Bamba : « C’était le sport ou le vide »

  • Le pilier droit du LOU Demba Bamba (22 ans) compte déjà 11 sélections en équipe de France
    Le pilier droit du LOU Demba Bamba (22 ans) compte déjà 11 sélections en équipe de France Icon Sport / Icon Sport
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Si le terrain reprend petit à petit ses droits, cette parenthèse sans compétition a permis à la nouvelle coqueluche du rugby français de faire une rétrospective sur les huit dernières années de sa vie, qui l’ont mené de la découverte du ballon ovale dans son collège de Saint-Denis à l’équipe de France. Souvenirs.

Si tout le monde sait que vous êtes venu tard au rugby, pouvez-vous nous rappeler votre parcours ?

J’ai découvert le rugby au collège. On rigolait bien en chahutant avec les copains, mais ça n’avait rien de passionnant. Pourtant à 14 ans quelques potes qui jouaient en club faisaient le forcing pour que je m’inscrive. Ils voyaient que j’étais costaud et avaient du mal à me plaquer. J’ai alors fait une séance pour leur faire plaisir, et cette séance dure depuis 8 ans (sourire). Le problème c’est qu’à l’époque je faisais du judo et du handball…

Avez-vous dû arrêter une discipline ?

Mon père était fou, il répétait : « tu vas encore me faire payer une licence ? ! », mais il voyait que ça me rendait heureux. Je m’entraînais du lundi au vendredi, avec match de hand le samedi, de rugby le dimanche et parfois compétition de judo. C’était la course.

Quid de l’école au milieu de tout ça ?

Il est arrivé que le collège appelle les clubs pour leur dire qu’il ne fallait pas que je m’entraîne, parce que je ne faisais pas mes devoirs…

Et vos parents ?

Ils m’ont pris en tête à tête et m’ont rappelé que le sport était la récompense de bons bulletins. Ils m’ont alors privé une semaine. Là j’ai bûché comme un fou, je leur ai promis que j’allais faire des efforts. Je ne pouvais pas arrêter. Je vivais pour ça. En contrepartie on a convenu que l’année suivante j’arrêterai le judo.

À ce moment, comprenez-vous que vous avez un talent particulier pour le rugby ?

Il m’avait fallu un an et demi pour être en sélection Île-de-France, être repéré par deux, trois clubs… Un talent je ne sais pas, mais j’ai compris que je n’étais pas trop mauvais.

Vous rejoignez alors Brive…

J’étais en 3e, le lycée se profilait et je voulais faire un sport-étude. J’ai accepté de stopper le handball à contrecœur et je me suis persuadé qu’il fallait trouver un club hors d’Île de France. Entre les amis, la famille, le sport, je ne me serais pas donné les moyens… J’ai alors créé mon CV et contacté plusieurs clubs. J’étais notamment très proche de Bourgoin. Je voulais absolument aller là-bas, on me faisait confiance et je savais que j’allais m’épanouir. Pourtant mes parents ont mis leur véto : ils refusaient que j’aille dans une ville où je ne connaissais personne. J’ai donc pris contact avec Brive, où vivait mon grand frère.

Votre explosion est alors programmée…

Oui et non. Au début j’avais une licence jaune, et je ne jouais que la moitié des rencontres. C’est ensuite que tout s’est accéléré. La deuxième saison le coach me fait confiance, j’apporte à l’équipe et je suis appelé en équipe de France U18. Brive me propose un contrat au centre de formation, j’arrive en espoirs, je suis convoqué en France U19…

Se profile alors la saison 2017-2018, qui vous verra devenir champion du monde moins de 20 ans…

Les U20 c’était un rêve !

Plus que les moins de 18 ou les moins de 19 ?

Tu quittes tout à 16 ans pour un sport que tu découvres à peine, et là les moins de 20 donnent du sens à tout ça. Pourquoi ? Parce que tu passes à la télé ! Tes potes et ta famille comprennent enfin. Tu deviens quelqu’un et c’est ce qui peut te permettre de faire la dernière marche vers le monde pro. Et là, champion du monde. Boum.

Un titre qui vous ouvre certaines portes ?

C’est là que tout commence : Brive me propose un contrat pro que je signe de suite. On m’a toujours appris que le train pouvait ne passer qu’une seule fois et il était hors de question de jouer avec le feu. Ce n’était pas un contrat de rock star, mais devenir sportif pro…

Certains jeunes démarrent le rugby à 6 ans et rêvent de devenir Jonny Wilkinson toute leur enfance. Quel était le rêve de Demba Bamba qui n’a découvert ce milieu qu’à 14 ans ?

Mon rêve n’était pas de devenir rugbyman ou handballeur, mais sportif professionnel. Qu’aurais-je fait sinon ? Aucune idée. À l’école j’étais ce gamin qui répétait qu’il voulait vivre du sport et qui faisait rigoler ses profs. Sauf que moi, je n’avais que ça en tête.

Pourquoi vous plus qu’un autre ?

Je n’avais rien d’autre dans ma vie. C’était le sport ou le vide. Je n’avais pas d’autre option. Rien ne m’intéressait. Mon seul rêve était de devenir sportif. En rugby, en foot ou en judo, je m’en foutais. Et quand certains de mes potes du quartier commençaient à sortir, à se faire de l’argent facile en faisant 2-3 conneries, en vendant ce qu’ils avaient à vendre, moi je ne pensais et ne vivais que pour le sport. De toute façon je n’étais pas attiré par les conneries. J’avais des parents trop attentifs pour dévier. Et même aujourd’hui quand je sors à Saint-Denis, ils me demandent de faire attention comme si j’avais 10 ans. Ça permet de garder les pieds sur terre.

Que signifiait pour vos proches ce premier « contrat pro » ?

Mes parents ne connaissaient pas ce milieu, alors quand ils ont entendu que je signais un contrat au centre de formation, ils m’ont simplement dit « c’est bien tu vas gagner de l’argent, devenir indépendant ». Ça aurait été pareil si je leur annonçais que je devenais pharmacien ou restaurateur : j’étais seulement leur fils qui commençait à s’émanciper. La seule chose qui avait de l’importance, c’était que je sois en bonne santé et que je ne fasse pas de connerie. En revanche le jour où je suis passé à la télé, là c’était plus pareil… Je suis devenu la fierté de Saint-Denis.

Le regard des gens a-t-il changé ?

Dès que je reviens les gens m’interpellent « Demba Bamba ! Félicitations, tu nous rends fiers ». La dernière fois il m’est même arrivé un truc qui m’a valu quelques chambrages…

On vous écoute…

On marchait avec mes potes rue de la République à Saint-Denis et là, un camion de police nous double, s’arrête et… Me demande une photo ! Mes potes étaient comme des fous : « tu es sérieux Demba ? ! T’as changé ! » (rires). Ma vie a changé et que ce soit à Brive ou à Saint-Denis, c’est moins évident d’aller boire un café… Mais ça signifie que tu as réussi dans ton domaine, c’est chouette. Quand tu deviens un personnage un peu plus médiatique, que tu touches à l’équipe de France, tu deviens l’ambassadeur de ton quartier, de ton premier club. Tu as un rôle social à ne pas négliger. Tu dois te souvenir d’où tu viens et le transmettre aux plus jeunes. Je reviens souvent au club de Saint-Denis, ou à Bobigny où joue ma petite sœur. Quand j’interviens elle est tellement contente… C’est quand même son grand frère (rires).

Et autour des stades, qu’est-ce qui a changé ?

Après la Coupe du monde U20 j’étais déterminé à quitter Brive pour jouer plus haut mais le club a refusé. Lyon m’avait contacté, mais le CAB était catégorique. Alors les deux clubs ont passé un deal : je signais au Lou et je restais une saison à Brive en Pro D2. J’ai donc décidé de tout casser, et j’ai pris énormément de plaisir. J’étais attendu par les adversaires, applaudi dans les stades, c’était enrichissant.

Le regard des adversaires était-il différent ?

Après ce trophée j’ai entendu des phrases de malade : « Je vais te casser les jambes », « tu ne vas pas finir le match », « t’as eu de la chance d’être champion du monde ». Ces mecs étaient fous, et ils m’ont énormément fait progresser.

Quel était votre moteur ?

Le public voyait en moi un champion du monde U20, je ne voulais jamais le décevoir. J’évolue à un poste ou si tu passes à côté pendant vingt minutes, tu as vite fait de subir une humiliation totale. Et ça, c’était hors de question. Parce qu’on peut faire les grands garçons, mais les critiques des supporters sont douloureuses…

La saison se passe à merveille, et vous êtes finalement convoqué en équipe de France en novembre 2018. Le Graal. Que se passe-t-il dans votre tête à ce moment précis ?

Mon ressenti on s’en moque. Ce qui compte c’est les étoiles que j’ai vues dans les yeux de mes parents. Avec ce qu’ils ont vécu ils ne pleurent jamais, et ce jour-là n’a pas dérogé à la règle, mais ce que j’ai vu dans le regard de mon père… Le petit Demba qui n’était pas destiné à grand-chose avait bien grandi, et j’étais leur fierté. Je me suis revu huit années auparavant quand on allait chercher le bulletin au collège, leur déception… Cette fois la joie était illimitée, et récompensait tous nos efforts.

Vous êtes désormais l’une des coqueluches du public français, à un poste que l’on aime décrire comme un « rôle de l’ombre ». Comment avez-vous fait pour attirer les regards ?

Poste de l’ombre ? Si tu fais reculer de vingt mètres en mêlée ton adversaire, tu vas en entendre parler toute la semaine !

Pourtant les premières images de vous qui ont fait le tour du monde n’étaient pas des mêlées, mais bien des traversées ballon en mains…

Ça, c’est ma touche perso : l’héritage de mes années de handball. On m’a enseigné l’évitement, la prise d’intervalle, les contacts et c’est ce qui me permet de réussir quelques traversées (sourire).

En revenant à la mêlée, on a souvent entendu que vous n’étiez pas friand de l’exercice…

J’ai démarré le rugby en numéro 8. Je m’éclatais, j’avais une immense liberté. Mais les coachs m’ont rapidement fait redescendre en première ligne. Jusqu’à tard j’avais l’espoir de redevenir numéro 8 mais… Ça n’a pas marché. Et à 18 ans j’ai eu un déclic.

Pierrick Ilic-Ruffinatti
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