Garuet : « Prends le temps de souffler, Jeff, l’envie va revenir... »

  • Jean Pierre Garuet, French International rugby prop forward during the 1985 Five Nations Championship match between England and France on 02th February 1985 Photo : PA Images / Icon Sport
    Jean Pierre Garuet, French International rugby prop forward during the 1985 Five Nations Championship match between England and France on 02th February 1985 Photo : PA Images / Icon Sport PA Images / Icon Sport / PA Images / Icon Sport
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Jean-Pierre Garuet - Ancien pilier international. S’il avoue avoir lui-même connu le même coup de blues que Poirot au cours de sa carrière, le légendaire pilier aux 42 sélections invite le Bordelais à se donner davantage le temps de la réflexion, tout en condamnant les cadences du rugby pro.

Comprenez-vous la décision de Jefferson Poirot de mettre un terme à sa carrière internationale, à 27 ans seulement ?

Je ne connais pas Jefferson Poirot personnellement, mais j’ai beaucoup pensé à lui ces derniers jours. Qu’il ait un coup de blues, honnêtement, je peux le comprendre. Vous savez, je suis d’une génération qui pratiquait un rugby amateur, qui travaillait en dehors du rugby et qui ne connaissait pas la pression des résultats telle que les joueurs la vivent aujourd’hui. On jouait d’abord par passion. Et pourtant, à mon époque, j’ai moi-même connu le genre de petit coup de blues. Peut-être parce que le poste de pilier est si exigeant pour arriver au plus haut niveau qu’il exige encore plus de sacrifices que d’autres.

Vous aussi avez connu un certain burn-out du rugby, à votre époque ?

Il faut recontextualiser les choses… J’étais amateur, bien sûr, mais quand nous partions en tournée nous étions finalement des professionnels puisque nous ne faisions que nous entraîner et jouer. Comme ça se fait encore aujourd’hui, on partait au lendemain de la finale… Ce sentiment, je m’en souviens très bien, je l’ai connu en 1985. J’avais 31, 32 ans et cette saison-là, j’avais pratiquement joué tous les matchs possibles, entre les amicaux, le Du-Manoir, le Tournoi, les phases finales (Lourdes avait perdu en demi-finale contre Toulon 6-3, et avait de fait disputé la "petite finale" une semaine plus tard, N.D.L.R.). Et une fois en tournée en Argentine, ça m’est venu… J’ai terminé cette saison-là lessivé, écœuré, à bout de souffle. J’étais las, sans entrain, sans envie, c’était le bout du bout. Or pour jouer à ce jeu, l’envie, c’est la base… Sans elle, impossible de se dépasser, de faire des efforts. Encore moins de jouer au plus haut niveau à un poste si exigeant que celui de pilier. J’en parlais jeudi soir au téléphone avec Didier Sanchez, qui connaît Poirot bien mieux que moi pour l’avoir fait un peu travailler. Lui-même était surpris de ce que je lui racontais (rires), tout autant que de la décision de Jefferson Poirot.

Qu’est-ce qui a pu provoquer ce coup de blues, selon vous ?

Est-ce qu’il a un peu subi parce qu’on lui avait parlé d’être capitaine, et qu’il a au final vu son statut décliner ? Je ne le sais pas et après tout, cela fait partie du jeu. La tête a manifestement été touchée, mais je crains pour lui qu’il ait pris une décision qu’il regrette un jour… Ce que j’aurais envie de lui dire, c’est : "Souffle, Jeff, prends ton temps, l’envie va te revenir." J’imagine assez facilement que la vie ne devait pas être facile pour lui en rentrant au club après les périodes internationales : tu as le président qui veut un titre, Urios qui attend beaucoup de toi, des exigences dans tous les sens… Les joueurs restent des êtres humains. En Nouvelle-Zélande, où la Fédération fait tout pour ses meilleurs joueurs, on leur octroie une année sabbatique pour qu’ils puissent recharger leurs batteries lorsqu’ils n’en peuvent plus. Le fonctionnement du rugby français n’est pas le même, parce qu’il est au service des clubs, pas des joueurs et encore moins de l’équipe de France. Au haut niveau aujourd’hui, on te prend, on t’essore, et si tu ne tiens pas le choc on te remplace. C’est dommage pour tout le monde…

Mais justement, si cette décision était intervenue au bout d’une saison interminable, son impact aurait été différent. Ce qui frappe, c’est que l’annonce de Poirot est intervenue après le confinement, soir après une longue période de repos où il a justement eu le temps de souffler et réfléchir…

J’ai lu tout ce qui se disait ici et là, les propos de Mourad Boudjellal au sujet de Galthié sur Rugbyrama. Pff… Je pense que Jefferson Poirot est un joueur honnête. Comme moi, c’est un troisième ligne reconverti, donc j’imagine très bien tous les sacrifices et tous les efforts qu’il a pu mettre en jeu pour arriver parmi les meilleurs au poste de pilier. Mais 27 ans, c’est tout de même très jeune pour prendre une décision si radicale. Vraiment, Jefferson, prends le temps. Peut-être que le confinement n’a pas suffi, peut-être qu’il lui faudra six mois, un an pour recharger ses batteries, mais ça vaut le coup de prendre ce temps. Parce que sinon, les conséquences peuvent être désastreuses.

Que voulez-vous dire ?

Qu’à vouloir tenir le coup à tout prix alors que l’envie ne suit pas, tu peux très vite tomber dans les méandres obscurs du sport pro. Te charger, quoi… J’avoue que je m’inquiète un peu pour les joueurs qui n’auront pas la lucidité et l’honnêteté de dire qu’ils ont un coup de mou. Aujourd’hui, tout le monde est exigeant vis-à-vis d’eux, les présidents, les entraîneurs, le public, les médias. Alors vraiment, Jefferson, je vais me répéter : souffle et prends le temps de reconsidérer ta décision, sinon ce serait vraiment dommage, pour l’équipe de France comme pour toi. Patience et longueur de temps font mieux que force ni que rage… Les Bleus, c’est le top, c’est le rêve, c’est une chance, qui plus est avec cette Coupe du monde qui arrive en France en 2023. Alors, Jeff, prends ton temps et ne reviens que dans un an, deux ans, le temps que ce coup de blues soit passé. Tu auras 31 ans en 2023, c’est le meilleur âge pour un pilier. Celui où tu maîtrises tout : ton poste, et surtout toi-même. Ça vaut peut-être le coup de bien y réfléchir…

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