Roman d'un club - Clermont, les années Cotter

  • En huit ans, Vern Cotter a marqué l’ASM par son austérité. Il marquera surtout le peuple arverne en remportant le premier titre des Jaunards, en 2010.
    En huit ans, Vern Cotter a marqué l’ASM par son austérité. Il marquera surtout le peuple arverne en remportant le premier titre des Jaunards, en 2010. Icon Sport / Dave Winter / Icon Sport
Publié le / Mis à jour le

Après avoir perdu trois finales consécutives, Vern Cotter offrit à « Clermont la maudite » son premier Bouclier de Brennus. Dix ans plus tard, le nouveau sélectionneur des Fidji garde un souvenir ému de l’épopée clermontoise, dont il nous livre ici les meilleures anecdotes…

À l’hiver 2006, le Néo-Zélandais Vern Cotter n’a pas vraiment de raison de quitter l’île du Sud : « Je ne me voyais pas partir. Robbie Deans et la fédé néo-zélandaise voulaient que je prolonge aux Crusaders, la meilleure franchise au monde. J’étais chez moi, la vie était belle ». À l’autre bout du monde, René Fontès, bien décidé à ce que « Jules » Vern Cotter prenne en mains la belle endormie, refusait pourtant de déposer les armes. « René m’a appelé une fois, puis deux, puis trois, poursuit l’actuel sélectionneur des Fidji. J’ai fini par accepter ». Le destin clermontois, « loser magnifique » du rugby français, plaisait à Cotter, plus sensible qu’on ne pourrait le croire. Au téléphone, il poursuit : « Le fait de pouvoir changer des vies me plaisait. Je l’avais vécu deux ans plus tôt en tant qu’entraîneur de Bay Of Plenty : quand j’avais débarqué là-bas, le club avait joué vingt finales sans en avoir gagné une seule. Ils parlaient eux aussi d’une étrange malédiction. En 1983, Phil Kennedy, le pilier du club, s’était vu refuser un essai sur la ligne. Se prenant pour un chat noir, il n’avait plus remis les pieds au stade jusqu’à ce que nous soyons champions de Nouvelle-Zélande, en 2004. » Au téléphone, Fontès et Cotter se mettaient d’accord sur un prix : 16 000 euros par mois pour les deux prochaines saisons. Le Kiwi débarquerait au Michelin au printemps suivant, conscient de trouver là ce qu’il s’était imaginé de l’ASMCA…

En huit ans, Vern Cotter a marqué l’ASM par son austérité. Il marquera surtout le peuple arverne en remportant le premier titre des Jaunards, en 2010.
En huit ans, Vern Cotter a marqué l’ASM par son austérité. Il marquera surtout le peuple arverne en remportant le premier titre des Jaunards, en 2010. - Icon Sport - Jean Paul Thomas

Avant même de poser le pied à Clermont-Ferrand, Vern Cotter savait donc quel mal rongeait ce club. Au sujet de l’ASM, l’ancien numéro 8 du FC Lourdes avait d’ailleurs mené son enquête : Fontès, Marsh, Marocco ou Garuet lui avaient tous livré un diagnostic similaire, que synthétise ainsi Alexandre Audebert, l’ancien flanker : « Nous étions des enfants gâtés. Il y avait, à Clermont, de belles structures, de bons joueurs. Mais nul ne se mettait en danger. On réagissait comme des fonctionnaires. Tant que le salaire tombait en fin de mois… » Jamie Cudmore va plus loin : « Avant lui, on démarrait les entraînements le jeudi matin pour être prêt le week-end. Il y avait quelques fainéants, des mecs qui se foutaient totalement de ce club. Vern les a mis au travail ».

Cotter, et le général de Bonaparte

Au départ, le plan de Cotter était simple : de cette meute désinvolte et bohème, il ferait des machines. « Je pensais qu’une amélioration rapide passerait avant tout par le physique, dit-il à présent. La stratégie, les lancements de jeu, tout ça viendrait plus tard. » Alors il les fit suer. Sang et eaux. Thomas Domingo, qui dut une partie de sa métamorphose à Cotter, explique : « Pendant deux ans, il ne m’a pas lâché. Je me souviens par exemple d’un stage, en Suisse. On s’était levé à six heures du matin pour faire un footing. J’étais à la traîne. Derrière moi, j’entendais Vern qui criait : « Doming, si je te rattrape, je te mets une branlée ! » » Cotter bluffait. Mais son pilier n’en savait alors rien. Avant que ses joueurs ne s’approprient totalement le projet de jeu, le Néo-Zélandais dut ainsi asseoir son autorité, faire la guerre aux inconscients qui mangeaient la peau du poulet, aux insensés qui profitaient d’une halte sur une aire d’autoroute pour déguster une glace : « Les deux premières années furent très rudes, poursuit Audebert. Il ne nous passait rien. » Cudmore enchaîne : « Quand il est arrivé, il a arraché toutes les photos qui traînaient dans les casiers, aux vestiaires. Il a dit qu’on n’était pas au country club. Certains ne supportaient pas. Moi, ça me faisait sourire ». À présent hilare, Cotter poursuit : « Tony Marsh m’avait briefé sur le club mais je suis tombé de haut en arrivant à Clermont. En salle de muscu, l’haltère la plus lourde pesait 30 kg. Au développé-couché, Thibault Privat soulevait à peine 110 kg, soit 20 kg de moins que moi, qui avait pourtant plus de quarante balais à l’époque. L’après-midi, il fallait aussi qu’on libère la salle de gym à 15 heures pour faire la place aux cadres de Michelin qui s’y entraînaient. Un jour, je me pointe et je vois quelques anciens qui faisaient leurs biceps et du vélo. J’ai halluciné. Inutile de vous dire que j’ai rapidement changé tout ça… »

En huit ans, Vern Cotter a marqué l’ASM par son austérité. Il marquera surtout le peuple arverne en remportant le premier titre des Jaunards, en 2010.
En huit ans, Vern Cotter a marqué l’ASM par son austérité. Il marquera surtout le peuple arverne en remportant le premier titre des Jaunards, en 2010. - Icon Sport - Jean Paul Thomas

Radical au bureau, bonnard en dehors, « Jules » Vern Cotter fut rapidement adoubé par les supporters auvergnats, lesquels reconnurent en lui un des leurs. Rapport à de lointaines racines françaises, peut-être : « Mon arrière-grand-mère est française, explique-t-il. Mon prénom (Vernon, comme mon grand-père) est aussi celui d’une ville située au sud ouest de Paris. Ma mère (Barbara) a toujours parlé un peu français. Quand elle était petite, elle l’entendait à la maison, dans la bouche de ses grands-parents. Comment cette famille a-t-elle atterri en Nouvelle-Zélande ? Je ne l’ai jamais su. Ils s’appelaient De Grouchy. La particule a disparu par la suite. J’ai beaucoup interrogé maman au sujet de nos racines françaises. L’explication n’a jamais été claire. Pourquoi avaient-ils choisi la Nouvelle-Zélande et le comté de Waikato ? Lorsque j’ai visité la France pour la première fois, avec ma mère, nous sommes passés à Versailles. Sur l’un des murs du château, était gravé le nom du général De Grouchy. Maman m’a dit : tu vois, Vern, cet homme est notre ancêtre. Je ne pouvais y croire. Je ne faisais que lui répéter : comment peux-tu en être sûre ? Explique-moi. Je veux des preuves. Je n’en ai jamais eu. […] De Grouchy était un général de Bonaparte. Il a dirigé une partie de l’armée française à Waterloo. Ma mère, elle, était convaincue de notre filiation avec ce général… »

Cudmore : « Les supporters nous avaient placés dans un trop grand confort »

Passé les âpres premiers mois de la préparation physique, Vern Cotter dota les Jaunards d’un jeu complet, rapide, spectaculaire ; un jeu qui fit de l’ASMCA, de 2006 à 2011, le nouvel épouvantail du Top 14. Conçut-il son projet seul ? Pas vraiment. Il compta, aux prémices de l’aventure, sur le savoir d’un certain Joe Schmidt. « À Clermont, souffle Julien Malzieu, Joe avait le rôle du gentil flic. Il était adorable avec nous. Dans le groupe, on l’appelait même Claude François, parce qu’Elvis (Vermeulen) lui trouvait une vague ressemblance avec le chanteur. En fait, Joe la jouait tranquille parce qu’il savait que Vern tenait le vestiaire d’une main de fer. Schmidt, c’était le père de la quasi-totalité de nos lancements de jeu, le dépositaire de notre jeu d’attaque ». En Auvergne, les trois premières années de l’ère Cotter furent brillantes, enthousiasmantes et suffirent à redonner vie au stade Michelin, ras la gueule pour chacune des sorties des Jaunards. Cudmore enchaîne : « On avait trois systèmes de jeu, que Vern avait baptisés à sa sauce : « Nike » était une attaque après le numéro 9 ; « Adidas », c’était du large-large ; quant à « Mizuno", c’était percussion au milieu du terrain et renversement de jeu ». Morgan Parra, joint mercredi matin au téléphone, développe le propos de son ancien deuxième ligne : « Le jeu que Vern voulait mettre en place collait parfaitement à Brock (James). Notre demi d’ouverture était rapide et, surtout, possédait une longueur de passe qui nous permettait de gagner très rapidement les extérieurs, où Delasau, Malzieu et Rougerie bousculaient les défenseurs. Le défaut de Brock (la défense), on le connaissait tous. Mais personne en Top 14 n’avait alors ses qualités dans l’animation offensive ». Parra, arrivé au club en 2009 après que le club ait perdu trois finales de Top 14 consécutives, eut, avant d’en devenir la clé de voûte, du mal avec le système Cotter. Le demi de mêlée international se marre. « J’avais 20 ans et j’arrivais de Bourgoin, un village qui au fil du temps était devenu le mien. À Clermont, je débarquais donc dans une grosse machine avec des internationaux à tous les postes. Là-bas, les avants ne me prenaient pas au sérieux, au départ. Je n’étais pas légitime à leurs yeux. Et puis physiquement, c’était vraiment dur ». Dépassé par le Néo-Zélandais Kevin Senio et doté d’un temps de jeu famélique, Parra déboulait un matin dans le bureau du chef, que nul n’osait alors bousculer : « J’étais franchement en colère, se souvient Parra. Je lui ai dit : « Tu sais quoi, Vern ? Je me barre ! J’en ai marre !" Il m’a regardé, m’a demandé de me calmer et m’a assuré que mon tour viendrait. Il avait raison ».

En huit ans, Vern Cotter a marqué l’ASM par son austérité. Il marquera surtout le peuple arverne en remportant le premier titre des Jaunards, en 2010.
En huit ans, Vern Cotter a marqué l’ASM par son austérité. Il marquera surtout le peuple arverne en remportant le premier titre des Jaunards, en 2010. - Icon Sport - Jean Gervais

Malzieu : « Les anciens cherchaient le chat noir… »

À la tête du club auvergnat, Vern Cotter perdit trois finales de Top 14 consécutives (2007, 2008 et 2009) avant d’offrir à « Clermont la maudite » son premier Bouclier de Brennus, le 29 mai 2010. On dit le Kiwi pragmatique, cartésien, terre à terre. On dit qu’il n’a jamais vraiment cru au fléau qui semblait, à la fin des années 2000, gangrener l’ASMCA et, par extension, sa ville. En est-on sûr ? « Je ne suis pas religieux mais je crois en quelque chose qui nous dépasse, nous confiait-il, il y a quelques années. Une partie de ma famille, notamment du côté de ma mère, est très superstitieuse. Ma cousine est bouddhiste et magnétiseuse. C’est le côté latin de notre clan, je pense. Ai-je déjà été voir un voyant ? Oui, une fois, au Zimbabwe. Un marabout qui lisait dans les ossements. Il m’avait dit qu’une très bonne chose m’arriverait, un jour, très loin de mon pays natal… » Au sujet des finales clermontoises, Malzieu rappelle à son tour : « La malédiction ? Ça me faisait marrer de voir les anciens psychoter (sic) là-dessus. Ils cherchaient tous le chat noir au club, dans leur famille, partout ! Mon oncle a même interdit à l’un de ses amis de monter au Stade de France en 2010. Ils l’avaient carrément enfermé chez lui ! » Cudmore enchaîne : « Cette histoire de mauvais œil, c’était juste un truc de journalistes. Moi, je crois surtout que les supporters clermontois, aussi merveilleux soient-ils, nous avaient placés dans un trop grand confort. Ils nous pardonnaient tout. Même après un match de merde, ils nous disaient, « Ce n’est pas grave, les gars, vous ferez mieux la prochaine fois ! » Du coup, on manquait de pression ; on n’avait plus besoin de nous terrer chez nous après les défaites. Je me suis rendu compte de tout ça quand j’ai débarqué à Oyonnax, un peu plus tard. Là-bas, après une défaite, les mecs au café ne te rataient pas : « Putain, Cudmore ! T’es venu en préretraite ou quoi ? » Moi, c’est ce genre de truc qui me fait avancer ». Le 29 mai 2010, Clermont et sa bienveillante « Yellow Army » décrochaient pourtant le premier Brennus de son histoire, nous offrant au passage le souvenir inoubliable de 100 000 personnes rassemblées place de Jaude. Cotter conclut : « En mars 2010, soit deux mois avant le titre, j’avais reçu une lettre au club : un homme m’écrivait qu’il venait de perdre son père et que celui-ci avait exigé qu’on l’enterre avec un téléphone portable à ses côtés, pour savoir si Clermont serait enfin champion de France. Alors, quand on a ramené le bouclier en ville, j’ai pensé à lui et, en voyant ces milliers de visages, j’ai compris que ces gens, cette ville, ce club, avaient beaucoup trop souffert de l’étiquette de losers qu’on leur avait collée. Si j’ai contribué, à mon humble façon, à les libérer d’un poids et changer leurs vies, je considère que j’ai rempli mon job… »

Voir les commentaires
Sur le même sujet
Réagir