Roman d'un club - Colomiers : quand la Colombe planait

  • Le Colomiers du président Michel Bendichou (en bas sur la page de gauche) mais aussi des Galthié, Sieurac, Sadourny, Tabacco à la fin des années 90 ont enchaîné trois finales : Challenge européen en 1998, Coupe d’Europe en 1999 puis celle du championnat de France en 2000 sous la houlette de Jean-Philippe Cariat et Serge Milhas. Photos Midi Olympique, Icon Sport et Colomiers Rugby
    Le Colomiers du président Michel Bendichou (en bas sur la page de gauche) mais aussi des Galthié, Sieurac, Sadourny, Tabacco à la fin des années 90 ont enchaîné trois finales : Challenge européen en 1998, Coupe d’Europe en 1999 puis celle du championnat de France en 2000 sous la houlette de Jean-Philippe Cariat et Serge Milhas. Photos Midi Olympique, Icon Sport et Colomiers Rugby
  • Quand la Colombe planait
    Quand la Colombe planait
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De 1997 à 2000, Colomiers s’est invité parmi les cadors du rugby français et européen en disputant, chaque année, une finale. À l’arrivée, les Haut-Garonnais ont remporté un Challenge Européen mais ont surtout marqué les esprits par leur jeu enlevé, dans le sillage des Sadourny et Galthié.

En débarquant au stade du Sélery, à l’été 1994, Patrick Tabacco, Toulousain de naissance et troisième ligne international en devenir, découvre un club décidément pas comme les autres : "Je reste marqué par ma première venue à Colomiers. Je venais de partir de chez moi après une prise de tête avec mon père. J’avais raconté mes problèmes personnels au président Michel Bendichou en lui expliquant que je me retrouvais à la rue, entre guillemets. Il avait sorti son chéquier et m’avait dit de prendre un appartement à Colomiers. Il y a peu de présidents qui auraient réagi de la sorte. Il ne nous prenait pas pour des numéros mais pour des membres de la famille et on avait envie d’aller se faire mal pour lui. Je savais dès le premier jour que j’avais fait le bon choix et que ce club correspondrait à mes valeurs."

Quand la Colombe planait
Quand la Colombe planait

En première division mais à l’ombre du clinquant Stade toulousain, la Colombe cultivait le goût des choses simples, en toute humilité. Mais pas seulement… "Sa grande force, c’était d’avoir conservé une approche et une ambiance dignes d’un club amateur tout en étant compétitif en termes de résultats", décrit l’international n°917. "À première vue, nous n’avions pas les structures pour rivaliser avec les équipes les mieux armées mais, dans la tête de chacun, il y avait le rêve de bousculer la hiérarchie", poursuit Bernard De Giusti, troisième ligne de 1995 à 2006. Dirigeants et joueurs étaient unis par cette même volonté. "On nous appelait les banlieusards mais nous ne faisions pas de complexe pour autant, rappelle Jean-Luc Sadourny, capitaine d’alors. Nous avions l’envie de nous frotter au meilleur et de montrer ce que l’on valait." "Il y avait une grande force collective, reprend l’actuel entraîneur de Fleurance. La plupart d’entre nous avaient pâti d’un manque de reconnaissance au cours de leur carrière : il y avait de la frustration quelque part et l’intention de montrer à ceux qui n’avaient pas cru en nous qu’ils avaient eu tort."

Fabien (Galthié) gérait tout de A à Z. C’était l’entraîneur sur le terrain : il annonçait les combinaisons dans le jeu comme en touche.

Au milieu des années 1990, Colomiers et ses soldats méconnus commencent à voir leur ambition devenir réalité. Lentement mais sûrement, les Bleus deviennent des concurrents crédibles. Leur principal atout ? Un vestiaire à l’unisson. "C’était comme une grande famille, avec des liens très forts, se plaît à rappeler Jean-Luc Sadourny. Nous avons pris énormément de plaisir, sur le terrain comme en dehors. Je ne dirais pas que l’on était de grands fêtards mais nous avons vécu des moments exceptionnels." "Il y avait un groupe très solidaire avec une entente limite fraternelle entre les joueurs", reprend De Giusti. "Nous étions tous dévoués à l’équipe, confirme Patrick Tabacco. Il y avait une complémentarité hallucinante, chacun restait à sa place, il n’y avait ni hypocrisie ni jalousie. Honnêtement, je n’ai pas souvenir d’une seule embrouille. Il y en a deux qui étaient amenés à se mettre en valeur car ils avaient la sélection en tête et c’était légitime. Mais leur talent était au service de notre collectif, composé de joueurs moyens plus qui progressaient à leur contact." Aucune épopée ne peut s’écrire sans de grands hommes : les deux en question se nommaient Jean-Luc Sadourny et Fabien Galthié. Deux guides au tempérament opposé et compatible : "Fabien gérait tout de A à Z. C’était l’entraîneur sur le terrain : il annonçait les combinaisons dans le jeu comme en touche, il transmettait les consignes, il savait transcender les mecs… Jean-Luc, lui, parlait surtout avec son corps : il montrait la voie sur le terrain. Avec lui, c’était la relance assurée. Il donnait le tempo et tout le monde le suivait."

Quand la Colombe planait
Quand la Colombe planait

"Tous nos entraînements commençaient par un toucher"

Dans le sillage de son arrière et de son maître à jouer, la Colombe se signalait par ses envolées à répétition. "Ça envoyait du jeu de partout, c’était notre marque de fabrique et personnellement ça me collait à la peau. Après, devant, nous étions plutôt moyens, surtout en mêlée car notre pack était assez léger. Tout reposait sur la mobilité et la recherche d’espaces." Une philosophie comme un héritage d’un passé récent : "C’était l’ADN qui avait été inculqué à la fin des années 80, par Christian Jutge, Christian Deléris et José Oses, raconte Jean-Luc Sadourny. Nous l’avons fait perdurer : l’intégralité de nos combinaisons misait sur ce jeu de mouvement." Le fil rouge de cette épopée : "Tous nos entraînements commençaient par un toucher avec avants contre trois-quarts, reprend Patrick Tabacco. Nous avions tous hâte de commencer la séance. Au-delà du côté ludique, ça nous a beaucoup aidés à développer la vision panoramique et la dextérité. Même les piliers aimaient jouer à la baballe. C’était loin d’être le cas partout. Quelque part, nous étions avant-gardistes." Bernard De Giusti se souvient : "Ces habitudes ont aussi permis de nourrir la complicité dans le groupe. Et c’était assez jubilatoire quand l’on parvenait à battre les trois-quarts." Cette petite habitude s’inscrivait dans une démarche globale : "C’étaient les premiers temps de la préparation physique. Notre préparateur ne venait pas du rugby mais de l’athlétisme et il nous avait permis de développer nos capacités de course." "On en avait sacrément bavé pour être le plus réactif possible", se souvient le capitaine. "À l’époque, on travaillait aussi beaucoup avec la section omnisports de Colomiers pour la force athlétique et la musculation, poursuit Bernard De Giusti. Ça ne faisait peut-être pas professionnel de changer de lieu de travail mais ça correspondait à ce club qui ne pouvait pas grandir aussi vite que les autres." Patrick Tabacco se souvient avec une douce nostalgie de ces premiers temps du professionnalisme : "Tout était en train de changer : les entraînements avaient été multipliés par deux, c’était le début du lift et du contre en touche…" Et le troisième ligne d’ajouter, un sourire dans la voix : "Je me souviens que j’emmenais mon chien faire le footing avec nous. Ça ne se ferait plus désormais. Ça commençait à être pro mais avec les bons côtés de l’amateurisme encore."

À la croisée des chemins, Colomiers avait trouvé sa voie et montait progressivement vers les sommets. Forte de son identité et ses particularités, elle n’en finissait plus d’étonner. En 1997, elle domine ainsi le champion d’Europe en titre, Brive, en 8e de finale du championnat de France. "Ce qui était génial, c’est que l’équipe dépassait tous les objectifs, évoque Patrick Tabacco. Elle avait les résultats sans avoir la pression." "Personne ne nous attendait si ce n’est nous-même. Si l’on se plantait, ce n’était pas grave", appuie l’ancien arrière international. Ce statut a peu à peu évolué. L’année d’après, en février 1998, les troupes de Jacques Brunel et Philippe Ducousso écrivent une ligne au palmarès du club en remportant la Conférence européenne face à Agen (45-3). "C’était génial à vivre mais ce titre n’avait pas plus de valeur que ça, d’autant que c’était une finale franco-française, tempère Patrick Tabacco. Ça aurait eu une autre résonance si ça avait été face à une formation étrangère." Son homologue de la troisième ligne se rappelle d’ailleurs d’un exploit décisif outre-Manche, lors de la phase de qualification : "J’avais été marqué par notre victoire à Richmond. C’était le favori de la compétition et il y avait une moitié d’internationaux dans son XV de départ. Ça avait été comme un déclic sur la scène européenne. Avant, on y allait juste pour voir. Mais dès lors, c’était pour s’affirmer, vraiment."

Sadourny : "En 1998, on se sentait invincibles"

Le troisième ligne et ses partenaires le savaient, désormais : ils pouvaient légitimement viser plus haut. Jacques Brunel, alors jeune entraîneur, était farouchement déterminé à emmener ses troupes plus loin : "Il avait un fort charisme. Il savait nous envoyer au feu, c’était un passionné du jeu d’avants même s’il avait joué arrière." De Giusti poursuit : "Sur les déplacements, offensifs et défensifs, il était visionnaire." Plus expérimentée, plus confiante, la Colombe parvient, l’année d’après, en finale de la grande Coupe d’Europe, cette fois, après avoir écarté le Munster et Perpignan. À Dublin, devant 50 000 supporters euphoriques, Jean-Luc Sadourny et ses partenaires craquent face à l’Ulster, 21 à 6. "Le contexte était particulier, sur fond de réunification politique des deux Irlande et avec un climat hostile", raconte le troisième ligne. Patrick Tabacco, en toute honnêteté, ajoute : "On n’était peut-être pas à notre place. Les Anglais s’étaient désistés et on n’aurait peut-être pas atteint ce stade de la compétition s’ils avaient participé…"

Michel Bendichou ? Il prenait vraiment à cœur son rôle de président. Un peu trop car je pense qu’il est décédé à cause de ça. C’est regrettable que sa passion se soit répercutée sur sa santé.

L’exercice 1999-2000 est attendu comme celui de la consécration, sous la houlette de Jean-Philippe Cariat et Serge Milhas. Il est avant tout émaillé par la suspension de Richard Nonès, exclu deux ans pour une prétendue fourchette à Pontypridd : "C’est à travers ce genre d’épreuves qu’un groupe se fédère encore plus. Richard avait injustement été suspendu, il n’avait rien fait et tout le monde s’est resserré autour de lui", reprend De Giusti. Les Haut-Garonnais ne perdent pas de vue leur objectif : en dominant, ironie de l’histoire, la Section paloise de Jacques Brunel en demie, ils s’invitent au Stade de France, un 16 juillet, pour défier le Stade français. Vingt ans après, Patrick Tabacco enrage encore : "J’ai récemment revu les images du match et je me suis convaincu que l’on aurait dû gagner sans problème. Nous avions outrageusement dominé, avec 70 % des ballons. Mais une semaine après nous avoir envoyé en finale, David (Skrela) loupe des pénalités faciles. C’est comme ça…" "Il y avait eu trop de précipitation et il nous a vraiment manqué la conquête, confirme son partenaire de la troisième ligne. Quand je repense à cette dernière action décisive : nous avons une mêlée à cinq mètres et l’on prend une nouvelle pénalité." L’heure de Patrick Tabacco et de ses partenaires paraissait pourtant être arrivée : "Sur les cinq années précédentes, il y avait eu une progression qui aurait mérité un titre. Ne pas avoir inscrit le nom de Colomiers sur le Bouclier reste le plus grand regret de ma carrière, avec le fait de ne pas avoir gagné la Coupe d’Europe." "A mes yeux, c’était en 1998 que l’on avait tout pour aller au bout. On se sentait vraiment invincibles cette année-là", témoigne Jean-Luc Sadourny. Une nouvelle occasion en or venait de filer entre leurs mains. Une telle opportunité ne se représenterait plus : "L’année d’après, nous perdons bêtement en quart face à Castres. Et puis, l’équipe a commencé à perdre de plus en plus de joueurs", souffle De Giusti.

Quand la Colombe planait
Quand la Colombe planait

La suite reste inscrite d’une pierre noire dans les annales, avec cette rétrogradation administrative en 2004 et surtout, quelques mois plus tôt, le décès de Michel Bendichou, terrassé par une hémorragie cérébrale le 1er janvier. La fin d’une époque, définitivement : "Tout s’est effondré d’un coup, se remémore l’arrière et capitaine. Ça a été difficile pour tout le monde de perdre Michel. C’était la pierre centrale de tout, notre père spirituel, celui qui m’avait convaincu de rester à travers toutes ces années." "C’était tellement inattendu, confirme Bernard De Giusti. Ça a fait mal. Michel restera le président emblématique, celui qui a emmené le club aux sommets. Il prenait vraiment à cœur son rôle de président. Un peu trop car je pense qu’il est décédé à cause de ça. C’est regrettable que sa passion se soit répercutée sur sa santé et ait fini par l’emporter." Le stade Sélery, le théâtre de ses rêves, porte son nom depuis. Le plus beau des hommages pour un serviteur. Et, pour tous les supporters de la Colombe, un joli rappel de ces belles années passées au sommet.

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