Les Landes en capitales du rugby

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    Les Landes en capitales du rugby Midi Olympique / Midi Olympique
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En 1963, Les landes étaient le centre du rugby français. Mont-de-Marsan et Dax jouaient, en 1963,  la finale du championnat et le XV de France puisait largement dans ce département sous-peuplé.  Le secret de cette réussite se trouve sans doute autour des bancs de l’école...

Making-of : nous republions cette semaine cet article de 2013. Il célébrait le cinquantenaire de l’année magique du rugby landais. En effet, en 1963, la finale du championnat de France de première division opposait Mont-de-Marsan - Dax et le XV de France était composé de joueurs qui, pour moitié, avaient le chiffre 40 sur leur plaque minéralogique.

On aimerait percer le mystère de 1963. Pas celui de l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy en novembre mais celui du rugby français qui accorda à l’une de ses régions les plus rurales le privilège d’une finale indigène. « Les Landes étaient en feu », aime à répéter Denis Lalanne, témoin prolifique des à-côtés de ce choc Mont-de-Marsan - Dax (9-6) si mémorable : le ciel de suie de Bordeaux, l’orage violent qui saccage les dix dernières minutes ; les échassiers sur la pelouse avant le coup d’envoi alors que Roger Couderc, au micro, n’en finit pas de meubler l’antenne ; l’organisation plus que laxiste ; les supporters qui s’entassent au plus près du terrain sur des sièges ajoutés à la hâte et qui masquent la vue de nombreux spectateurs. « Assis, assis », hurlaient-ils au lieu d’encourager l’une ou l’autre équipe. Furieux, ils refusent de rendre les ballons dégagés parmi eux, ce qui finit de hacher une partie finalement médiocre. « Oui, c’était nul, alors que notre demie contre Lourdes avait été si réussie », reconnaît sans problème Christian Darrouy, l’ailier montois. « Faut pas revoir ce match pour le jeu. C’était si mauvais… », poursuit le troisième ligne dacquois Gaston Dubois toujours impressionné par l’ambiance et un impayable « toro de fuego ».

Dix Landais avec le XV de France

C’est vrai que le spectacle fut décevant, pas à la hauteur du talent des trois-quarts montois ni de la force du pack dacquois. On se souvient du K.-O. magistral de Bérilhe ou de la seule croisée des Boni, a priori décisive pour Caillau, mais que M. Capelle annula. Pourtant, ce derby reste la vitrine fidèle d’une époque : dans le Tournoi des 6 Nations précédent, tous les points du XV de France avaient été inscrits par des Landais (Christian Darrouy, Guy et André Boniface, Pierre Albaladéjo). Et dans le Tournoi suivant, en 1964, les Bleus alignèrent des feuilles de matchs à huit ou neuf Landais avec les Benoît Dauga, Joseph Rupert, Jean-Claude Lasserre, Jean-Baptiste Amestoy, sans oublier Michel Crauste, né à Saint-Laurent-de-Gosse. Ces années 1963-1964 ont vraiment marqué la prééminence du département des Landes, vaste mais peu peuplé (260 000 habitants). « À l’époque, ça ne nous surprenait pas. On trouvait dans les Landes un international à chaque coin de rue, un peu comme des champions olympiques à New York », poursuit Lalanne. Comment, des plages de l’Atlantique aux collines de la Chalosse, cette terre pouvait-elle héberger autant de talents ?

Des matchs de lycées qui valaient la peine

« Je ne sais pas. Le Landais avait la réputation d’être vif et agile. Il correspondait au rugby de l’époque », se souvient Christian Darrouy. Mais après deux secondes de réflexion, il livre une clé tirée de son histoire personnelle : « Je jouais au football. J’étais contacté par les Girondins de Bordeaux mais mon père trouvait que ça faisait trop loin. Et puis, un jour, l’équipe de rugby du lycée s’est retrouvée à quatorze. Le professeur de gymnastique qui s’en occupait, M. Desclaux, m’a proposé de jouer. J’ai marqué trois essais et il a parlé de moi au Stade montois. » L’élément clé est peut-être à chercher de ce côté-là : l’enseignement. « Oui, il ne faut jamais oublier qu’à cette époque-là, les rencontres scolaires étaient d’un certain niveau et puis, à Dax, nous avions l’École normale qui formait une pléiade d’instituteurs rugbymen, explique Pierre Albaladéjo. qui vient de fêter ses 80 ans. Les cinq ou six meilleurs jouaient chez les juniors de l’USD puis quand ils étaient nommés dans des villages, ils animaient souvent les clubs locaux. Et tout cela créait une émulation. »

Les Dacquois n’ont jamais été champions, mais ils revendiquent la paternité du rugby landais. « Avant-guerre, Mont-de-Marsan était davantage tourné vers le football », poursuit « Bala ». Peut-être en effet que tout a donc démarré dans la cité thermale, une étincelle qui s’est propagée à son École normale et à son lycée par la grâce d’une poignée d’éducateurs : « Nous n’étions pourtant pas de grosses promotions, quarante ou cinquante élèves. Mais il y avait un creuset formidable. Je me souviens que les matchs entre l’école normale « Les Martinets » et le lycée « Les Genêts » avaient une grosse importance, ils pouvaient attirer 500 à 600 spectateurs comme ceux qui nous opposaient aux « Boutons d’ors » du lycée de Mont-de-Marsan », précise Gaston Dubois, futur enseignant. Ces maîtres de l’ombre s’appelaient M. Morillon ou bien Roger Ducourneau, personnage légendaire du rugby dacquois. « Il était détaché auprès de l’Inspection académique ; il avait du temps pour détecter les talents dans les écoles. »

Ces hommes avaient créé les ancêtres des centres de formation, prodigues en dizaines de hussards qui prêchaient pour le ballon ovale dans les bourgades les plus reculées. Benoît Dauga en fut un exemple parfait : « J’avais été obligé d’arrêter le basket-ball. C’est mon instituteur, M. Laboursan, ancien joueur de Dax, qui m’a convaincu d’essayer le rugby à Saint-Sever. » À l’époque, une image avait frappé Denis Lalanne : « À Tyrosse, les filles jouaient au rugby à la récréation. » Et André Boniface le reconnaît volontiers : « Mon instituteur commençait la semaine avec les résultats de la Côte basque. On admirait son fils qui jouait en première à Montfort. Bien sûr qu’il nous encourageait à jouer et de notre côté, nous faisions pression sur lui. Le père d’un ami avait promis de lui offrir un ballon ovale s’il était premier en dictée. En un mois, ses notes avaient subi une spectaculaire remontée. Plus tard, j’ai vécu ça encore plus intensément, au lycée. Pour moi, les matchs scolaires avaient autant d’importance que ceux de mon club. Je les jouais avec autant de ferveur. C’est d’ailleurs là que j’ai croisé pour la première fois Michel Crauste qui était au lycée technique d’Aire-sur-l’Adour. »

Un Chauvinisme truculent

Bien sûr, les Landes n’avaient pas le monopole de l’amour du rugby : le Tarn, le Gers et bien d’autres départements du Sud-Ouest formaient aussi des bons joueurs. En ce temps-là, le département « 40 » avait su créer une émulation unique en France. Restent les impondérables : la personnalité et l’ambition hors norme des « Boni », ou l’arrivée de deux mécènes capables de surfer sur l’amour du rugby et de fédérer autour de lui. À Mont-de-Marsan, il y avait Camille Pédarré, « picaresque », selon Lalanne. « Il avait une grosse affaire de pneumatiques. Grâce à ses relations avec Michelin, il proposait des produits rares dans l’après-Guerre, notamment pour les engins forestiers. Pas mal d’entrepreneurs locaux lui en ont été reconnaissants et ont aidé aussi le club », se souvient Dauga.

À Dax, il y avait René Dassé, « plus notable » selon Lalanne. « Il avait une grosse affaire de construction de préfabriqués, il a fait passer un cap énorme au club », explique Dubois. Dans ces années 60, dans les Trente Glorieuses naissantes, on ne parlait pas de mondialisation. C’était finalement l’esprit de clocher qui était la norme et personne n’en souffrait, surtout pas le rugby. Les distractions étaient moins variées, le surf ou les jeux vidéo étaient inconnus. Avec leur esprit festif et une forme de chauvinisme truculent, peut-être que les Landais étaient parfaits pour cette parenthèse heureuse de notre histoire. « Le département était partagé en deux dans ma classe à Peyrehorade : la moitié était pour Dax, l’autre pour Mont-de-Marsan. Maintenant, quand les deux clubs se rencontrent tout le monde s’en fiche », conclut Gaston Dubois.

La force du rugby scolaire a disparu. Le corps enseignant s’est féminisé, la population lycéenne s’est éparpillée avec moins de pensionnaires. Plein d’autres sports ont droit de cité. « Les clubs continuent à former. Il y a quand même 3 500 jeunes dans nos écoles de rugby », fait remarquer Pierre Albaladéjo. Si la ferveur n’est plus la même, c’est à cause des deux locomotives. Elles ne cristallisent plus les passions car elles sont devenues trop « étriquées » pour garder les talents formés sur place. Les Pédarré et les Dassé d’aujourd’hui n’ont plus les moyens de les séduire. Le sommet de la pyramide a subi un sérieux coup de rabot, ce n’est pas l’usure du temps. Les Landes ont gardé leur identité, c’est le reste du monde qui a changé. 

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