Saisset : "J’avais le droit de vie ou de mort sur mes joueurs"

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Ancien troisième ligne de Béziers à 70 ans, celui qui fut joueur cadre du grand Béziers (six fois champions de France), mais aussi entraîneur emblématique de l’Usap au début des années 2000, a accepté le principe d’un long entretien. Il dresse un bilan sans concession sur l’évolution du rugby et garde un œil attendri pour certains de ces anciens "élèves", Christophe Urios, Pierre Mignoni et Ugo Mola.

Que devenez-vous ?

Depuis onze ans, je suis en retraite. Ça passe vite, je vis à Murviel-lès-Béziers et j’y suis très bien. Je continue à observer le rugby mais plutôt les Séries territoriales que le Top 14 ou le Pro D2. J’avoue que je regarde de moins en moins le ballon ovale à la télévision. Je passe plutôt mes dimanches après-midi sur les pelouses du rugby amateur. Je trouve qu’il y a davantage de fraîcheur que chez les professionnels. Au moins, c’est du rugby et pas du bowling !

Le rugby pro ne trouve plus grâce à vos yeux ?

Je dois faire le tri des rencontres de Top 14 ! Je suis devenu gourmet. Il y a des équipes qui sont agréables à voir d’autres beaucoup mois. Il vaut mieux éteindre son écran.

Lesquelles ?

J’ai déjà suffisamment d’ennemis à mon âge, dans le rugby, pour ne pas m’en faire d’autres, alors je préfère ne rien dire. Clermont ou Bordeaux sont des formations qui pratiquent un jeu très agréable à voir, Toulouse aussi.

Comment jugez-vous l’évolution du rugby ?

Je suis un peu dubitatif. On cherche plus à développer les muscles que les cerveaux. C’est une tendance lourde, qui a débuté depuis de longues années. Aujourd’hui, il y a des joueurs qui ressemblent à des locomotives ! Quand vous avez des centres ou des ailiers qui font 110 ou 120 kg, ils auraient auparavant joué pilier, pas autre chose. L’évolution s’est faite petit à petit. La préparation physique et la musculation ont pris de plus en plus de place dans les semaines d’entraînement. Ils sont suivis médicalement, ils ne peuvent que se développer. Comme ce que prédisait Raoul Barrière il y a déjà quelque temps, il va bientôt falloir agrandir les terrains. Avant, le rugby était un jeu de contact mais aussi d’évitement ; maintenant, l’évitement, il n’y en a plus trop.

Quels souvenirs gardez-vous de votre carrière de joueur de l’ASBH et de sa domination sans partage sur le rugby français ?

Pour l’avoir vécu de l’intérieur, nous n’avions pas pris conscience que nous étions au-dessus des autres durant toutes ces années. Nous étions tous des perfectionnistes. Nous avons eu la chance d’être un groupe avec pas mal de qualité et beaucoup de fierté. On nous faisait jouer le rôle de mal-aimés et cela nous allait bien. Nous cherchions à faire toujours mieux et à la sortie, il y a eu quelques résultats, même s’il reste une petite déception : celle de ne pas avoir réussi à être sacrés champion de France trois fois d’affilée. Chaque fois, on butait sur la troisième marche.

Cependant, Béziers sera dix fois champion de France en quinze ans ; et vous, six fois…

Je ne pinaille pas ! Une défaite en finale était vécue comme un échec de la saison. Quand nous perdons face à Agen en 1976, il y a eu une vraie remise en question. Nous avions cette culture de la gagne. Quand on nous demandait quelle était la plus belle finale, je répondais celle de l’an prochain. Avec Béziers, nous avions une très, très belle équipe. On parle souvent du paquet d’avants mais si nous étions en avance, c’est qu’il n’y avait pas d’interférence entre les lignes, avants et trois-quarts. Nous étions tous de véritables polyvalents.

Votre avance, c’était aussi des entraînements presque quotidiens ?

Non, je l’ai déjà lu mais je ne suis pas d’accord avec cela. Nous avions deux entraînements rugby le mercredi et le vendredi. Le lundi, on se retrouvait pour faire un match de football pour évacuer les douleurs et bobos du dimanche.

Avez-vous conservé maillots, ballons ou les médailles gagnées ?

Le côté ancien combattant, je n’aime pas trop. J’ai eu la chance de le vivre, d’en profiter pleinement. Je crois que j’ai mon premier maillot de champions de France juniors et du premier titre senior. C’est tout. Après, j’ai mis les médailles reçues dans un sac à la cave.

Gardez-vous des liens particuliers avec vos coéquipiers ?

Sans plus ! Nous avons beaucoup vécu ensemble et en vieillissant, nous avons pris un peu de distances même si on n’habite pas loin les uns des autres. On dit qu’il faut s’aimer pour réussir de grande chose, je n’en suis pas sûr. Pour être critique et se dire les choses, c’est plus facile si on ne s’aime pas trop. Si quelqu’un faisait des choses de travers, on savait le dire.

Est-ce le fait aussi que vous aviez tous de gros caractères, des capitaines en puissance ?

Ce n’était pas une armée mexicaine non plus ! Quand il fallait être simple soldat, on savait sortir le bleu de chauffe. Seulement, nous trouvions logique d’être parfois des généraux. Après, oui, tout le monde avait le droit de citer et présenter ses idées.

Il y a aussi beaucoup de légendes autour de votre équipe, d’histoires qui se racontent sous le manteau…

Et c’est très bien ainsi car nous l’avons cultivé. Notre parcours a marqué les gens et le fait que nous soyons souvent sacrés interrogeait. Nous avions décidé que notre vécu devait rester en interne et qu’il n’était pas question de le divulguer. Et pourtant, beaucoup voulaient savoir, même parmi nos supporters. Mais notre vie n’appartenait pas au patrimoine du club. Elle appartenait au groupe.

Aviez-vous la peur de perdre quand vous entriez sur le terrain ?

Non mais peur de mal faire, oui. Nous croyions en ce que nous faisions et nous avions confiance entre coéquipiers. Un peu comme les Néo-Zélandais maintenant. Quand nous étions dans un mauvais jour, il y en avait toujours un ou deux pour redresser la barre. Pourtant, parfois, en déplacement, c’était sympathique : nous étions bien accueillis !

Comment expliquez-vous que Béziers soit descendu si bas après l’arrêt de votre génération ?

Je crois que le club a trop vécu avec le passé et puis le rugby est devenu un sport de grandes villes. La course à l’armement et les finances qui allaient avec ont plombé le club. Nous, nous étions tous des joueurs du cru. Sur le titre de champion de France juniors en 1968, nous étions neuf à être montés en équipe première. Aujourd’hui, c’est rare les équipes qui jouent avec une majorité de joueurs formés au club.

Entraîneur ou joueur, vous détestiez autant la défaite. Pourtant, il fallait assurer le service après-vente, notamment avec les médias…

L’entraîneur, son boulot, c’est de faire gagner son équipe, si possible en jouant bien. Mais d’abord, c’est de gagner ! Dans les gènes, je n’ai jamais eu l’envie de perdre ou de juste participer. Ce que j’aimais, c’était de me battre ou de prendre le dessus sur mon adversaire. Alors, les soirs de défaite… De plus, je ne suis pas quelqu’un avec qui il est facile de bosser…

Pour quelles raisons ?

Je suis très exigeant. Quand tout est très bien, je veux que cela soit encore mieux ! Certains disent que j’ai mauvais caractère mais il faut demander ça à mon épouse.

En conférence de presse, vous saviez être théâtral…

Nous sommes dans un monde de communication et un club de rugby, c’est une entreprise de spectacle. Il fallait donc que l’on parle de nous. Surtout à l’Usap. Que ce soit en bien ou en mal, ce n’était pas grave. Alors, c’est vrai que j’aimais bien secouer parfois les journalistes, quitte à dire des bêtises. D’ailleurs, pour conserver le secret du vestiaire, je prévenais mes joueurs que j’aillais balancer telle ou telle saucisse mais que c’était complètement faux. Je les avisais avant. Avec vous, les journalistes, on doit un peu jouer au poker menteur.

Le secret du vestiaire est-il quelque peu galvaudé aujourd’hui ?

Oui et je le regrette. On peut même dire qu’il a complètement disparu chez les pros et qu’il reste dans les petites Séries. Ce qui se disait entre quatre murs y rester. Nous pouvions laver notre linge sale en famille mais une fois sortis du vestiaire, c’était motus et bouche cousue. Même si partout, dans les clubs pros où j’ai exercé, il y a eu un Judas. Celui qui paraît bien mais qui laisse filtrer les informations vers l’extérieur. On le savait. C’était d’ailleurs important de le repérer.

En tant que joueur, vous étiez quasi invincibles en finale mais comme coach de l’Usap, vous n’avez jamais connu la consécration…

On s’est même cassé la gueule par deux fois. En 2003, en Coupe d’Europe, et en 2004 en finale du championnat de France. À Dublin, face à Toulouse, cela se joue à pas grand-chose, alors qu’en 2004 pour le Bouclier de Brennus, nous étions cuits ! Nous avions dépensé énormément d’énergie pour garder l’avantage au score.

Quelle doit être la place de Béziers et de Perpignan : Top 14 ou Pro D2 ?

C’est deux villes qui vivent pour le rugby mais il leur faut un gros mécène pour espérer viser le haut du tableau du Top 14. Des clubs emblématiques comme Lourdes ont même disparu de la carte. Pour exister, il te faut au moins 25 millions d’euros de budget et cela ne se trouve pas sous les sabots d’un cheval. Et puis le bassin de population doit être très important pour arriver à faire venir les partenaires. Or, à Béziers, le tour est vite fait.

Quid du projet de rachat porté par Dominici ?

J’attends de voir. Je ne suis plus au club mais je m’y intéresse et je lis ce qu’il s’y écrit. J’attends que les choses se concrétisent réellement. Après, en France nous sommes en train de perdre notre patrimoine. Les châteaux, les clubs de football, les vignobles partent sur de l’actionnariat étranger. Cela fait un peu vide-greniers… Bon là, dans le projet, il y a Christophe Dominici. Il y a un trait d’union avec la Méditerranée. Toulon et Béziers ne sont pas très éloignés par la mer. Peut-être aussi qu’il faut une personnalité extérieure pour relancer la machine. Mais c’est comme tout, il va falloir que les finances suivent. Avoir des joueurs de talent dans un vestiaire, c’est une aide mais cela coûte de plus en plus cher.

N’avez-vous pas aussi contribué à cette course à l’armement en recrutant une année Tim Stimpson, Daniel Herbert et Scott Robertson ?

Ils n’ont pas trop joué sous mes ordres. Stimpson est arrivé blessé de Leicester et n’a pas évolué avec nous de la saison. Le centre Daniel Herbert, les dirigeants ont voulu le prendre à tout prix mais je n’y étais pas favorable car il était cassé de partout ! Et Robertson, il a fait quelques matchs… C’était les premiers. Nous avons essuyé les plâtres. Pendant trois ans, j’étais en phase avec mon président ; la quatrième année, beaucoup moins. Je n’étais pas d’accord sur ce genre de recrutement. J’avais essayé de prévenir qu’Herbert n’était pas une bonne pioche. Au tout début, j’allais rencontrer les joueurs avec Marcel Dagrenat ; après, il préférait traiter seul avec les agents. Ils arrivaient avec leur catalogue digne de La Redoute… Je ne sais pas si vous avez déjà vu leur catalogue, c’est surprenant. Le joueur est un produit et à côté, il y a toutes les commodités souhaitées, la voiture, le logement, les billets d’avion… Il manque de l’humain. Pourtant, je ne suis pas opposé au recrutement d’un étranger. Mais il faut aller voir le joueur jouer en direct, sur un ou deux matchs, si possible le rencontrer. Ne pas se contenter de l’avis de son agent. Il faut qu’il y ait de l’humain entre un coach et ses joueurs.

Cela se perd-il ?

J’avais l’habitude de dire à mes joueurs que j’avais le droit de vie ou de mort sur eux. C’était moi qui tenais le stylo quand je couchais leurs noms ou pas pour former l’équipe mais c’est moi qui gérais aussi leur souci du quotidien. Quand ils avaient un petit problème, ils pouvaient se tourner vers moi pour le régler. On essayait que cela ne s’ébruite pas et nous faisions le maximum pour le résoudre. Ce serait une grave erreur de se couper de cela dans notre mission de manager.

Quels sont vos héritiers chez les entraîneurs actuels ?

Déjà, je remarque que l’entraîneur français a un peu plus la cote qu’à une certaine période où il fallait toujours recruter un manager venu de l’hémisphère Sud. J’ai eu le bonheur d’entraîner Christophe Urios quand il était jeune car il évoluait dans la région du Languedoc. Je suis content de sa réussite actuelle. Ce n’est pas quelqu’un de compliqué, il est entier. Pierre Mignoni, je l’ai eu sous mes ordres lors de mon passage à Clermont. C’est un passionné et comme Christophe, c’est un fou de travail. Et c’est très important car dans la nouvelle génération, il y en a beaucoup qui regardent la caméra plutôt que le jeu. J’ai envie aussi de citer Ugo Mola que j’ai aussi eu sous mes ordres, avec l’équipe de France juniors quand nous avions été champions du monde. C’est très bien ce qu’il fait à Toulouse, du bon boulot. Nous avons pas mal de talents pour entraîner.

Qu’allez-vous chercher en allant regarder les matchs de Séries ?

D’abord, il s’agit de ceux de mon village et il y a mes petits-enfants qui y évoluent. Il y a beaucoup d’enthousiasme dans leur jeu. Parfois trop mais ils se font plaisir. Actuellement, j’en ai trois qui évoluent en première à Murviel-lès-Béziers mais il y a deux ans, j’en avais cinq. Ils veulent jouer ensemble. Ils étaient en Troisième Série et ils montent la saison prochaine.

Et le grand-père que vous êtes reste-t-il parfois coach ?

On fait des analyses le lundi. Ils viennent me voir et on en parle mais bon, j’ai tourné la page. Il m’est arrivé de venir les voir aux entraînements mais ce n’est plus de mon âge.

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