 850 kg de barbaque et je ne parle que des avants. Si tu ne veux pas qu’on rase ton établissement, laisse-moi faire !"

Le sourire de Miterrand

L’homme s’exécute, Rousset s’approche de Polnareff et lui demande : "Paul, tu as bien vu que le pianiste est une tanche. Tu veux pas chanter avec nous ?" Dans un premier temps, la star décline et, s’apercevant qu’il tourne le dos à l’équipe de France de rugby, accède finalement à la demande d’Yvon Rousset. Celui-ci poursuit : "Il a commencé par "Love me", a enchaîné avec "Le Bal des Laze" et quarante-cinq minutes de concert privé. C’était fabuleux." Une fois le concert terminé, Michel Polnareff rejoint les Bleus au comptoir. Philippe Sella lui offre son maillot quand, derrière lui, résonne la voix grave du numéro 8 du XV de France, Marc Cécillon. Rousset, encore : "Marco tire une bouffée de sa cigarette et lui dit : "Toi, je sais pas qui tu es mais si tu passes un jour à Bourgoin, appelle-moi, on va se marrer." Il lui a alors filé une bourrade dans le dos, lui déplaçant probablement les omoplates…"

Tontons fringueurs, à l’origine de la marque de vêtements Eden Park, Éric Blanc et Franck Mesnel ont, de leur côté, amené une touche de chic dans un monde où l’élégance british des origines avait probablement tendance à disparaître au fil du temps. Puisqu’il est ici question de chic, c’est au cours d’un stage à L’Alpe-d’Huez, début 87, qu’Yvon Rousset lança à ses camarades, alors cadres d’une équipe peu dominante en championnat, vouloir jouer le très hypothétique quart de finale vêtu d’un des blazers que leur confectionnait le tailleur Marcel Francotte, un vieux de la vieille au Racing. Dans les Alpes, Gérald Martinez renchérissait aussitôt, assurant qu’il souhaitait, lui, disputer la demi-finale avec des chaussures dorées. "J’ai alors annoncé qu’on jouerait la finale avec un nœud papillon rose", sourit Éric Blanc, bien conscient, au moment de sa proposition, de n’avoir aucune chance d’apercevoir le Parc des Princes au printemps. Cette finale ? Mesnel et la bande la perdront pourtant de très peu face au RC Toulon, au gré d’un match sublime. "Si j’ai été agacé, écrit à ce sujet l’entraîneur du RCT, Daniel Herrero dans "Rugby Papillon", c’est surtout par quelques incompétents échotiers qui ont pu laisser émerger l’idée que cette finale serait une opposition de classe entre un prolétariat, rural et provincial et une escouade parisienne, urbaine et élégante. Moi, rien ne m’a jamais troublé dans leur démarche. […] À l’entrée sur le terrain, je remarque leur nœud papillon rose. Je le vis comme si je le savais d’avance. Je vois le président Mitterrand esquisser un sourire. Je souris aussi, comme à une œuvre d’art contemporain recevable."

Les histoires d’amour finissent mal

Si Robert Paparemborde toléra l’immense majorité des délires de ses mômes, il lui arriva aussi de les punir, comme ce jour de 1990 où, considérant à juste titre que les avants ne supportaient plus les saillies verbales d’Éric Blanc ("Bougez-vous, les gros ! Arrêtez de faire du lard !"), il poussa l’un des géniteurs du "show-biz" en Nationale B, où végétaient quelques joueurs certes doués mais inaptes à se hisser en première, comme on disait à l’époque. Alors, remonté contre son manager, Éric Blanc ne vit donc aucun inconvénient à répondre favorablement à l’invitation des dirigeants uruguayens de Punta del Este, qui organisaient en plein mois de janvier - et donc en plein championnat de France - un immense tournoi de rugby à VII. Franck Mesnel ? Après s’être entendu avec le sélectionneur national Jacques Fouroux, qui comptait sur lui pour l’ouverture prochaine du Tournoi, eut originellement l’autorisation fédérale de se rendre en Uruguay. "Mais le président Jean-Pierre Labro ne l’entendait pas de cette oreille, poursuit Blanc. Il nous a donc interdit d’y aller. Mais nous ne l’avons pas écouté." Furieux, Labro envoyait aussitôt un fax à Albert Ferrasse pour exiger de "Bébert" qu’il sanctionne Mesnel en vue des 5 Nations. La requête fut exaucée par le patron de la Fédération. "Moi, enchaîne Blanc, j’ai néanmoins estimé que nous avions bien carotté (sic) nos dirigeants. Alors, j’ai acheté en Uruguay trois énormes carottes, que j’ai envoyées aux domiciles de Jean-Pierre Labro, François Guers (le trésorier du Racing) et Robert Paparemborde. Avec un petit mot leur souhaitant une très bonne année 1990…"

Qu’on le veuille ou non, c’est ensemble que Jean-Baptiste Lafond, Yvon Rousset, Éric Blanc, Franck Mesnel et Philippe Guillard ont vécu leurs plus belles années. "Ils se sont tant aimés", avons-nous d’ailleurs titré cette bafouille. Quant à savoir si c’est toujours le cas, on ne se risquera pas à répondre à leur place à un sujet qu’ils abordent rarement, sinon jamais. Quoi qu’il en soit, on raconte qu’à l’époque où Philippe Guillard débuta sur Canal +, le duo qu’il formait alors face caméra avec Yvon Rousset se délita jusqu’à se déchirer. Plus tard, ce dernier, soutenu dans sa démarche par un témoignage de Lafond, attaqua en justice les deux patrons d’Eden Park (Blanc et Mesnel) parce qu’il considérait que la marque de vêtements utilisait son image à son insu. Au printemps 2020, les cinq papas du "rugby show-biz", aujourd’hui sexagénaires, se voient donc rarement pour les uns et jamais pour les autres. Chienne de vie…

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