Mignoni : « Un coach qui ne partage rien n’a rien compris »

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Conscient que l’épisode du confinement laissera des traces sur ses méthodes de management, Pierre Mignoni est aussi heureux d’avoir pu mettre à profit cette période pour recréer du lien avec ses homologues du Top 14 et d’ailleurs, dans le souci constant de s’améliorer.

D’où est venue l’idée de créer un groupe pour favoriser les échanges entre les entraîneurs de Top 14 ?

D’abord, je tiens à préciser que je ne suis en aucun cas le créateur de quoi que ce soit. Il y a simplement eu à ce moment-là, pendant le confinement, une volonté commune de partager, d’échanger. On s’est vite rendu compte que tout le monde échangeait dans son coin avec les autres, si bien que cela a été une évidence que de créer un groupe comme ça.

Quelle en était la finalité, justement ?

Je n’ai pas trop envie de communiquer sur ce qui a été mis en place entre nous… L’idée n’était pas de parler de formules de championnat, d’effectuer de lobbying sur quoi que ce soit… Nous savions très bien que ce n’était pas nous qui devions prendre les décisions au final, alors sur ces sujets-là, nous avons décidé de laisser nos présidents faire leur travail. On a donc centré nos échanges sur nos domaines de compétence, et tout cela s’est avéré super enrichissant.

Sur quoi ont porté ces échanges, au juste ?

Il y a eu de tout… On a parlé de comment nous gérions le confinement, et depuis quelques jours on voit comment chacun se débrouille avec le déconfinement (rires). Il y a eu des séquences de travail sur le management pur et dur, sur les nouvelles règles… Des thèmes de travail, il n’y en a évidemment pas eu cinquante ! Mais c’était en revanche très intéressant de partager nos réflexions.

Ce partage des connaissances a toujours été l’une des préoccupations des entraîneurs à travers les âges. Cela avait-il été oublié ces dernières saisons ?

C’est ce qu’on faisait déjà tout le temps, nous n’avons pas attendu le confinement pour nous réveiller ! Sauf qu’on le faisait individuellement, ou par affinités. Là, on a pu prendre le temps de le faire collectivement, et c’est vrai que ça ne se faisait plus depuis un moment. Quand tu es dans la compétition dans une compétition aussi chronophage que le Top 14, avec les autres entraîneurs, tu te croises plus que tu te rencontres. Tu échanges quatre phrases avant le match, deux après, mais tu n’as pas forcément beaucoup de temps pour vraiment discuter.

Dans ce métier, si tu as des certitudes, si tu ne te confrontes pas aux autres, si tu n’évolues plus, tu es mort...

On connaît la pression avec laquelle vivent tous les managers. Ce repos forcé a-t-il permis de la remettre en question ?

Oui, clairement, du moins, en ce qui me concerne. Je ne parle que pour moi, mais cette période m’a amené à penser différent. Je crois que chacun a pu profiter du confinement pour effectuer son introspection, quel que soit le corps de métier. En tant que manager ou entraîneur, tu n’y échappes pas non plus. Maintenant, le quotidien arrive à grands pas et avec lui, peut-être que de vieux comportements vont ressurgir. Mais cette période et les enjeux qu’elle a mis en perspective vont toujours me rester dans un coin de la tête, c’est certain.

On a aussi l’impression que ces dernières années, les ressorts de management et les méthodes d’entraînement étaient conservés comme des secrets industriels pour exister face à la concurrence, du moins au niveau du Top 14…

(il coupe) Qu’on le veuille ou non, on se nourrit en permanence les uns des autres. Ce n’est pas inhérent qu’au sport, mais dans ce métier d’entraîneur, ça l’est peut-être plus encore… Si tu as des certitudes, si tu ne te confrontes jamais aux autres, si tu ne partages pas, tu n’évolues plus. Et si tu n’évolues plus, tu es mort… Alors, ce serait idiot de ne pas s’intéresser à ce que font les autres, même s’il ne s’agit évidemment pas de faire des copier-coller.

Pourtant, il est humain de penser que certains entraîneurs aient des scrupules à transmettre leurs petits secrets, dont ils peuvent être amenés à penser qu’ils leur permettent de gagner…

Un entraîneur qui ne partage rien, honnêtement, il n’a rien compris. La contrepartie, quand on prend, c’est de donner en retour. Pour ça, chacun a sa façon de voir… Mais vous savez, ce n’est pas parce qu’on ouvre ses portes qu’on va forcément tout nous piquer. Et même si c’était le cas, vous voulez que je vous dise ? Si je propose à mes joueurs d’effectuer le même lancement qu’un autre club de Top 14, et je dis bien strictement le même, le rendu ne sera jamais similaire. Parce que tout dépendra ensuite de la manière dont je vais le travailler, sur quels détails je serai plus sensible par rapport à ma culture, ma philosophie de jeu, pourquoi pas de mes compétences… On a beau partir de la même base, voir le même point de départ, c’est la manière de transmettre qui fait la différence. Le meilleur exemple, c’est le jeu des All Blacks. Cela fait plus d’un siècle que tout le monde les regarde, ce qu’ils font n’est plus un secret pour personne. Mais personne n’a jamais réussi à faire la même chose…

C’est clair…

Quand tu regardes toutes les équipes de Top 14, tu t’aperçois certes qu’il y a des systèmes de jeu différents, des répartitions des avants ou des philosophies de jeu différentes. Mais globalement, il n’y a pas des mondes d’écart entre le jeu que pratiquent les équipes du championnat. Tout le monde fait la même chose, ou presque. Il ne faut donc avoir aucun scrupule à échanger, il me semble, d’autant que ces échanges peuvent permettre de découvrir des choses sur soi-même.

Par exemple ?

Sans entrer dans les détails, pendant le confinement, mon staff a travaillé en étroite collaboration avec celui de Joe El Abd à Oyonnax. Le Lou a confié trois vidéos à l’USO, deux matchs gagnés, un match perdu, et les Oyonnaxiens ont fait pareil avec nous. L’idée, c’était d’étudier ces vidéos comme si nous devions préparer un match contre eux, et leur proposer un retour sur le thème "que ferait-on pour vous contrer ?" Et franchement, c’était hyper enrichissant pour nous d’échanger là-dessus à cœur ouvert ! Le staff d’Oyonnax a effectué un remarquable travail, en mettant l’accent sur des petites choses dont nous n’avions peut-être pas conscience. Vous avez beau connaître votre équipe, quand vous avez toujours le nez dedans, il y a forcément deux ou trois trucs qui vous échappent. Et là, honnêtement, Joe El Abd et sont équipe ont identifié deux petits trucs qui vont nous servir.

C’est génial…

Il y a toujours à apprendre, de tout le monde. On a aussi travaillé avec le staff de Nevers, avec des clubs de Fédérale, à l’étranger… Par exemple, j’ai beaucoup discuté avec Felipe Contepomi sur ce qu’il mettait en place au Leinster, David Gérard nous a fait un retour du voyage qu’il avait effectué voilà quelque temps chez les Crusaders, Kendrick Lynn a eu plein d’échanges avec le staff des Kobelco Steelers, tenants du titre du championnat japonais. Sans faire de copier-coller, mais il y a toujours une ou deux petites idées dont on peut s’inspirer pour construire sa propre identité.

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