La saga Elissalde du Stade rochelais

  • Arnaud Elissalde, père de Jean-Pierre et donc grand-père de Jean-Baptiste, est le premier des Elissalde à débarquer à La Rochelle. Plus récemment ce sont Jean-Pierre et Jean-Baptiste qui ont marqué l’histoire des Maritimes. Photos Midi Olympique
    Arnaud Elissalde, père de Jean-Pierre et donc grand-père de Jean-Baptiste, est le premier des Elissalde à débarquer à La Rochelle. Plus récemment ce sont Jean-Pierre et Jean-Baptiste qui ont marqué l’histoire des Maritimes. Photos Midi Olympique
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Après la seconde guerre mondiale, plusieurs Bayonnais étaient venus renforcer le Stade rochelais. Parmi eux, le demi de mêlée Arnaud Elissalde qui allait changer l’histoire du club, avant que son fils et son petit-fils ne prennent le relais.

Il ne sait pas s’il est arrivé à bon port, mais Jean-Pierre Elissalde a retrouvé son port d’attache. Depuis 2018, il a ouvert la brasserie "Aux vieux crampons" à cent mètres du stade Marcel-Deflandre, à trente mètres de sa maison natale, dans le quartier du Port-Neuf de La Rochelle. "Je suis né à un drop de Marcel-Deflandre. Maintenant il me faudrait un jeu au pied un peu plus long et quelques rebonds pour y parvenir, plaisante-t-il, C’est comme ça. Il n’y a jamais de hasard, dit-on. Mais ce n’était pas programmé pour autant. Ce sont les aléas de la vie qui m’ont ramené ici." Tout proche d’un stade, d’un club qui ne serait pas ce qu’il est sans la famille Elissalde.

Une histoire unique, hors norme qui a débuté en 1947, au sortir de la deuxième guerre mondiale, quand Arnaud Elissalde, père de Jean-Pierre et grand-père de Jean-Baptiste est arrivé à La Rochelle. "Mon père était alors à Paris pour faire l’armée, raconte Jean-Pierre, Il jouait au Stade français mais son colonel était rochelais et il a réussi à le faire muter." Arnaud Elissalde ne pouvait pas refuser cette opportunité. D’autant plus que c’était l’occasion de retrouver plusieurs copains bayonnais, partis de l’ASB, alors que l’activité économique avait du mal à repartir au pays basque. Cinq joueurs mais aussi l’entraîneur arrivaient de Bayonne, bien heureux de trouver du travail mais aussi un petit revenu grâce au rugby. Ils avaient œuvré pour rapatrier leur ami et demi de mêlée Arnaud Elissalde alors à la capitale. "Il y a toujours des petites histoires dans la grande, poursuit Jean-Pierre. Après la guerre, il y avait de l’argent qui n’était pas très propre et certains s’achetaient une bonne conscience en investissant dans le sport." Avec l’arrivée d’Arnaud Elissalde, le Stade rochelais grimpait de deux divisions en deux ans, gagnant le surnom de "l’équipe des Basques". Un gang, pourrait-on dire ? "Je dirais plutôt que c’était la banda bayonnaise" jure Jean-Pierre. "Nono avait retrouvé ses copains et ils vivaient la belle vie. On peut parler de Dolce Vita. Il était le leader de cette diaspora."

Entraîneur joueur et poissonnier

À tel point que son père, que tout le monde surnomme donc Nono, arrivé à La Rochelle à tout juste vingt ans, a eu bien du mal à se montrer sérieux au moment de débuter sa vie active. "Je crois que l’usine, ce n’était pas trop fait pour lui. Ou alors, il aurait terminé délégué CGT (rires). Avec la banda, j’ai cru comprendre qu’il n’embauchait pas souvent le lundi matin. Il a eu la chance de rencontrer ma maman, une Bretonne, qui représente le côté sérieux de la famille. Les dirigeants du club sont aussi intervenus pour lui dire de vendre du poisson. Voilà comment il est devenu poissonnier." La poissonnerie se trouvait juste à côté de Marcel-Deflandre et la famille s’installait à l’étage au-dessus. "Ma maman était fille de pêcheur et savait nettoyer le poisson. Elle savait aussi compter, ce qui était bien car il existe un proverbe : le Basque chante et le Béarnais compte. Tout le monde s’y retrouvait, donc, surtout Nono qui était finalement comme un poisson dans l’eau." Le temps de l’insouciance durait finalement assez peu. Au club, l’argent commençait à manquer et plusieurs joueurs désertaient pour repartir d’où ils étaient venus. Au cours d’une réunion de crise pour trouver un nouvel entraîneur, le doigt du président pointait Arnaud Elissalde. "Je me retourne alors, racontait le principal intéressé dans un documentaire. Je rigolais. Ce n’était pas possible que je sois entraîneur. C’est incroyable. Et à partir de ce moment-là, je n’ai plus été le même homme… enfin plus le même homme de rugby, plus du tout." À 27 ans, promu entraîneur-joueur, il devenait alors un Rochelais pur et dur. "Il avait ressenti de l’abandon avec le départ de ceux que l’on pourrait appeler des mercenaires, même si le mot est un peu fort. À partir de là, il a eu la volonté de faire jouer des Rochelais à La Rochelle. Il disait : "à Bayonne, on naît rugbyman. à La Rochelle on le devient." Une philosophie qui marquait le club pendant des décennies et qui façonnait les dirigeants de cette époque-là, mais aussi les suivants qui refusaient une licence au légendaire capitaine des All Black Graham Mourie, pourtant désireux de porter les couleurs jaune et noire.

Arnaud Elissalde s’était évertué à donner une identité, un style de jeu, allant jusqu’à former les éducateurs et dictant des règles de vie en commun qui ont survécu à de nombreuses générations. Elles sont toujours prégnantes pour le président actuel, Vincent Merling, qui lui rendait ainsi hommage lors de son décès en 2016 : "C’est pour moi le père fondateur de l’identité du Stade rochelais. Il disait : le club, l’équipe, et le joueur. C’étaient ses priorités, dans cet ordre-là. C’était une éducation fondatrice, un héritage culturel qu’il nous faut préserver et prolonger. Je dois dire qu’il est toujours très présent dans notre esprit quand on doit prendre des décisions. Cette éducation nous porte pour prendre de bonnes décisions." Arnaud Elissalde a eu le champ libre de 1953 à 1971 pour faire passer ses idées et ses messages. "À l’époque, le sportif, c’était 90 % de la vie d’un club. L’entraîneur avait vraiment une place à part, prévient son fils. En étant au début entraîneur et joueur, il était responsable de tout. Il était une sorte de gourou. C’était un humaniste, qui croyait en l’Homme. Il avait cette faculté à faire vivre les gens autour de lui, même s’il pouvait être très strict. Il fallait avoir les cheveux courts, arriver à l’heure, ne pas prendre de vacances sous peine de manquer le match suivant. Il était intègre et dans ce cas-là, l’intégrisme n’est pas très loin." À tel point que la passion d’Arnaud Elissalde, malgré des résultats sportifs exceptionnels, a fini par diviser la ville. "Il y avait les "Elissaldophiles" et les "Elissaldophobes", se souvient Jean-Pierre. Tout le monde finit par passer de mode, sauf en Corée du Nord peut-être. Il est certain qu’il n’avait pas suivi les évolutions, restant toujours dans ses certitudes." Arnaud Elissalde en était aussi bien conscient, en revenant sur sa mise en retrait en 1971 : "Il y en a qui m’ont estimé, sans doute. Il y en a qui m’ont supporté, sans doute. D’autres que j’ai gênés, sans doute. Quand vous gagnez, ceux que vous gênez écrasent leur banane. Mais quand vous commencez à ne pas gagner, alors là…" Mais la passion hors norme de Nono, qui n’hésitait pas à faire du tableau noir avec des poissons quand il travaillait et qui remplissait encore des pages et des pages de notes sur tous les matchs qu’il pouvait voir jusqu’à sa mort, a fait de lui un homme au caractère bien trempé. Un caractère nécessaire pour imposer le rugby à "la bourgeoisie rochelaise", lui qui voyait son équipe et ses joueurs comme des révolutionnaires dans cette ville. Il y a eu des fâcheries, comme dans toutes les histoires. Pourtant, la saga Elissalde était loin d’être terminée. Les coups de sang et les fâcheries aussi.

Jean-Pierre et Lucien Elissalde à la charnière

En 1973, les fils d’Arnaud Elissalde faisaient leur apparition en équipe première. Jean-Pierre, demi de mêlée comme son père, formait la charnière avec son frère Lucien, pour débuter un nouveau chapitre. "Lucien avait beaucoup plus de talent, avec un côté breton plus fort. Il avait du mal à intégrer certains codes du rugby et notamment il n’acceptait pas le vice, ni les décisions arbitrales obscures. C’était un utopiste." Cette association fraternelle ne durait qu’un temps. Jean-Pierre encore : "ça a duré trois ou quatre ans. J’avais du caractère, je me suis fâché par rapport à certains choix faits par les dirigeants et certains l’ont certainement mal pris. Quand Baptiste est arrivé, je suis parti jouer au football en honneur, le dimanche."

L’histoire des Elissalde à La Rochelle aurait pu s’arrêter là. En effet, Jean-Pierre décidait finalement de quitter Port-Neuf pour porter le maillot de l’Aviron bayonnais. "Et pour une fois, mon père m’a suivi puisqu’il a entraîné Boucau, qui était alors en première division. Cela donnait lieu à de sacrés derbys." Deux ans plus tard, en 1980, il est temps de revenir à Marcel-Deflandre et marcher dans les traces de son père en devenant entraîneur-joueur à 27 ans. Avec une seule stratégie : "Qui m’aime me suive." Les conseils de l’entraîneur étaient encore limités mais le joueur atteignait son meilleur niveau, devenant international à cinq reprises pendant la première saison. "étant le "fils de", on attendait beaucoup de moi. Mais je n’en ai jamais souffert. Ce n’était pas la médiatisation d’aujourd’hui. Il n’y avait pas Canal +, seulement la presse locale et Midi Olympique. Dans le monde du rugby, nous étions un peu des Nordistes. Je ne l’ai jamais senti comme une contrainte, ni un devoir. J’avais simplement été imprégné par les conversations de mon père que j’écoutais plus que la prof d’anglais, quand j’étais petit. Il m’a même rejoint pour entraîner au cours de la saison 84-85, pour éviter la relégation." Ce duo Elissalde-Elissalde n’évitait pas la descente. Et Jean-Pierre était rétrogradé simple soldat pendant les trois années suivantes. Les "Elissaldophobes" étaient toujours là. "Nono était clivant, c’est certain. J’étais moins clivant mais intransigeant. Il faut dire que son rôle avait été beaucoup plus important. Quand je redeviens entraîneur, Merling n’arrive pas longtemps après et Vincent prend la place qui devait être la sienne. Le monde du rugby commençait à changer et l’entraîneur n’était plus le seul à tirer la charrue."

Le drop de Jean-Baptiste

En 1997, le Stade rochelais retrouvait l’élite. L’année suivante, Jean-Baptiste disputait son premier match sous les ordres de son père. Trois ans plus tard, il devenait à son tour international, lors d’un match du Tournoi des 6 Nations en Ecosse. "On ne peut pas préméditer quelque chose comme ça, ni le programmer. Il n’y a qu’au rugby que l’on peut voir ça car ce n’est pas un sport de talent. Il faut surtout avoir la faculté à être collectif. On parle souvent du mental chez les sportifs mais au rugby, il faut aussi être sentimental. Sans affection pour ses coéquipiers, c’est impossible. Baptiste a été éduqué là-dedans." Il se trouvait que le fils de Jean-Pierre avait aussi du talen. Et un mental hors norme. À tel point qu’il surmontait les critiques du début, les suspicions, et même les sifflets après une défaite à domicile contre Aurillac. "Je sais d’où je viens et ce que je représente. Ce nom-là, à qui je ressemble, ou plutôt ces noms-là, parce que j’associe toujours celui de Bidart (son grand-père maternel, premier international rochelais), sont importants" clame Jean-Baptiste. "Oui, il y a une putain de fierté à les porter. Comme je suis fier de savoir que la photo d’Arnaud est affichée à la sortie des vestiaires de La Rochelle. J’ai une admiration incroyable pour ce qu’il a fait dans le rugby. Même chose pour mon père. Chez nous tout tient du rugby." Son début de carrière à La Rochelle est marqué à jamais par la victoire sur le Stade toulousain, la première depuis 1967, grâce à son drop après six minutes d’arrêt de jeu. C’était le 24 février 2001. Un moment intense, pour le fils comme pour le père, qui en avait rêvé : "Quand Baptiste avait 18 ans, j’avais été contacté par un grand club. Un club qui est encore aujourd’hui dans le top 4 français. Mais je sentais que Baptiste pouvait éclore et il n’aurait pas été possible de l’imposer dans un grand club, en venant avec lui. Cela aurait été critiqué et critiquable. Ce jour-là contre Toulouse, je sais que c’est aussi la fin. Nous n’arriverons plus jamais à ce niveau d’émotion en battant le champion avec seulement des Rochelais." C’est le dernier grand fait d’armes de la famille Elissalde à La Rochelle, cinquante-quatre ans après l’arrivée d’Arnaud.

Le stade Marcel-Deflandre, Jean-Pierre peut toujours l’observer depuis sa brasserie : "J’y vais quand je peux mais c’est un autre monde, maintenant. Je le respecte, oui, mais c’est un autre monde. J’y vais surtout pour voir les matchs de Coupe d’Europe. Avec les Anglais, les Ecossais, cela a une certaine saveur. Mon père, lui aussi, n’y allait plus sauf occasionnellement. Il avait trop souffert quand j’entraînais. Quand un proche entraîne, il vaut mieux aller au stade avec des bouchons dans les oreilles. Il préférait regarder les matchs chez lui, les revisionner car il les enregistrait puis il écrivait une page sur ce qu’il avait vu. Mais quand vous avez été acteur, que vous avez eu le premier rôle, il est difficile de redevenir simple spectateur. Après avoir monté les marches à Cannes, c’est difficile de retourner au Ciné-Club (rires)." Et la famille Elissalde a longtemps occupé le haut de l’affiche rochelaise.

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