Julien Caminati, ni brut ni soumis

  • Ni Brute ni soumis
    Ni Brute ni soumis
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Arrière, ailier ou centre de Brive à 26 ans, celui qui a déjà vécu plusieurs vies en une seule est un personnage atypique, à la fois attachant et exaspérant. Rencontre avec un joueur qui défie tous les codes...

Sa dernière lecture, c’est "Indignez-vous" de Stéphane Hessel, plaidoyer pour la révolution des peuples. Son film culte, "Les Affranchis" avec Joe Pesci et Robert de Niro, hommage aux gangsters américains. Son surnom, "Spagg", en référence au braqueur Albert Spaggiari, cerveau du "casse du siècle" à Nice en 1976. Julien Caminati n’a rien d’un personnage conventionnel. Dans un rugby professionnel de plus en plus policé, lui sort du cadre. Bouscule les codes. Mais ne laisse pas indifférent. à 18 ans, il s’était fait virer de deux centres de formation (Narbonne et Castres). à 19 ans, il s’était fait suspendre trois saisons pour avoir craché sur un arbitre. à 20 ans, il était donné "mort pour le rugby" après un accident et une fracture ouverte à une rotule. Aujourd’hui, à 26 ans, il est titulaire et buteur à Brive en Top 14. "Il fallait passer par là pour comprendre la vie", se contente l’intéressé. Lui qui n’a aucun mal à évoquer ces galères : "Vous pouvez en parler. C’est mon passé, je l’assume." Il l’assume car ce parcours colle à sa personnalité : "Quand je prends une claque, je ne tends pas l’autre joue."

Portable cassé et punching-ball

Julien Caminati ne fait rien comme les autres. Lui qui n’a pas le permis et se rend à l’entraînement en scooter. Qui a déjà écopé d’une amende pour s’être présenté à la réception d’après-match en short et claquettes quand le costard y est obligatoire. Qui casse ou perd son portable une demi-douzaine de fois par an. L’été dernier, il en a raté une sélection avec les Barbarians britanniques. Thomas Castaignède cherchait un joueur dans l’urgence et a sollicité Ugo Mola, qui a donné son numéro. Injoignable, Julien Caminati a découvert le message quelques jours plus tard… Nicolas Jeanjean était parti à sa place. "Des fois, il m’énerve mais c’est sûrement le garçon pour qui j’ai le plus d’affection", raconte Simon Gillham, le vice-président. Julien Caminati est simplement un grand gamin. Insouciant, un brin provocateur, mais attachant. Et loyal à l’extrême. Christophe Moni, qui l’avait relancé à Nice, sur ses terres natales, quand plus personne ne croyait en lui - "C’est mon Guy Roux à moi", sourit Caminati, le connaît par cœur : "Julien est un mec honnête et entier. Son parcours, c’est le sien, il n’a pas fait que de bons choix mais il a un feu en lui." Un enthousiasme débordant à gérer. Quand ses partenaires rentrent chez eux après une séance, il lui arrive de se rendre à la salle de boxe pour taper pendant une heure dans un punching-ball. Histoire de se vider. L’explication de son caractère bien trempé, selon Ugo Mola : "Je n’ai jamais croisé un mec avec une telle vitalité, à part peut-être Carbonneau ou Califano. Il est toujours à bloc, souffre d’une vraie hyperactivité. C’est avant tout un garçon attachant mais il y a des jours où cela passe mieux que d’autres…" Un lien s’est pourtant créé entre eux deux. Mola lui a donné sa chance alors qu’il évoluait en Fédérale 1 il y a un an et demi, lui a offert son premier contrat pro. "Nous deux, c’est un peu je t’aime, moi non plus, reconnaît Caminati. Il est toujours derrière moi et on peut s’engueuler mais je lui serai toujours reconnaissant." Moni révèle : "Il a besoin qu’on le cadre. Ugo l’a compris mais c’est aussi à Julien de se prendre en charge." Mola en plaisante : "Au quotidien, il te pompe une énergie démesurée. Tu peux avoir un ou deux joueurs comme lui dans ton effectif. Au-delà, tu fais de la psychothérapie." En fait, l’homme fonctionne à l’affectif, ressent ce besoin d’être aimé.

"Je dois me canaliser"

Cette fougue lui a permis de se rendre indispensable l’an passé dans l’opération maintien. Dès sa première saison. Lui, et ses 2 300 € mensuels à l’époque, a poussé sur le banc des garçons qui touchaient quatre ou cinq fois plus. Chaque week-end, il pénètre sur une pelouse pour faire la guerre, puise dans les cicatrices de son passé pour trouver la force. Parfois trop. Souvent à la limite du raisonnable. "Je serai toujours un chien", s’amuse-t-il. Mais aujourd’hui, ce naturel est un frein et il en a conscience : "Je dois apprendre à me canaliser. Sur le terrain, j’ai l’impression qu’on ne voit que moi en train de râler, lever les bras et me prendre la tête avec un adversaire. Cette année, cela m’a plus desservi. Être borderline, c’est bien mais tu perds de l’influx sur des secteurs." Référence à ses errements défensifs contre Agen ou Bordeaux-Bègles qui ont coûté la victoire à son équipe. "Il fait partie de ces mecs qui te font basculer un match dans un sens ou l’autre, note Mola. Il a une telle générosité qu’on le tolère. J’essaye de le canaliser par ma fonction mais le groupe fait aussi son œuvre. Quand il a déconné, les joueurs ont été le voir et ont réglé ça avec lui." Des Mela, Bias ou Mignardi qui, par le passé, ont pâti de leur propre agressivité. Qui aujourd’hui le respectent, le conseillent et le guident.

Chambrages et provocations

Sur tous les terrains de France, il véhicule une image de mauvais garçon. "J’ai toujours eu cette étiquette, affirme Caminati. Je n’en souffre pas. Les gens racontent ce qu’ils veulent, je peux me regarder dans une glace." Mais sa réputation de pouvoir sortir d’un match en fait une cible idéale. Chambrages et provocations comme quotidien en match. "Mes adversaires cherchent à me faire dégoupiller. S’ils y arrivent, je peux coûter cher." Pas question pour autant de jouer les victimes. Il sait se battre avec ses armes. Pris à la gorge, Mermoz, son vis-à-vis lors du succès face à Perpignan le mois dernier, avait craqué et fini par jeter l’éponge en début de seconde période. Après le match, il s’était plaint de l’attitude de Caminati. Quand on lui a rapporté ses propos, le Niçois s’est fendu d’un sourire évocateur… Il en a l’habitude. "Il suffit d’une action pour que le public me prenne à partie, explique-t-il. Les gens font le raccourci avec mon passé et la bagarre de Toulouse." Allusion à la virée nocturne dans la Ville rose après la victoire briviste à Montpellier. Une nuit arrosée, une altercation avec des jeunes Toulousains, quelques coups de poing devant une boîte et l’intervention de la police. à l’arrivée, deux plaintes contre lui et une polémique dont le club se serait bien passée. "Je ne suis pas le voyou qui a été décrit, se défend-il. Ce genre d’événement se passe chaque week-end où des gens font la fête mais quand je vois l’ampleur de cette histoire…" Cela lui a permis de mûrir. De prendre conscience de son statut, "celui d’un sportif de haut niveau que l’on doit respecter. Quand tu vas boire un coup et que tu te fais insulter, tu ne peux pas te permettre de répondre. Quand tu évolues en Fédérale 1, tu peux t’embrouiller en soirée, personne n’en parle. Maintenant, je ne peux plus. C’est bon, j’ai compris".

La lucidité et le sens de l’autocritique dont il fait preuve quand il parle de ses erreurs sont à l’image de l’homme : droit et intègre. Un mec qui se rend compte chaque matin de la chance qui est la sienne. "Je n’ai pas eu une vie parfaite mais j’ai des amis qui me soutiennent et une femme qui m’aime. Le Top 14, c’est la cerise sur le gâteau. à moi de ne pas gâcher." Un forcené de travail qui ne se donne aucune limite. "Je veux voir jusqu’où je peux aller, assure-t-il. Si un jour, tout se termine, je retournerai à Nice jouer avec mes potes. Et je serai heureux." Pour autant, sa marge de progression existe encore et ceux qui le connaissent ne voient aucune barrière à son ascension. "Tout ce qu’il a fait, il a été le chercher, assène Moni. Lors de ses six premiers mois à Nice, il ne pouvait pas jouer à cause de sa suspension mais il a travaillé comme un fou. à chaque entraînement, il transpirait quatre fois plus que les autres. Et aujourd’hui, les autres le regardent à la télé."

 

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