Lomu : « J’ai peur de mourir »

  • Jonah Lomu, 63 sélections et 37 essais avec les All Blacks, est toujours la plus grande star qu'ait connu le rugby
    Jonah Lomu, 63 sélections et 37 essais avec les All Blacks, est toujours la plus grande star qu'ait connu le rugby
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Jonah Lomu, l’homme qui a fait passer des nuits blanches à tous les défenseurs de la planète, a longtemps lutté pour sa survie. Invité d’honneur du Midi Olympique et de la cérémonie des Oscars Midi Olympique qui l'avaient honoré, le meilleur joueur de tous les temps nous avait accordé un long entretien, en novembre 2013. Il fut question de sa carrière, de la maladie, des siens et aussi de la mort... Souvenirs d'une rencontre unique.

La berline qui conduisait Jonah Lomu de l’hôpital Necker au Fouquet’s plongeait vers les Champs-Élysées. Lorsque le chauffeur bifurqua finalement vers l’avenue George V, Jonah, l’homme qui fit basculer ce jeu dans le professionnalisme, extirpa difficilement son double mètre de l’habitacle. Au moment où il s’enfonçait vers les salons du Fouquet’s, il se heurtait alors à la lumière brutale d’un énorme lustre de cristal, fermait les yeux de surprise avant de sourire au maître d’hôtel et de conduire Nadene au restaurant gastronomique logé au premier étage. Jonah sortait de six heures de dialyse, tombait de sommeil mais se prêtait volontiers au jeu des paparazzis, griffonnait des autographes, expliquait à un touriste britannique les raisons de son séjour parisien, l’anniversaire de Midi Olympique et les quelques jours de vacances qu’il s’accorderait ensuite dans le sud, avec la mère de ses enfants. « Les dialyses font désormais partie de ma routine. Je passe environ six heures à l’hôpital, à raison de quatre fois par semaine. Est-ce douloureux ? Non. Mais c’est épuisant. » L’organe greffé en 2004 (le donneur, Grant Kereama, est toujours animateur de radio à Auckland) tourne aujourd’hui au ralenti.

Afin de compenser l’insuffisance rénale dont il souffre depuis près de vingt ans, Jonah Lomu n’a donc pas d’autre choix que les dialyses et les médicaments, censés purifier son sang et renforcer un système immunitaire émoussé par la maladie. Bon an mal an, malgré la lourdeur du rituel, l’ancien ailier des All Blacks a trouvé un équilibre. « Les premiers traitements auxquels j’ai été soumis ne me réussissaient pas. J’étais toujours affamé. Après la coupe du Monde 95, j’ai même dépassé les 140 kg. J’avalais deux poulets par jour ! » John Hart, son ancien entraîneur en équipe nationale, a toujours affirmé que Lomu n’avait jamais évolué à 100 % de ses capacités réelles. « Il n’a pas tort. Je n’avais pas 20 ans lorsque les premiers signes de la maladie sont apparus. Malgré tout, je pense avoir marqué quelques jolis essais… » Lesquels ont fait de lui une star planétaire. « J’ai toujours l’impression d’être plus connu en Europe qu’en Nouvelle-Zélande. À Paris, les gens sont incroyables. Un jour, un type m’a reconnu en voiture, a profité d’un feu rouge pour arrêter son véhicule au milieu du carrefour. Il a alors frappé à la porte du taxi pour me demander une photo. Derrière, les gens étaient fous de colère. Tout le trafic était bloqué. »

Jonah lève maintenant les yeux vers Nadene, comme pour demander à son épouse l’autorisation de poursuivre. Celle-ci, visiblement au fait de ce que s’apprête à raconter son mari, lui donne son blanc-seing : « Il y a quelques années, sur les Champs Elysées, une jeune femme a couru vers moi pour m’embrasser. Elle tenait à tout prix à me laisser quelque chose en cadeau. Mais elle n’avait rien sous la main. Alors, elle a enlevé son soutien-gorge et me l’a donné… » La Lomumania n’a pas de limite. Ni Jonny Wilkinson, ni Dan Carter, ni Sébastien Chabal n’ont jamais pu ne serait-ce que flirter avec la popularité de l’enfant de Mangere. « Le jour où Rupert Murdoch a fait basculer le rugby dans le professionnalisme, nous confiait Michael Jones quelques heures avant cette entrevue, il ne l’a pas fait par amour du jeu. Il voulait avoir Jonah sur son écran télé. Le reste, c’était de l’habillage. »

Je ne pourrais raffûter un bébé

Jonah Lomu se retourne rarement vers le passé. Quand il le fait, il a du mal à se persuader qu’il fut, quatorze ans plus tôt, l’homme qui humilia Mike Catt et fit de l’épaule intérieure de Xavier Garbajosa un membre tout aussi inutile que le petit orteil. « Je ne pourrais raffûter un bébé, aujourd’hui. Les deux dernières années ont d’ailleurs été un enfer, pour moi. J’ai eu envie de tout lâcher. J’ai souhaité que tout s’arrête. Sans mes enfants et ma femme, je n’aurais pu relever la tête. » Et Jonah de nous raconter cette soirée de septembre 2011 où, quelques heures après avoir ouvert le Mondial, il crut vivre ses derniers instants : « J’étais à la maison. Je trimbalais des rideaux d’une pièce à l’autre. Tout à coup, je me suis senti très faible, j’ai eu des vertiges et j’ai vomi. Quand j’ai perdu connaissance, ma tête a frappé le rameur dont on se sert, Nadene et moi, tous les matins. On m’a conduit d’urgence à l’hôpital. » Il fait claquer sa langue sur son palais, balaye le souvenir d’un geste de la main et s’empare du verre d’eau lui faisant face.

Lomu nous assure maintenant vivre comme si tout devait s’arrêter demain, chérit le projet olympique comme s’il était son propre sang, consacre plusieurs heures par jour à expliquer le rugby à Brayley et Dhyreille, ses deux fils. « Brayley est Français ; il est né à Marseille. Le jour de la finale de la Coupe du monde, il a même tenu à porter le maillot des Bleus. J’ai cru qu’il allait pleurer lorsque Richie (McCaw) a soulevé le trophée. Dhyreille, c’est la fashion victime de la famille. Il change de fringues cinq fois par jour. » À l’ombre des petites choses, comme apaisé par les bonheurs du quotidien, Jonah Lomu (38 ans) envisage un avenir. « Je pense à la mort, bien sûr. J’ai peur de mourir. » Mais tant que le monde lui épargne ses orages, il parvient tant bien que mal à oublier. « Les idées noires me rattrapent lorsque j’apprends la disparition d’autres personnes. Par exemple, le jour où le chanteur Barry White a perdu la vie après être passé par quatre ans de dialyse, j’ai accusé le coup. Mais le reste du temps, ça va. Ne vous inquiétez pas pour moi. » Celui que l’on a tour à tour surnommé le monstre, Godzilla ou Terminator clôt le sujet d’un sourire poli, mais ferme. « Et à ceux qui douteraient de moi, j’assure avoir été le sportif le plus surveillé de mon époque. Il ne se passait pas un match sans que je passe au contrôle antidopage. Je n’accepte pas que l’on me salisse. Mais j’accepte encore moins que l’on me prenne en pitié. »

Plumbah, le chien de garde

La dernière fois où on l’a pris pour plus faible qu’il ne l’était vraiment, Jonah Lomu avait 13 ans, mesurait 1, 90m et pesait plus de 100 kg. Ce soir-là, Jonah traînait dans les rues de Mangere, le quartier chaud d’Auckland. « Là-bas, ce n’est pas comme aux États-Unis. Si tu fais une connerie et que les mecs te retrouvent, ils défoncent ta porte et arrachent ta tête à mains nues. » Au moment où Jonah s’est assis sur le perron de ce resto à l’abandon, il était seul. Quelques minutes plus tard, un type d’une trentaine d’années arrivait par la droite, le menaçait avec un couteau avant de lui demander de retirer ses pompes. Alors, Jonah a déplié son immense squelette et gonflé le torse.

« Le mec a levé la tête et m’a dit : c’est bon, désolé, casse-toi ! Et j’ai repris mon chemin, mes chaussures aux pieds. » Deux ans plus tard, alors qu’il venait d’intégrer le Wesley College (« deux routes s’offraient à moi : ou la rue, ou le sport ; mes amis d’enfance sont ou en prison, ou six pieds sous terre, je crois avoir fait le bon choix »), il remportait les championnats scolaires du triple saut, du sprint et du 110 mètres haies. « Il est le plus bel athlète que j’ai jamais rencontré, poursuit Michael Jones. Jonah est unique. On raconte même qu’à la veille du Mondial 1995, les All Blacks reçurent ce fax à leur hôtel : le rugby est un sport collectif, les gars. Le rugby est un sport où quatorze d’entre vous passent la balle à Jonah. » L’anecdote fait sourire l’intéressé.

Lomu s’anime, anéantit les derniers centilitres de son verre d’eau, se frotte les mains. « Enfant, j’ai dû apprendre à croire en moi. Mais une fois que j’ai su me servir de la colère qui m’habitait, je me suis dit : si ton adversaire est imposant, prends-le de vitesse ; s’il est rapide, écrase-le et passe en force. » Cette colère qui l’a toujours habité, Jonah Lomu a mis longtemps avant de la contrôler, pour mieux s’en servir. « Si je dois transmettre quelque chose à mes deux fils, je veux que ce soit cette force de caractère. » S’il échoue, il s’en remettra alors au destin, lequel a jusque-là jonché son existence de « bodyguard » qu’il nomme encore ses anges gardiens. « Quelqu’un doit prendre soin de moi, là-haut… Je vais vous raconter une anecdote : le jour où un énorme chien a pénétré dans notre propriété et s’est jeté sur Brayley, j’ai eu la peur de ma vie ; mais notre minuscule Plumbah, de qui mon fils était inséparable, s’est interposé, lui a mordu les pattes et l’a fait fuir. Il faut croire que David peut parfois vaincre Goliath. » C’est aussi ce que pensèrent Tony Underwood, Will Carling ou Mike Catt, le jour où le monstre leur passa sur le corps…

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Les commentaires (1)
jmbegue Il y a 1 mois Le 04/07/2020 à 09:54

"La Lomumania n’a pas de limite". Je crois surtout que c'est la bêtise humaine qui n'en a pas.