Ibanez : « Le rugby va se relever »

  • "Le rugby va se relever"
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Publié le / Mis à jour le

À l’heure où la france se déconfine et où les instances du rugby planchent toujours sur le calendrier international, il a pris le temps de la parole pour évoquer cette période trouble, mais aussi les opportunités de travail qu’elle a apporté au staff des Bleus, qui s’y est adapté. résolument optimiste quant au retour des compétitions internationales en novembre, l’ancien capitaine tricolore a aussi dévoilé l’objectif majeur : gagner à l’automne pour progresser d’une à deux places au classement world rugby, afin d’être tête de série pour le tirage au sort des poules du prochain mondial français...

Comment avez-vous vécu le confinement ?

Nous l’avons vécu en famille, tous les six, à Dax. Avec le plus d’informations et de sérénité possible dans cette situation inédite. D’une façon plus générale, je me disais que jamais les fondements de notre société moderne, celles du sport français et de notre famille du rugby, n’ont connu de bouleversements comparables à ceux que nous avons vécus. Cette période troublée a causé un immense chagrin à celles et ceux qui ont perdu un ou des proches, des problèmes financiers pour beaucoup, des changements dans notre quotidien… Dans ce genre de situation inédite, il m’a paru important de se recentrer. Et nous l’avons fait avec le XV de France.

C’est-à-dire ?

Nous parlions à l’instant des bouleversements : le XV de France n’y a pas échappé. Car nous avions tout méticuleusement planifié jusqu’en 2023. Mais cette flèche du temps chère à Fabien (Galthié, N.D.L.R.) a évolué. Et plutôt que de subir la situation, nous avons décidé d’avancer, de nous adapter tout en respectant les directives sanitaires. Le maître mot fut donc : n’ayons pas peur de nous réinventer.

Comment avez-vous fonctionné avec le staff durant le confinement ?

Nous nous sommes mis au télétravail et avons fait preuve de souplesse et d’adaptation. Notre quotidien a été fortement rythmé par nos réunions, entre membres du staff du XV de France, que nous avons continué à mener en début de semaine et qui ont permis de faire remonter de très bonnes choses. Chacun a donc bossé dans son secteur et a avancé avec Fabien dans le rôle du chef d’orchestre : Laurent Labit a proposé une réflexion très pertinente sur nos principes offensifs, Karim Ghezal a fait un super retour sur la touche ainsi que sur d’autres secteurs, William Servat a fait une analyse poussée des rucks qui devrait nous amener à faire évoluer notre jeu dans les mois à venir. Nos deux Anglo-Saxons, Shaun Edwards et Vlok Cillers, ont pris en charge les secteurs de la défense et du jeu au pied, tandis que Thibault Giroud nous a amené une vraie plus-value sur les facteurs-clés de la performance. Voilà notre première petite victoire : cette pause nous a permis d’aller plus loin dans les détails.

Que s’est-il passé en dehors du XV de France masculin ?

Tous les encadrements techniques des équipes de France ont participé à des groupes de travail animés par Serge Simon portant sur des sujets de fond que nous n’aurions pas aussi bien explorés en temps normal. La commission de la haute performance a nommé un comité de pilotage - dont je fais partie - pour développer un outil numérique qui centralisera et mettra en commun toutes les données de toutes les équipes de France. Comme une base de données transversale en quelque sorte. Par ailleurs, nous avons travaillé sur le développement d’un langage commun sur le jeu à toutes les équipes de France. Nous avons aussi choisi d’ouvrir les datas du XV de France masculin aux autres équipes de France : le VII, les moins de 20 ans et les féminines, dans un souci de transparence et de partage. Enfin, nous avons travaillé conjointement sur l’approche mentale des compétitions.

Comment avez-vous travaillé avec les clubs du Top 14 et les joueurs du XV de France ?

Tout en respectant le quotidien bouleversé des clubs, les inquiétudes légitimes des présidents et des managers de clubs face à cette crise, nous avons très rapidement contacté les joueurs de manière informelle. Le lien créé cet hiver ne pouvait pas être rompu, même pas par le covid-19. Nous leur avons demandé de rester vigilants et compétitifs. On ne mesure pas l’impact physique et psychologique de cette crise mais le principe est simple : peu importe la situation, un joueur international doit s’astreindre à un cadre de vie strict.

Comment avez-vous fait pour les maintenir mobilisés sans la moindre visibilité quant à la reprise ?

Nous leur avons fait passer le message suivant : ce qu’ils ont vécu cet hiver fut à la hauteur de leur engagement. Et que s’ils voulaient revivre des matchs internationaux, ils devaient faire preuve d’une exigence suprême. Il faut aussi souligner le rôle déterminant que les managers de Top 14 ont joué : très rapidement, on a constaté que les joueurs ont été mis dans de bonnes dispositions pour s’entretenir et rester performants. Les clubs se sont très bien organisés, en fournissant du matériel de musculation ou de cardio; certains ont même fait des réunions en visio sur des thématiques stratégiques. L’équipe de France a donc profité de ce travail.

Plusieurs joueurs ont tout de même avoué avoir perdu beaucoup de poids et doivent aujourd’hui passer par une longue période de réathlétisation. Cela vous inquiète-t-il ?

Non car je pense que les joueurs sont bien entourés. Leurs inquiétudes seront levées par la reprise progressive de l’entraînement. Ils suivront un protocole assez flexible qui va les rassurer.

Le staff a aussi récemment accepté une baisse de salaire de 10 %. Comment cette décision a-t-elle été prise ?

Outre les réunions dont je vous ai parlé, j’ai aussi participé pendant le confinement à des réunions budgétaires. Avec Fabien, nous avons pensé que cette baisse était un effort solidaire à faire avec les salariés de l’institution. Les choses se sont faites rapidement mais franchement, c’était logique et normal.

Quel bilan avez-vous tiré du Tournoi ?

Nous n’avons fait qu’un bilan provisoire car il reste encore un France - Irlande à jouer. Mais d’une façon générale, on a le sentiment qu’un élan a été créé. Cela dit, l’équipe est jeune et possède encore de nombreux points d’améliorations. Nous retenons ce match en Écosse qui doit nous aider à devenir meilleurs. L’histoire de ce XV de France est récente : quelques entraînements, quatre matchs… mais l’état d’esprit est là, ça saute aux yeux. Maintenant que le confinement est terminé, je croise mes voisins dacquois qui me disent : "C’est bien ce que vous faites !" Alors je leur réponds : "Ce n’est que le début !" Nous avons de bons gars, qui veulent jouer les uns pour les autres.

Avez-vous été frustré de voir cette aventure suspendue ?

Notre flèche du temps va être modifiée mais désormais, notre seul objectif est de nous projeter vers la tournée d’automne. Cette période étrange nous aura tout de même permis de retravailler en profondeur sur notre jeu et notre cadre de vie. Et désormais, nous sommes prêts pour la suite.

En tant qu’ancien capitaine du XV de France, qu’avez-vous pensé de la prestation de Charles Ollivon dans ce rôle ?

Trois victoires en quatre matchs pour des premiers capitanats, le bilan est largement positif. Au-delà de l’aspect sportif, Charles a progressivement posé son empreinte sur l’équipe avec le soutien de joueurs leaders, des "alliés" comme on dit, et comme nous en cherchions pour lui. C’est aujourd’hui un capitaine qui donne satisfaction.

Est-ce que Mohamed Haouas est maintenant pardonné pour son coup de sang face à l’Écosse ?

Il a été averti, en tout cas. Il a reçu le soutien légitime de tous ses coéquipiers mais il sait comme eux qu’il est impossible de réagir de la sorte dans un match international. C’est trop pénalisant. William Servat et Fabien Galthié lui ont aussi fait des retours et j’ai eu l’opportunité de lui faire part des miens quand je l’ai accompagné à la commission de discipline à Londres. Il m’a eu sur le dos toute la journée et j’espère qu’il a compris le message.

On a vu dans le public français un vrai élan de sympathie pour les joueurs de la dernière génération, comme Antoine Dupont ou Romain Ntamack…

C’est très bénéfique pour le rugby français, en général, car notre sport a besoin de joueurs références. Les gamins ont besoin d’avoir des joueurs à qui s’identifier, à qui ressembler. Des têtes d’affiche, en quelque sorte. Nos joueurs doivent susciter des vocations. Shaun Edwards a dit que notre premier objectif, au-delà des victoires, est de rendre les Français fiers de leur équipe. C’est une très bonne définition de notre volonté actuelle.

L’autre bonne surprise de l’hiver fut Anthony Bouthier, un joueur qui était passé au travers des mailles du filet…

Il ne le doit qu’à lui-même car son talent est évident. Mais son appel en équipe de France et aussi le fruit de la collaboration et des échanges avec les managers de Top 14, en l’occurrence Xavier Garbajosa qui a émis l’idée auprès des entraîneurs et de Fabien. On souhaite ce rapprochement entre deux entités qui paraissaient autrefois distantes pour révéler d’autres Anthony Bouthier.

L’équipe de France paraît plutôt bien garnie au poste de talonneur avec Camille Chat et Julien Marchand. La succession de Guilhem Guirado est-elle assurée ?

Clairement. Le potentiel de ces deux talonneurs s’est affirmé durant le Tournoi. Je ne veux pas oublier Peato Mauvaka qui est venu régulièrement au CNR. C’est un poste stratégique, fantastique, qui révèle les caractères et les personnalités. Ces joueurs ont les caractères pour se révéler.

Avez-vous été déstabilisé par l’annulation de la tournée en Argentine ?

Nous nous y sommes préparés. Les conditions sanitaires n’étaient pas réunies, donc cela paraissait évident. Aujourd’hui, cette tournée est effacée et nous portons nos regards vers novembre.

On avait compris qu’en laissant plusieurs cadres en France, cette tournée aurait été l’occasion d’une revue d’effectif. Vous n’allez donc pas pouvoir la faire…

Notre groupe est conséquent mais grâce à la convention Ligue-FFR nous avons pu avoir quarante-deux joueurs sous la main. Bien sûr, nous aimerions tous les tester très rapidement mais ce n’est pas une déception : c’est juste un report. Nous évaluerons ces joueurs lors des prochaines échéances, c’est tout. Nous nous adaptons.

Parmi les joueurs possiblement exemptés figurait le capitaine Charles Ollivon. Aurions-nous été en droit d’avoir un nouveau capitaine tricolore ?

Je ne sais que répondre car le sujet n’a pas été abordé. Comme la tournée a été annulée, la question ne s’est pas posée.

Quelle serait votre préférence pour novembre ? Un Tournoi bis ? Une fenêtre internationale élargie ?

Cela résume bien toutes les spéculations qui vont bon train depuis de nombreuses semaines. Quels seront nos adversaires en novembre ? Nous l’ignorons. J’ai récemment eu Bernard Laporte au téléphone, qui se voulait résolument optimiste. Comme nous tous, il veut des matchs en novembre. Géorgie, Irlande, Australie et Afrique du Sud étaient les affiches originales. Mais que faire si ce n’est pas possible ? Affronter des équipes du Nord ? C’est à définir. Le vrai objectif, c’est que l’équipe de France soit en mesure de battre n’importe quel adversaire en novembre. Pourquoi ? Pour la bonne est simple raison que nous devons gagner une à deux places au classement de World Rugby. C’est l’objectif majeur de l’automne. Il est déterminant pour sortir comme tête de série au moment du tirage au sort des poules de la Coupe du monde 2023. Le fondement de notre engagement est de redevenir l’une des plus belles nations du rugby mondial.

Depuis sa prise de fonction ce staff se montre très transparent quant aux compositions du XV de France à l’approche d’un test… Cette transparence survivra-t-elle à d’éventuelles défaites ?

Bien sûr. Il faudra assumer, même si nous n’en sommes pas encore là. Nous avons réfléchi avec le staff à une méthodologie de travail que l’on doit assumer. Je ne dis pas que cela sera facile mais cela fait partie des engagements que nous prenons.

Vous évoquiez tout à l’heure de l’importance du cadre de vie décidé entre le staff et les joueurs. Or, récemment, l’ailier Damian Penaud s’est rendu coupable d’abus verbaux et de menaces à l’encontre d’un jeune homme révélé lors d’une émission de téléréalité. Comment avez-vous géré cette affaire extra-sportive ?

On le sait tous, les réseaux sociaux ne sont pas connus pour la teneur d’échanges très subtils. Cela s’est vérifié à nouveau et Damian devrait le savoir. Il ferait mieux de se concentrer sur le rugby.

L’avez-vous recadré ?

J’ai eu l’opportunité d’échanger avec son manager, Franck Azéma.

Vous ne l’avez donc pas fait directement avec lui ?

On aura le temps de se voir, faites-moi confiance.

Plus généralement, en tant que manager, comment appréhendez-vous cette question des réseaux sociaux, qui n’existaient pas quand vous étiez encore sur le terrain ?

C’est un sujet que nous avons évoqué durant nos ateliers de travail avec les joueurs, par petits groupes. Cela fait partie du "practice communication", et c’est pour cette raison que Damian devrait le savoir. Les joueurs doivent se méfier de ce concept d’immédiateté, qui peut être une source de satisfaction rapide et éphémère mais finalement superficielle et sans recul. On aborde donc cette question de l’utilisation des téléphones et je trouve que les joueurs sont parvenus à s’autoréguler. Après, on ne peut pas leur demander de vivre contre leur temps. Pour moi, cette question n’a rien d’anecdotique car elle relève d’une attitude générale et d’un code de conduite que j’entends faire respecter. Cette notion de respect est fondamentale pour postuler en équipe de France.

Avec le recul dont nous disposons aujourd’hui, pensez-vous que cette crise qui menace le rugby va-t-elle le changer en profondeur ?

En l’absence de matchs, j’ai eu beaucoup de temps pour réfléchir et notamment par rapport à ce que nous apportait l’équipe de France. Je me rends compte qu’il est vital au rugby français car un match international peut rassembler 10 millions de personnes. À ce jour, j’ai beaucoup d’espoir. Les nouvelles dates internationales qui vont venir seront une excellente occasion de remettre le rugby sur le devant de la scène et cela profitera à tout le monde. Cela remplira les tribunes de clubs pros, cela ramènera des licenciés dans tous les clubs amateurs et peut être qu’à l’issue de cette crise, nous aurons davantage de personnes attachées à notre sport qu’auparavant.

Sentez-vous les gens en manque de rugby ?

Clairement. C’est pour cela que quand les conditions sanitaires le permettront, nous aurons peut-être davantage de monde dans les stades. Je pense que l’amour de ce sport est trop fort. L’inquiétude va faire place à l’espoir et je suis convaincu que cela va redémarrer. Il faut être optimiste. Le rugby ne disparaîtra jamais. La passion autour de ce sport le rend solide. Le rugby va se relever.

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