Puccio : le Puma qui tuait

  • Alejandro Puccio, qui a porté les couleurs de San Isidro, a passé vingt-trois ans derrière les barreaux avant de décéder en prison.
    Alejandro Puccio, qui a porté les couleurs de San Isidro, a passé vingt-trois ans derrière les barreaux avant de décéder en prison. Midi Olympique / Midi Olympique
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Making-of : en 2016, nous avons rejoint l’Argentine pour assister, à Buenos Aires, à la grande première de la franchise des Jaguares en Super Rugby. Dans les coulisses de ce match historique, Agustin Pichot, l’ancien joueur du Stade français et des Pumas, nous parla pour la première fois du destin macabre d’Alejandro Puccio, le Puma qui tuait. On décida, alors, de rencontrer ceux qui le côtoyèrent au temps oùiln’étaitqu’un rugbyman parmi d’autres…

Alejandro Puccio - Ancien ailier de l’Argentine. L’ex-joueur de San Isidro et des Pumas fut aussi l’un des plus grands criminels argentins.

Il venait d’être champion d’Argentine et, au Casi de San Isidro, les essais étaient tous de lui. Dans les "eighties", Alejandro Puccio avait 27 ans, une gueule d’acteur et de longues boucles brunes. Sa petite amie Monica, blonde comme les blés et belle comme le jour, était la plus courtisée des filles de la banlieue nord. Son affaire de planches de surf, nichée au centre-ville, marchait plutôt bien. à l’époque, Puccio était l’ailier des Pumas (6 sélections), le meilleur finisseur du championnat et une personnalité en vogue dans les quartiers résidentiels de Buenos Aires. Luis Varela, entraîneur du Casi dans les années 80, se souvient : "Alex était un superbe athlète. Mais il était un peu indolent. Discret, timide aussi. Avant les matchs, je lui disais toujours : " Réveille-toi, l’œuf dur ! Tu ne fais peur à personne !" Alors, le jour où fut dévoilée l’affaire, j’ai eu du mal à y croire…" Le 23 août 1985, Alejandro Puccio fut donc arrêté par la police fédérale à son domicile de San Isidro. Accusé d’être le leader - aux côtés de son père Arquimedes - d’un gang de séquestreurs et d’assassins, l’ailier fut rapidement condamné à la prison à vie. Eliseo Branca, ancien deuxième ligne du club de San Isidro, raconte : "Alex fut arrêté une semaine avant la finale du championnat à laquelle nous participions. Deux jours avant le match, notre président (Esteban Vergara, un célèbre avocat pénaliste, N.D.L.R.) nous assurait pourtant que Puccio serait sur le terrain. Je savais qu’il avait des problèmes mais pour moi, c’était juste à une infraction au Code de la route, rien de grave ! Alors, quand j’ai appris la vérité, j’ai hurlé : "Fils de pute ! Traître ! Tu m’as menti !" En trente ans, la cicatrice ne s’est d’ailleurs jamais refermée. Chaque fois que je passe devant leur maison, j’ai envie de la détruire."

Les Puccio ont basculé dans l’horreur en 1982. à la fin de la guerre des Malouines, Arquimedes, un ancien troufion des services secrets, est soudainement privé de tout pouvoir d’influence. Alejandro, le plus âgé de ses trois fils, rêve quant à lui d’accéder à la plus haute couche de la société argentine dont sont issus la majorité de ses camarades du Casi. Une nuit, les deux hommes fomentent alors un plan : pour devenir riches, ils enlèveront et séquestreront des chefs d’entreprise fortunés jusqu’à obtenir, de la part des familles, de juteuses rançons. La première victime, Ricardo Manoukian, a 23 ans. Il est le fils d’un puissant industriel de la région. Enlevé en juin 1982 par les Puccio, il sera assassiné un mois plus tard alors que sa famille avait pourtant payé les tortionnaires. Avec les 250 000 dollars du premier rapt, l’épicerie familiale se transformera alors en une officine un peu plus imposante. "Je ne l’ai compris que plus tard, poursuit Eliseo Branca. Mais le rabatteur du gang n’était autre qu’Alejandro. C’est lui qui trouvait les proies." La deuxième victime du clan s’appelait Alejandro Aulet. Il était un coéquipier d’Alejandro, au Casi. Séquestré plusieurs jours dans la cave de la demeure familiale, il fut lui aussi éliminé une fois la rançon (150 000 dollars) payée par les siens. Son corps ne fut jamais retrouvé. Branca, encore : "Je me revois défendre Alejandro corps et âme peu après son arrestation. Au club, aucun d’entre nous ne pouvait croire une telle histoire. Quand ils sont venus arrêter sa mère, nous avons donc couru derrière la voiture de police pour la stopper ! Epifania, elle, levait la main au ciel pour nous saluer, à la façon d’une actrice hollywoodienne. En y repensant, c’était invraisemblable." En juin 1984, le clan Puccio fit une dernière victime, l’entrepreneur Emilio Naun, abattu d’une balle dans le dos avant d’avoir pu être capturé.

La fin du cauchemar

À Buenos Aires, la terreur connut son terme en août 1985. Le jour où Nelida Bollini de Prado, l’héritière de l’une des plus grandes fortunes du pays, fut enlevée par Alejandro, commença pour elle un calvaire de trente jours dans la cave qui avait servi aux deux premiers meurtres. Très vite, ses proches alertèrent la police. La maison des Bollini fut mise sous écoute. Et au bout d’un mois, n’ayant aucune nouvelle de la famille de l’otage, les Puccio s’impatientèrent et appelèrent au domicile des Bellini pour convenir d’un rendez-vous. Celui-ci fut pris dans une station-service de la banlieue sud, à plusieurs kilomètres de San Isidro. Là-bas, un escadron de policiers et de militaires tomba sur Arquimedes et "Maguila" (le puncheur), l’un des cadets d’Alejandro. Ce dernier fut quant à lui arrêté une heure plus tard au domicile familial et ce malgré les injonctions du pater familias. "D’après la police, sourit Luis Varela, le vieux avait dit aux enquêteurs que la maison était truffée d’explosifs et que tout sauterait à l’instant où ils mettraient un pied à l’intérieur." Le dernier coup de bluff d’Arquimedes pour préserver Alejandro et Epifania fut vain. Chez les Puccio, les policiers découvrirent Nelida Bollini de Prado traumatisée, amaigrie mais vivante. Varela enchaîne : "Les Puccio étaient des monstres mais des monstres familiers. Ils faisaient partie de notre univers. Je revois Arquimedes les dimanches après-midi, au stade. On l’appelait "Bernardo le muet" parce qu’il regardait les matchs sans jamais les commenter. Il était distant, secret. Maguila, le frère, était moins doué qu’Alejandro mais plus agressif. Un jour, je lui ai dit : "Tu vas jouer en réserve, ce week-end." Il est alors sorti de ses gonds, m’a insulté et m’a pris par le col. Il disait que sa place était en équipe une, pas ailleurs. Plus tard, en y repensant, je me suis demandé quelle ordure peut penser à une place de titulaire quand, au même moment, une pauvre femme est enfermée dans sa cave."

Il avait vaincu les Springboks

Dernièrement, le réalisateur argentin Pablo Trapero a retranscrit dans ses grandes lignes l’histoire d’Alejandro Puccio. Trois mois après sa sortie en salle, ni Varela ni Branca n’ont pourtant vu le film en question ("El Clan"). "Il ne faut pas réveiller les morts, explique Branca, 40 sélections en équipe nationale de 1976 à 1990. Surtout pas ceux-là. […] Je suis tombé de haut avec toutes ces conneries. Je pensais être l’un des meilleurs amis d’Alejandro. Je pensais le connaître par cœur. J’ai même mis des semaines avant de croire en sa culpabilité !" Ensemble, Branca et Puccio avaient battu les Springboks à Bloemfontein (le 3 avril 1982, 21 à 12) au sein d’une sélection sud-américaine menée par Hugo Porta, auteur ce jour-là de tous les points de son équipe. Ensemble, Branca et Puccio avaient été sacrés champions d’Argentine à deux reprises. Ensemble, ils avaient fait les quatre cents coups, à San Isidro. "Ma vie a changé le jour où un policier m’a dit : "Arrête de penser à lui, Eliseo. Puccio n’était pas ton ami. Tu veux savoir la vérité ? Tu étais aussi sur sa liste. Il avait prévu de te faire la peau." Putain, je n’avais jamais rien entendu de pire…"

Au terme d’un procès expéditif, Arquimedes et ses fils furent tous condamnés à la détention à perpétuité. "Maguila", après s’être évadé de prison dans les années 90, est rentré en Argentine fin 2013, libre, l’affaire ayant depuis été soumise à prescription. Guillermo, le plus jeune des Puccio, s’est évaporé dans la nature en 1984, juste avant que son père et ses frères ne soient arrêtés. Trente ans plus tard, il est toujours introuvable. Arquimedes, libéré en 2010, s’est exilé en Patagonie à sa sortie de prison et a trouvé la mort en 2013, des suites d’une attaque cérébrale. Personne n’a jamais réclamé son corps. Alejandro Puccio, le Puma qui tuait, est quant à lui décédé en détention en 2008 d’une infection contractée à l’hôpital : cuisinés par tous les flics du pays, ni lui ni son père n’ont jamais reconnu les faits qui leur étaient reprochés.

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