Le Midol Blues de Benoît Pensivy

  • Quatre ans après avoir posé ses valises au Midol, Benoît couvre la tournée des Lions britanniques et irlandais en Australie (à gauche). Il multiplie ensuite les reportages et les rencontres, comme ici avec Jonah Lomu, Seremaia Bai ou Jonny Wilkinson. Ou avec Bruno Fabioux, dans la froideur anglaise de Northampton, bonnets vissés sur la tête...
    Quatre ans après avoir posé ses valises au Midol, Benoît couvre la tournée des Lions britanniques et irlandais en Australie (à gauche). Il multiplie ensuite les reportages et les rencontres, comme ici avec Jonah Lomu, Seremaia Bai ou Jonny Wilkinson. Ou avec Bruno Fabioux, dans la froideur anglaise de Northampton, bonnets vissés sur la tête...
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Publié le / Mis à jour le

Cela fait quatre-vingt-onze ans que les journalistes de "Midol" commentent le rugby avec passion. Pour témoigner de leur histoire, partager leur lien avec ce sport et ce journal à la couleur de papier si singulière, Midi Olympique redonne la parole à ses anciennes "signatures". cette semaine, Benoît pensivy. le gamin de la dordogne est devenu globe-trotter pendant près de dix ans pour le "jaune" et, depuis, ailleurs.

C’était au temps du début de la nouvelle ère professionnelle où, pour un novice comme moi, l’été à Midi Olympique sans internet ni portable consistait à éplucher les éditions locales de la Dépêche du Midi pour connaître les transferts de 3e Division. En cas d’ennui on pouvait toujours s’amuser à trouver dans la centaine de photos d’équipe du Rugbyrama le marrant qui avait décidé de sortir sa pine de la botte de foin du rugby français. Les anciens, eux, se tiraillaient davantage sur la question à cette époque essentielle au cœur du mois d’août : qui allait couvrir le non avoué traditionnel déplacement du champion sortant à Dax pendant les fêtes ?

C’est sans doute pour me former à ces joutes futures au sein de la rédaction que dans mes premiers reportages je fus envoyé par Henri Nayrou aux fêtes de Bayonne au match de charité en faveur de Crysalide, l’association de Patrice Lagisquet, puis l’année suivante en 1997 par Jacques Verdier nouvellement nommé rédacteur en chef, à celles de Pampelune, pour y suivre les joueurs palois solides sur leurs appuis sur le terrain comme au comptoir. Lesquels Palois je perdis au bout de 15 minutes et je ne retrouvai jamais, pas plus que ma voiture, une chaussure et une brune qu’on appellera Maïté qui avait, maintenant que j’y repense, un sacré accent alsacien pour une basque espagnole.

Le papier qui raconta cette expérience fut d’un vide sidéral mais peu importe je n’avais pas 21 ans et dans ma tête, j’étais devenu Ernest Hemingway. Jusqu’à ce qu’un truc du genre "Ouais c’est ça Ernest, mais si c’est pour faire des merdes pareilles tu n’es pas près de repartir", douche rapidement mon enthousiasme et me tienne occupé avec les pages de deuxième division et quelques rugbymen écrasés pendant quelque temps encore.

Dans le vestiaire de Ravenhill

Et c’était très bien ainsi. J’ai adoré ça : participer à ce que Midi Olympique a toujours été et sera toujours : bien plus que le journal du rugby. Une sorte de service public reliant l’Eden Park d’Auckland à la buvette d’un vieux stade du Gers, un monde qui ne fait qu’un, l’espace d’une trentaine de pages chaque semaine.

Néanmoins, après le dixième titre "CONDOM SE PRÉSERVE" en tête des pages deuxième division, le petit Ernest du Périgord qui sommeillait toujours en moi commençait à trépigner. Jacques Verdier le sentit et m’offrit la possibilité d’avoir du pays. L’Irlande, en l’occurrence. Celle du Nord et du vieux Ravenhill un soir de Coupe d’Europe. À l’époque, les accords du vendredi saint qui allaient sonner la fin des "Troubles" n’étaient pas encore signés et à Belfast le sang qui avait coulé depuis les années 60 était encore chaud. La ville me marqua autant que ce qui se passa dans le vestiaire du Stade toulousain à l’issue d’un match face à l’Ulster aussi bouillant et tendu que les relations entre le club et le journal à cette période-là.

Midol blues
Midol blues

Les vestiaires visiteurs de Ravenhill étaient à l’époque coupés en deux. J’eus la bonne idée de commencer par celui des avants. Premier journaliste sur les lieux, j’entrais timidement un peu comme lors d’un premier rendez-vous chez le père de sa copine qui sortirait juste de prison pour avoir assassiné le précédent petit ami. Il y avait là les Jordana, Tournaire, Labit, Dispagne, Miorin, Belot, Lacroix, Soula… Et Christian Califano qui, blessé ce jour-là, entra juste derrière moi. Il ferma la porte, et je me retrouvai seul au milieu des gros avec cette vague impression d’être un Bambi coincé entre des chasseurs à l’issue du repas annuel. Il enleva son manteau et me toisa : "Bon ben on va pouvoir s’expliquer maintenant !"

Je ne sais pas si c’est l’instinct de survie ou un moment d’absence mais je m’entendis répondre : "OK !" Emporté dans ma folie, je posai moi-même ordinateur, manteau, pull (je gardais mon tee-shirt quand même, j’avais arrêté la muscu) et, dans un vestiaire tout à coup silencieux et aux visages partagés entre crainte pour ma vie et un soupçon de respect à mon égard (mais surtout crainte pour ma vie quand même) je fixai Cali et lui lançai, en position de garde prêt à me battre pour l’indépendance du Périgord : "Tu commences ou je commence ?"

Avec le recul, heureusement que j’eus face à moi ce jour-là Cali dont la profonde humanité reprit le dessus. Il m’invita à aller discuter paisiblement dehors. Une solide amitié qui dure encore venait de naître.

J’ai appris L’anglais en anglant

Ma vie à Midi Olympique et ma vie tout court basculèrent sur un mensonge quelques mois plus tard. Une porte s’était ouverte à la rubrique "Monde" et j’étais candidat. Je déployais tous mes arguments à Jacques Verdier, suffisamment en tout cas pour que, le marché étant conclu, il me demanda comme une évidence alors que j’allais quitter son bureau :

"- Tu parles anglais au fait ?"

"- Of course Herr Kolonel !" répliquai-je du tac au tac, sans doute pour immédiatement me déculpabiliser d’avoir fait allemand première langue et d’être de cette génération d’enfants de quelques baby boomers qui avaient dû craindre que les Allemands reviennent.

L’Anglais vint en anglant, et ses mille accents avec. Car dès lors, je vécus six années extraordinairement riches, de Galway à Dunedin, de Buenos Aires à Perth, en passant par Tokyo, les Borders, Cape Town ou Tbilissi, à la rencontre des histoires et des personnages magnifiques d’hier et d’alors, comme seul le monde du rugby sait en produire. Qui plus est avec le privilège d’avoir l’espace et une rare liberté de les raconter ainsi que Midol les offre à ceux qui n’ont peur ni des kilomètres ni des nuits courtes.

Je n’ai jamais trop cru à l’uniformisation supposée des joueurs de rugby ou du jeu lui-même et d’avoir vécu de l’intérieur un peu de toutes les nationalités rugbystiques m’en a convaincu pour toujours. Certes elles s’expriment variablement selon les bons et les mauvais cycles de chaque pays, mais il y a des nuances viscérales qui tiennent de l’Histoire, de la culture, de la manière de transmettre et de recevoir qui sont ancrées à jamais en chacun des joueurs et des entraîneurs de ces contrées.

Midol blues
Midol blues

L’excellence australienne de 1999 à 2001, l’épopée anglaise de 2003, la tournée des Lions et les Tri-Nations de 2001, les retrouvailles dix ans après avec les champions du monde sud-africains de 1995… Les bonheurs vécus sur ces routes du rugby à travers la planète m’ont toutes laissé un goût délicieux, des milliers d’anecdotes, et dans chaque port "un ami du rugby" sur qui on peut compter.

Je ne serai jamais Ernest Hemingway

J’avais 29 ans et déjà beaucoup de sprints gagnés sur l’écume pour un garçon de mon âge quand j’annonçai à Jacques Verdier que je quittais cette belle maison. Je partais raconter ce sport ailleurs, autrement. Je savais que Midol ne risquait rien, au contraire. Je savais aussi que pendant toutes ces années j’avais fait de mon mieux pour transmettre aux lecteurs comme aux plus jeunes qui arrivaient une exigence, un état d’esprit, un amour de ce journal comme les anciens Henri Nayrou, Jean-Roger Delsaud, Jean-Luc Gonzalez, Jacky Souquet, Jean-Marc Piquemal, Bruno Fabioux ou Serge Manificat l’avaient fait pour moi.

Jacques ne le prit pas bien, forcément. Il m’en voulut et nous n’échangeâmes plus jamais, ce qui ajouta à la tristesse d’apprendre son décès soudain. Si je l’avais revu, peut-être lui aurais-je dit que je ne serai jamais Ernest Hemingway bien sûr, mais que mes années Midol ont magnifiquement entretenu ce rêve d’enfant et nourri une jolie illusion après laquelle je cours encore chaque jour. Et que c’est en partie grâce à lui.

Benoît Pensivy
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