Michalak, Poitrenaud, Jeanjean... Comment les surdoués du nouveau millénaire ont transformé Toulouse

  • Les trois inséparables, Clément Poitrenaud, Nicolas Jeanjean et Frédéric Michalak.
    Les trois inséparables, Clément Poitrenaud, Nicolas Jeanjean et Frédéric Michalak. MIDI-OLYMPIQUE / GARCIA BERNARD / MIDI-OLYMPIQUE
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Agés de 18 ou 19 ans, les Michalak, Poitrenaud, Jeanjean ou Bouilhou, portés par leur folie, avaient réussi à intégrer le grand toulouse de l’époque pour porter cette équipe jusqu’au brennus en 2001. Et ainsi provoquer le renouvellement des générations stadistes, lequel a conduit aux titres européens de 2003 et 2005.

La question fut posée dans ces colonnes fin avril à Frédéric Michalak, au CV long comme le bras : "Si vous deviez faire un top 3 de tous vos matchs ?" La première réponse a fusé : "La finale 2001 avec Toulouse, c’est celui qui m’a procuré le plus de sensations." Telle une évidence quand il s’agit d’évoquer le parcours de celui qui compte une dizaine de titres en club et 77 sélections en équipe de France. Une interrogation similaire avait été soumise à Clément Poitrenaud en mai 2016, aussi dans Midi Olympique, quand il entamait une parenthèse d’une année loin de son club de toujours pour terminer sa carrière de joueur aux Sharks de Durban, avant de revenir à Ernest-Wallon comme entraîneur. La réplique était quasiment identique : "J’ai eu la chance de remporter beaucoup de titres, c’est dur d’en sortir un du lot car ils ont tous une saveur particulière. Mais j’ai envie de retenir le premier Brennus en 2001, parce que c’est toujours exceptionnel. Puis parce que c’était avec Fred, Jean (Bouilhou), Nico (Jeanjean), notre bande avec laquelle j’ai passé de nombreuses années par la suite."

Cette bande qui raflait déjà tout sur son passage chez les jeunes et qui, pour sa première saison auprès de l’équipe professionnelle, a poussé l’euphorie jusqu’à soulever le Bouclier au Stade de France. L’ivresse totale, autant que ce doux et rare sentiment d’invulnérabilité. "À l’époque, tout nous réussissait, poursuivait Poitrenaud, titulaire au centre lors de la finale 2001 remportée contre Clermont (34-22). On a été champions de France quatre fois d’affilée, en cadets, en cadets 2, en juniors et donc en seniors. Trois mois après, j’étais même appelé en équipe de France et on battait les Springboks champions du monde, l’Australie et les Fidji. Rien ne pouvait nous arrêter. On était dans une incroyable dynamique de victoires." Nicolas Jeanjean, aligné à l’arrière par Guy Novès durant la fameuse épopée et qui avait fait ses débuts internationaux en Afrique du Sud une semaine après avoir raflé le Brennus, confirme : "Tout était facile. On faisait partie des meilleurs potentiels français, on avait connu les sélections dans les catégories inférieures et intégré un Stade toulousain qui gagnait beaucoup. Nous étions juste des gamins de 18 ou 19 ans, dans la continuité de ce qu’ils vivaient jusque-là. Finalement, nous étions dans une forme de logique. En fait, ça n’en était pas une mais cela, nous n’en avions pas conscience à ce moment-là. On ne l’a compris plus tard."

Entre Le rêve et l’insouciance

Voilà comment ces gosses ultra-doués ont rejoint, presque spontanément, les géants qui composaient alors l’effectif des Rouge et Noir, champions de France à quatre reprises entre 1994 et 1998, et champions d’Europe en 1996. "Je me frottais les yeux, c’était un rêve, avoue Michalak. Je jouais dans ce club depuis sept ans et je me suis retrouvé aux côtés de mes idoles, c’était quelque chose… Bon, j’avais une certaine insouciance et pas mal de connerie en moi, donc je ne me suis pas trop rendu compte de ce qu’il se passait. Dans cette équipe, presque n’importe qui aurait pu jouer, il y avait de la qualité partout et à tous les niveaux. C’était de grands noms de notre sport qui, en plus, avaient un leadership, du talent. […] Mes partenaires s’appelaient Pelous, Ntamack, Califano, Garbajosa ou Delaigue. C’était le grand Toulouse ! La plupart de ces mecs venaient de me faire rêver en demi-finale mondiale face aux All Blacks. Deux ans après, j’étais avec eux."

"Nous brider serait revenu à nous retirer notre seul atout. Guy disait aux vieux : "Eux ont le droit de se tromper, vous non." Nicolas Jeanjean

Le demi polyvalent a lâché ce mot, revenu en boucle quand il s’est agi de préparer ce reportage : insouciance. "On le répète parce qu’il caractérise tellement cette période, assure Jeanjean. Il y avait notre jeunesse mais il faut remettre les choses dans le contexte. Le rugby était différent, le professionnalisme émergeait et il y avait moins de codes. Tout le monde était pluriactif : certains chefs d’entreprise, comme Didier Lacroix qui avait sa boîte d’événementiel ; d’autres employés à la mairie ou étudiants. Quand, juste avant, Guy Novès avait annoncé qu’il faudrait venir s’entraîner deux fois par jour désormais, des dents avaient grincé ! Nous sommes arrivés dans ce cadre et l’avons vécu de façon très naïve. On jouait, on s’amusait et cela nous a suivis toute notre carrière."

 Clément Poitrenaud quelques instants avant la finale.
Clément Poitrenaud quelques instants avant la finale. - MIDI-OLYMPIQUE - GARCIA BERNARD

Pour marquer ce détachement, accentué par la rapidité de l’ascension, Clément Poitrenaud avait raconté cette anecdote dans Boudu : "J’étais lycéen dans une filière scientifique et je voulais être médecin. Le passage en sport-études était un peu obligé quand tu avais atteint un certain niveau. Après, tout s’est accéléré de manière naturelle : en terminale, j’apprends au mois d’octobre que je suis dans la liste des trente joueurs pour participer à la Coupe d’Europe. En novembre, je joue mon premier match. Je ne quitte plus le groupe professionnel jusqu’aux phases finales. Je ne peux pas passer mon bac parce que je joue et gagne la finale du championnat de France. Je finis par le passer et l’obtenir, en septembre, mais il est trop tard pour m’inscrire en médecine." Un roman, à 19 ans, renforcé par le privilège qui était le sien : "On avait l’habitude de croiser Castaignède, les frères Carbonneau, Ougier, des joueurs qu’on badait (sic) car ils avaient gagné tant de titres. Me retrouver avec eux, c’était hallucinant." Et Califano d’en sourire : "Je me souviens d’une interview que je donnais un jour à France 2. Derrière moi, il y avait les trois loustics, Michalak, Poitrenaud et Jeanjean, qui jouaient avec un ballon. Quelques années après, on était champions de France ensemble."

Les oppositions du mercredi et les "petits cons"

Mais pourquoi Novès avait-il incorporé autant de sang neuf durant l’exercice 2000-2001 alors que Toulouse régnait encore sur le rugby français ? "Le mérite revient à l’entraîneur, explique l’ancien troisième ligne Christian Labit. C’est lui qui fait franchir le cap au bon moment. La force de Guy a été de leur donner la chance de rentrer dans notre système, qui n’était pas simple car il pouvait être rigide. Beaucoup ont essayé en vain, car nous étions durs avec eux. Le groupe était le même depuis des années, il gagnait mais, au cœur de cette saison, il était en manque d’enthousiasme et de fraîcheur. Guy l’a senti." Ce que Jeanjean perçoit avec du recul : "Il y avait beaucoup de joueurs à maturité, ensemble depuis six ou sept ans. En clair, c’était une seule génération qui arrivait à la trentaine, hormis quelques exceptions comme Garbajosa qui étaient entre eux et nous. Il y avait de la sagesse et de l’expérience dans ce vestiaire mais les anciens nous ont dit qu’il manquait alors deux ou trois gars qui mettaient le bazar, pour y associer de la folie et trouver l’alchimie. Il faut dire qu’on faisait toujours les cons à côté ! Cela a relancé une dynamique." Plusieurs blessures, dont une hécatombe dans la ligne de trois-quarts, ont aussi accéléré la transition. Autant que le besoin de passer le flambeau, notamment sur le poste de demi de mêlée. "Je suis impressionné par tout ce que Michalak montre, si jeune. Mais il doit beaucoup à Jérôme Cazalbou qui l’aide énormément au quotidien", clamait Califano en 2001. Maître Cazalbou, joueur le plus titré du club, qui a accompagné l’éclosion de son successeur avant de raccrocher les crampons dans la foulée. Idem sur d’autres postes, comme le précise Jeanjean : "Nos débuts correspondaient à la fin de carrière de certains. C’était aussi mon cas avec Stéphane Ougier, qui avait marqué l’histoire de Toulouse. Il y a eu une sorte de relais."

"On les a pris sous notre aile, comme des parents qui veulent permettre à leurs enfants de s’exprimer. Personnellement, j’étais prêt à mourir pour eux. J’aurais pu me battre tous les week-ends pour les défendre s’il avait fallu." Christian Labit

Le bâton n’a pas été offert pour autant. Il a fallu l’arracher en semaine. "Au Stade toulousain, tout se passe sur le terrain et commence à l’entraînement, note l’ancien arrière. C’est d’abord une guerre de la performance et on a dû prouver, à balles réelles, que nous étions légitimes." Surtout devant des cadors. "C’était facile d’évoluer avec eux, se rappelle Michalak. En revanche, contre eux… Je me souviens des oppositions du mercredi entre les espoirs et l’équipe première. On disputait le match du mois mais, face à de tels joueurs, c’était très difficile." Ces légendaires oppositions toulousaines, porte d’accès vers le Graal. "On ne vivait pas ensemble comme cela peut être le cas maintenant, se souvient Labit. Il n’y avait pas favoritisme et la vérité se situait uniquement sur le pré. Pour les espoirs, l’opposition était une récompense et on sentait déjà que ces gamins avaient la capacité à exister parmi nous." Étape la plus épineuse. "Une fois dans le groupe, les autres te rendaient la tâche simple", confie Michalak. Lui et ses acolytes jouissaient alors d’une liberté quasi-totale. "Nous brider serait revenu à nous retirer notre seul atout dans cette équipe, analyse Jeanjean. Guy a su s’adapter. Il a eu l’intelligence de nous laisser faire ce qu’on savait faire. Il disait aux plus vieux : "Eux ont le droit de se tromper, vous non." Ensuite, plus on a grandi et moins on a eu ce droit (rires)." La légèreté, portée à son paroxysme. "L’intégration a été facile car ils apportaient leurs qualités, leur joie de vivre et leur connerie, se marre Labit. C’étaient vraiment des casse-couilles. Fred et Clément étaient deux petits cons, dans le bon sens du terme, qui nous branchaient constamment. Nico un peu moins. Mais c’est ce qui faisait leur force. Du coup, on les martyrisait en dehors du terrain. Ils étaient un peu nos bizuths. Attention, c’était gentil et c’est ce qui a créé une immense affection entre eux et nous. Ils savaient que, lorsque le week-end arrivait, ils étaient sous notre protection."

Frédéric Michalak porté, Brennus en main, sur les épaules de Michel Marfaing.
Frédéric Michalak porté, Brennus en main, sur les épaules de Michel Marfaing. - MIDI-OLYMPIQUE - PATRICK DEREWIANY

Michalak, "le courage, l’aisance et l’aplomb"

Évidemment, face à ces mômes qui n’avaient pas encore vingt ans, la tentation était grande pour les adversaires de venir les terrifier. "Nous étions pleinement acceptés par les anciens, qui appréciaient même qu’on les taquine, argue Jeanjean. En retour, il y avait beaucoup de bienveillance de leur part. Fred, par son poste de 9, était très ciblé mais il ne fallait pas y toucher. Il était le protégé de notre paquet d’avants, les Califano, Tournaire, Pelous ou Labit." Ce dernier corrobore : "On les a pris sous notre aile, comme des parents qui veulent permettre à leurs enfants de s’exprimer. Devant, nous étions costauds et personnellement, j’étais prêt à mourir pour eux. J’aurais pu me battre tous les week-ends pour les défendre. Mais il n’y avait pas besoin parce que nous étions dominateurs." Puis d’ajouter : "Concernant Fred, ce qui m’impressionnait, c’était son courage. Plus tard, il a voulu passer en 10 et il a réussi. Mais son vrai rôle, c’était numéro 9. Je l’ai vu grandir à ce poste, juste derrière moi. Il avait un tel aplomb, une telle aisance et une telle autorité. Quand il évoluait derrière un pack qui savait le mettre dans l’avancée, c’était le plus fort." Lui qui avait frappé les esprits en convertissant trois pénalités de plus de quarante mètres, pour sa première finale, assurant le succès des siens.

Frédéric Michalak entouré, après match, de Christian Gajan, un de ses coachs et Gérald Martinez, ancien international et demi de mêlée du Stade toulousain.
Frédéric Michalak entouré, après match, de Christian Gajan, un de ses coachs et Gérald Martinez, ancien international et demi de mêlée du Stade toulousain. - MIDI-OLYMPIQUE - GARCIA BERNARD

Si Toulouse attendra 2008 pour ramener de nouveau le Brennus dans la Ville rose, le club s’offrira entre-temps deux titres européens (2003 et 2005), avec au passage quatre finales perdues (2003 et 2006 en championnat, 2004 et 2008 en Coupe d’Europe). Un âge d’or, sous le sceau du renouvellement de générations en 2001, marque de fabrique de cette institution à part. "Le mariage était intéressant, souligne Jeanjean. Parce que les anciens avaient encore trois ou quatre belles années devant eux et le club avait eu une vision pérenne. La vie de groupe était excellente et il y a eu peu de recrutements. Nous étions restés entre nous." Labit en garde un souvenir ému : "Guy Novès avait fait un choix d’hommes en offrant cette promotion aux jeunes. Il avait eu raison parce que, avec eux et grâce à eux, nous avons encore gagné pendant des années. Notre tutelle leur avait permis de se sentir bien et de s’épanouir pleinement, tout en gardant leur insouciance. On ne les a pas dénaturés et on a les adoubés tels qu’ils étaient. J’en conviens, ça nous allait aussi très bien. On parle beaucoup d’eux quand on évoque ces années-là. Mais partager ces moments avec ces gosses, c’était génial également pour nous, les vieux."

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