Justine Heymans, au cœur des rugbys

  • Aux cœurs des rugbys !
    Aux cœurs des rugbys !
  • "J’étais donc passée de "la fille de" à "la femme de". Je devais m’y habituer. C’était moins facile. Pour Cédric qui commençait à faire parler de lui, comme pour moi." Justine Heymans.Photos Icon Sport, collection personnelle et archives Midi Olympique
    "J’étais donc passée de "la fille de" à "la femme de". Je devais m’y habituer. C’était moins facile. Pour Cédric qui commençait à faire parler de lui, comme pour moi." Justine Heymans.Photos Icon Sport, collection personnelle et archives Midi Olympique
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Cela fait quatre-vingt-onze ans que les journalistes de "Midol" commentent le rugby avec passion. pour témoigner de leur histoire, partager leur lien avec ce sport et ce journal à la couleur de papier si singulière, Midi Olympique redonne la parole à ses anciennes "signatures". cette semaine, Justine Heymans. une des pionnières des journalistes rugby, bercée par les exploits de son papa Christian Badin et de son mari Cédric Heymans. sa place ? Centrale.

"Je suis devenue journaliste spécialisée dans le rugby par atavisme." Déclamée avec force, cette phrase surprenait mon interlocuteur et le laissait songeur. Je la répétais inlassablement à quiconque me demandait la raison de ma présence dans la rédaction du Midi Olympique avec stupéfaction. Une parade pour ne pas m’étendre sur le sujet trop longtemps. Malgré cela, je ne réussissais pas à passer sous les radars bien longtemps. Mais le fallait-il vraiment ? "Badin… Badin, mais oui Badin ! Vous êtes la fille de l’ancien trois-quarts centre Christian Badin ? Quel joueur ! Quelle classe ! Oh il plaquait à l’épaule ! Il ne pourrait plus le faire maintenant !" (sic) Ah bon ? Sans blague ! J’échappais rarement à la petite leçon sur le geste désormais interdit. Je prenais le parti d’en sourire. Comme souvent. Je laissais dire.

J’avais 22 ans et j’achevais mon année de maîtrise de Technique et Langage des Médias, à Paris-Sorbonne, lorsque Jacques Verdier, alors rédacteur en chef de l’Hebdomadaire national du rugby, me proposa un contrat à durée indéterminée à la suite d’un stage. Une proposition qui ne se refuse pas. Je voulais devenir journaliste dans le sport, en presse écrite. "La meilleure école" dixit Henri Garcia, ancien directeur de la rédaction de l’Equipe, à qui j’avais demandé conseil, "après tu peux tout faire !" Il avait raison car j’allais très vite entrer dans le vif du sujet !

Nous sommes en 1999, c’est le début d’une nouvelle ère pour le rugby (professionnel depuis 1995) et pour les médias spécialisés. Je profite donc de la féminisation timide mais certaine des rédactions sportives. La pionnière dans le monde de l’ovalie étant la journaliste Judith Soula, qui vient d’intégrer la rédaction de Canal plus. J’emboîte le pas, grâce à Jacques, désireux qu’un regard féminin se pose sur le rugby et son évolution. Il me donne alors la chance de participer à l’élaboration d’un journal "nouvelle formule". Seule sa couleur jaune résistera au vent de modernité qui souffle fort dans la rédaction et dans la salle des rotatives de la Dépêche du Midi, à Toulouse. Avec du recul, je me dis que c’était un sacré pari. Car même si je laissais dans mon sillage, le parfum de l’Heure Bleue de Guerlain, je n’étais pas encore une femme. J’allais le devenir. J’étais "la fille de". Heureusement, mon père leur avait laissé un bon souvenir. J’étais jeune mais pas candide. C’était un sésame. Auprès des journalistes comme auprès des grands dirigeants. Je pense même que les plus durs à convaincre, étaient les premiers. Le sempiternel "bon sang ne saurait mentir" résonnait souvent dans mes oreilles. Je laissais dire aussi. Je ne me posais pas de questions. Je savais que je n’avais passé que le premier examen. Qu’il faudrait passer le second. Et que là, on ne me ferait pas de cadeaux. Je l’ai compris quand il a fallu signer ma première chronique sur le congrès de la fédération française de rugby qui avait lieu à Rodez. Ce jour-là, et contre toute attente, j’ai eu le sentiment de gagner le respect de mes collègues au bout de quatre lignes d’introduction. J’écrivais ce qu’aucun avant moi n’avait osé écrire. Les dirigeants fédéraux de l’époque m’avaient inspiré une critique non sans une pointe d’humour, sur leur manque d’actions. Le regard féminin avait été sans concession. J’avais réussi mon entrée en scène et dès lors, d’aucuns commençaient à s’inquiéter du sort qui me serait réservé plus tard.

Avant que l’on ne coure…

Mais d’aussi loin que je me souvienne, je n’en ressentis aucune onde de choc. Les dirigeants de clubs dans leur grande majorité, m’ont même facilité le travail à une époque où les conférences de presse protocolaires commençaient à peine à fleurir. Je garde un merveilleux souvenir de Marcel Martin alors Président du Biarritz Olympique (qui, auparavant, avait occupé de hautes fonctions à la fédération française de rugby, et avait été notamment à l’origine de la création de la Coupe de monde). Je le revois s’avancer vers moi "Mademoiselle Badin, comment va ton papa ? Tu l’embrasseras pour moi ! Qui veux-tu voir ? Attends, je l’appelle", me disait-il en posant sa main sur mon épaule ! Comme cela, aucun joueur et aucun entraîneur ne pouvait manquer au rendez-vous.

La professionnalisation fut assez lente et inégale dans les clubs de l’élite. Elle n’avait pas encore fait naître de nouvelles fonctions, dont celle de responsable des relations presse. Un nouveau barrage filtrant qui rendait progressivement impossible de solliciter un joueur pour une interview, sans l’accord de son club. Ceci changea fondamentalement le rapport avec les médias et surtout, la qualité de l’information.

Je suis de celles et ceux qui ont connu une époque où on respectait le "off", car c’était une monnaie d’échange. La condition sine qua non pour obtenir des informations. Il fallait être respectable pour être respecté. C’était aussi une époque où le journalisme de reportage et d’analyse avait une plus grande place. C’était avant que l’on ne coure après l’information immédiate en live et son lot de fake news.

Enfin, c’était surtout l’époque où les journalistes étaient les copains. L’époque où on faisait tous partie de la même famille. Cette fameuse "famille rugby". La communication avec la presse était libre. Tellement libre que les journalistes pouvaient entrer dans les vestiaires des joueurs pour les interviews d’après-match. Exercice que j’ai toujours fièrement pris soin d’éviter, même un dimanche, à 17 heures, à la bourre et à 2 heures du bouclage. Mais la rumeur (ou le fantasme) est tenace ! Car j’ai découvert bien des années plus tard, que si j’avais été boudée par quelques épouses de joueurs, c’est parce qu’elles étaient convaincues qu’à cause de cela, j’avais vu leurs maris dans leur plus simple appareil !

La communication féminine

Il fallait résister à tout. Aux sarcasmes, à la bonne dose de préjugés, à la suspicion mais aussi aux jeux de la séduction. C’était la fin du siècle dernier, pensez donc ! Et on ne balançait pas encore son porc ! Heureusement, j’étais imperméable aux remarques sexistes et autres gauloiseries. Et l’équipe du Midol avait une belle ligne de défenseurs qui me protégeait. J’ai d’ailleurs contribué à allonger la liste des "persona non grata", celles pour lesquelles les colonnes du journal pouvaient rester longtemps fermées si elles avaient franchi la ligne blanche. Comme dans une équipe de rugby, il y avait "les anciens" qui forcent le respect. Jacques Souquet était de ces protecteurs. Il avait gardé de son passé d’instituteur, la passion de la transmission du savoir. J’ai d’ailleurs toujours conservé comme des trésors du journalisme de "grand-papa" les photocopies de toutes les feuilles de matchs internationaux, écrites de sa main, avec les noms des joueurs, titulaires et remplaçants, les minutes de jeu, les points marqués, qu’ils m’avaient données, tel un héritage, pour que je puisse étayer mes articles. C’est d’ailleurs avec lui et aussi Serge Manificat, que j’ai suivi pour la première fois, l’équipe de France en stage de pré-Coupe du monde 1999. Un grand saut pour une jeune "midolienne" qui n’était pas encore passée par la phase d’apprentissage dans les divisions amateurs. Qu’à cela ne tienne, le secrétaire de la rédaction Jean-Luc Gonzalez toujours juste et soucieux de la bonne équité sportive, avait pris soin de me préparer quelques séances de rattrapage en m’envoyant, entre autres, sur le reportage d’une finale de Quatrième Série, affiche Cambo-les-Bains - Portiragnes. J’ai oublié le nom du vainqueur mais je n’ai pas oublié la tête de Philippe Bidabé (ancien ailier du Biarritz Olympique, originaire de Cambo) s’adressant à moi, ce jour-là : "Qu’est-ce que tu fais là ?"

Je promenais mon regard féminin là où on me le demandait, avec plus ou moins de succès. Parfois, on m’envoyait au feu. La communication féminine pouvait aussi permettre d’apaiser les esprits et de lisser les relations un peu chaotiques avec certaines personnalités du rugby. Je pouvais être la spécialiste en "rabibochage" ! C’est comme cela que j’ai longtemps été désignée exclusivement pour effectuer des reportages au RC Narbonne, équipe entraînée à l’époque par Pierre Berbizier, fâché avec une bonne partie de la rédaction. Ce fut le cas aussi avec Pierre Villepreux, consécutivement à une période conflictuelle, lorsqu’il était entraîneur du XV de France. J’essayais tant bien que mal de poser des questions sans me faire désosser illico.

Par chance, je parvenais à m‘extirper des situations mêmes les plus cocasses. Comme celle qui me donna le plus de sueurs froides lors du Tournoi des 6 Nations 2002 remporté par la France, quand Jacques Verdier me demanda alors de réaliser une page entière d’entretien avec Fabien Galthié, capitaine victorieux. Contre toute attente, ce dernier repoussa toutes mes demandes d’interview jusqu’au lendemain matin 11 heures, alors que je devais rendre mon papier 3 heures plus tard. Comme je le disais plus haut, c’était une époque où la communication à la presse était libre. Et elle réservait son lot de bonnes et mauvaises surprises.

La frontière

Il fallait beaucoup de sang-froid et heureusement j’en avais. Comme le jour où le pilier international Franck Tournaire m’attrapa par la taille, dans les couloirs du Stade toulousain, avant de me faire quitter le sol comme pour me faire sauter en touche, se faisant l’avocat de son coéquipier Christian Califano, vexé des quelques lignes que j’avais écrites sur sa performance lors de l’un de ses derniers tests-matchs avec le XV de France. Le pilier gauche international avait finalement osé m’approcher pour me dire : "tu n’as jamais fait une entrée en mêlée de ta vie, tu ne peux pas me juger !" J’opinais de la tête, sans pouvoir lui répondre : "ton copain vient de me faire sauter en touche ! Si on pouvait s’arrêter là ! Merci !" Mais il avait très vite voulu clore le débat car j’étais dixit : "la copine de Cédric Heymans". J’étais donc passée de "la fille de" à "la femme de". Je devais m’y habituer. C’était moins facile. Pour Cédric qui commençait à faire parler de lui, comme pour moi. Même si je m’efforçais de maintenir la frontière entre la vie intime et la vie professionnelle, certaines publications avaient des retentissements jusque dans la sphère conjugale et cela, même en étant privée des reportages sur le Stade toulousain et sur l’équipe de France au nom de l’objectivité. Devenant maman en 2004, après cinq années passées au Midi Olympique, je décidais de donner de nouvelles priorités à ma vie et quittais donc l’aventure. Jacques Verdier aurait rêvé que je pose mon regard de journaliste sur le joueur et l’homme Cédric Heymans, mais la pudeur m’empêcha de lui faire ce plaisir. J’ose espérer qu’il l’eût compris. Je me rappelle lui avoir dit que l’écriture ne me manquait pas. Mais c’était avant cette invitation à remonter le temps de son successeur Emmanuel Massicard. Le plaisir est toujours là.

Justine HEYMANS
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