Rattez : « Les rugbymen sont de grands enfants »

  • Vincent Rattez (France) inscrivant son premier essai avec les Bleus pendant le Tournoi des 6 Nations 2020 contre l'Angleterre
    Vincent Rattez (France) inscrivant son premier essai avec les Bleus pendant le Tournoi des 6 Nations 2020 contre l'Angleterre Icon Sport / Icon Sport
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L'international se confie dans un entretien accordé à midi Olympique. Il revient sur le Tournoi avec les Bleus, mais également sur son arrivée à Montpellier la saison prochaine... 

On vous a laissé le 9 février, lors de France-Italie, lorsque vous quittiez la pelouse avec une grave blessure (fracture du péroné). Comment allez-vous physiquement ?

Bien, très bien même. J’ai le sentiment que tout ça est derrière moi. Ça le sera vraiment quand j’aurai refait un match et que j’enchaînerai. J’ai encore la cheville droite un peu plus verrouillée que l’autre. Je glace après les entraînements, il y a encore quelques raideurs. J’ai une plaque et des vis, aussi, dont il faudra voir si je les garde. Mais mentalement, c’est derrière. Je peux attaquer à fond. Et je devrais presque remercier le confinement.

Pourquoi ?

J’ai pu profiter de cette période pour poursuivre ma rééducation donc, pour moi, la situation n’a pas changé grand-chose. Même rien. J’allais dans un centre de rééducation à côté du stade, une structure indépendante du Stade rochelais. J’ai continué à profiter de 3 ou 4 séances par semaine donc je n’ai pas trop perdu de temps. J’étais dans les délais et j’ai pu reprendre l’entraînement à fond, dès ma reprise à Montpellier. Je peux faire toutes les séances avec le groupe, donc tout va bien !

Le confinement, finalement, a été une aubaine pour vous !

C’est bizarre à dire mais oui, presque. En tout cas, je l’ai bien vécu, aussi, parce qu’il m’a enlevé une part de frustration. Il n’y avait pas de rugby à la télé, pas d’entraînement du club. Les copains ne jouaient pas, donc je n’avais pas l’impression de rater un truc. Je n’ai pas connu de sensation de manque, pas d’impact mental. Au final, je poursuivais ma rééducation dans mon coin ; les prisonniers, c’était eux !

Êtes-vous du genre à perdre patience, pendant vos périodes de blessure ?

Si j’appréhendais, c’est justement parce que je n’avais jamais connu cette situation. Jusqu’ici, je me suis très peu blessé et jamais pour plus de deux ou trois semaines. Mais à chaque fois, ces quelques semaines me semblaient déjà être une éternité. Donc là, trois mois d’absence au minimum, je m’inquiétais franchement ! Je le répète, la situation m’a simplifié la vie.

En avez-vous aussi profité pour accélérer votre installation à Montpellier ?

Non. Je devais descendre pour visiter quelques maisons la semaine après ma blessure, pendant le repos accordé par l’équipe de France. Avec la fracture, je n’ai pas pu le faire. Ensuite, il y a eu le confinement. En suivant, j’ai enfin pu venir chercher une maison ; je pensais en avoir acheté une et au dernier moment, il y a eu un retournement de situation. Résultat, à deux semaines de la reprise, je n’avais toujours rien. J’ai trouvé une location, au plus vite. Je ne suis pas encore vraiment installé.

Certains joueurs qui changent de club cet été ont obtenu une dérogation pour effectuer la reprise avec leur nouvelle équipe, dès début juin. Pas vous. Regrettez-vous que le Stade rochelais ne vous ai pas libéré ?

Pas du tout. Au contraire, avec ces problèmes de maison, ça m’a bien arrangé de pouvoir rester à La Rochelle ! Ces quelques semaines en juin m’ont aussi permis de partir correctement du club. J’ai pu revoir tous les copains, profiter une dernière fois de ce groupe où règne une super ambiance. On s’est fait les derniers restaurants, les dernières fiestas. C’était très bien comme ça.

Vous arrivez à Montpellier pour remplacer Nemani Nadolo…

(il coupe) S’ils voulaient vraiment remplacer Nadolo, ils auraient dû en prendre deux comme moi ! Sans rire, il doit faire le double de moi. Mais désolé : je n’ai pas de jumeau.

Doit-on y voir un symbole de l’évolution du jeu à pratiquer au MHR ?

Je n’y ai pas réfléchi plus que ça. C’est sûr que je n’ai pas du tout le même style que Nadolo ou même Nagusa, qui vient aussi de quitter le club après dix années de superbes services. Attention à ne pas caricaturer non plus : les deux Fidjiens sont de grands joueurs et, surtout, des joueurs bien plus techniques que tout ce que les clichés en disent. Nadolo, c’est certes un joueur atypique mais il a aussi de supers mains et un très bon jeu au pied ! Il est capable de "poser" des passes après contact à tout moment. Avec un tel gabarit, il a une technique impressionnante !

S’il faut le plaquer, comment vous y prenez-vous ?

D’abord, la base : moins on le plaque, mieux on se porte (rires). Donc, avant le match, on joue à chifoumi entre ailiers pour savoir qui va se mettre en face.

Sérieusement ?

Non, je rigole. On reste des rugbymen donc s’il faut y aller, on y va. Mais comme je le disais, le mieux est qu’il ne touche pas le ballon. Nadolo, s’il faut le prendre une fois, on fait sa prière et on fonce. Mais s’il faut le prendre plein fer tout le match, l’après-midi devient vite longue… Donc, le mieux, c’est d’éviter qu’il ait le ballon en montant très fort sur les centres. Ou, au moins, être sur lui avant qu’il ne soit lancé à pleine vitesse.

Paradoxalement, vous devez aussi être très dur à défendre pour lui ?

En général, les adversaires n’aiment pas défendre sur un petit gabarit. On parle de Nadolo mais défendre sur Kolbe, ça peut tout autant devenir un enfer !

Vous êtes dans cette catégorie "poids plume". Est-ce un objectif de vous renforcer ?

Absolument pas. Lors de mes 2 ou 3 premières années en pro, avec Narbonne, j’ai pris un peu de poids avec la musculation. Mais je connais mon corps, je sais que je ne ferai jamais 90 kilos. 85 kg non plus, d’ailleurs. C’est ainsi et cela ne me tracasse absolument pas. Il n’y a que les lendemains de match, parfois, où les douleurs vous rappellent que vous êtes un poids plume dans ce sport. Mais je suis bien dans mon corps et bien dans mon rugby. Se battre au quotidien, s’obliger à faire six repas par jour et ne prendre aucun plaisir quand on passe à table, ce n’est pas mon truc. Non merci !

Doit-on résumer votre choix de vous engager à Montpellier à la seule personne de Xavier Garbajosa, que vous aviez connu à La Rochelle ?

En grande partie, oui. La présence de "Garba" a compté dans mon choix. Mais ce n’est pas le seul paramètre.

Quoi d’autre ?

Je ne vais pas mentir, il y a l’aspect financier. Ce serait hypocrite de ne pas le dire.

Les joueurs sont rares à l’admettre…

Ça peut être mal vu, je le sais mais j’ai un peu de mal à comprendre pourquoi. Parfois, les gens pensent encore que le rugby c’est un seul club, une seule famille, un seul maillot… En vérité, avec le professionnalisme, le rugby est devenu du foot un peu déguisé. Les sommes ne sont pas les mêmes, c’est sûr, mais les hommes d’un seul club sont rares et le seront de plus en plus. Ceux qui partent, qui changent de club, peuvent le faire pour de multiples raisons. Mais il est très rare que l’argent ne soit pas un des critères. C’est comme dans tous les métiers : il y a des opportunités professionnelles à saisir et l’argent fait partie des critères d’opportunité. Dire le contraire, ce serait mentir. Je ne comprends pas trop en quoi ce serait tabou. Même si ce n’est pas le seul argument de négociation.

Quoi d’autre, encore ?

La présence de "Garba", on l’a dit juste avant. Et le cadre de vie. J’ai vécu cinq ans à Narbonne et c’est vrai que la vie est chouette sur la côte méditerranéenne. Le soleil, la plage à côté… Je ne me verrai pas jouer dans un club dont je n’aime pas la ville. Si vous vous blessez, qu’il pleut quand vous ouvrez les volets de la maison ou que vous n’avez envie d’aller nulle part pour vous promener, vous chopez vite le cafard. Là, je sais que si je me blesse demain, j’irai me ressourcer à la plage. Il y a pire, non ?

Vous n’aviez pas cela à La Rochelle ?

Si, le cadre de vie est aussi super à La Rochelle. Mais je venais de passer quatre ans au club. J’avais sûrement besoin de changer d’air. Avant ça, j’avais aussi fait quatre ans à Narbonne et j’avais aussi éprouvé le besoin de partir. Il faut croire que je suis soumis à des cycles de quatre ans… Le club, aussi, était en train de changer de cycle. Beaucoup de joueurs dont j’étais très proche venaient déjà de partir, juste avant moi. C’était le bon moment, c’était mon tour. Ce qui n’enlève rien à tout le plaisir que j’ai pu prendre lors de mes années rochelaises.

Arriver en connaissant déjà l’entraîneur, qu’est-ce que cela change ?

Je connais déjà son discours et le rugby qu’il prône. Il me connaît aussi bien. S’il souhaite me faire venir, c’est donc qu’il me veut vraiment. La part d’inconnue est forcément réduite.

Le vestiaire de Montpellier est réputé assez particulier, scindé pour ne pas dire clanique. Est-ce un paramètre qui vous a fait réfléchir ?

Je me suis renseigné sur cet aspect, c’est vrai. Il ne faut pas mentir, cette idée d’un vestiaire scindé à Montpellier, tout le monde en a déjà entendu parler dans le rugby français. Les joueurs admettent d’ailleurs qu’il y a eu des périodes compliquées.

Et donc, cela ne vous a pas effrayé ?

Il ne faut pas non plus stigmatiser le MHR. Dans tous les vestiaires, il y a des groupes par affinité. Ne serait-ce que par facilité de langage. Les anglophones ont tendance à passer plus de temps entre eux, idem pour les francophones. Les Fidjiens sont souvent dans leur coin. C’était aussi le cas à La Rochelle, comme dans tous les clubs ! Ça ne veut pas dire que les mecs ne s’entendent pas bien entre eux, qu’ils ne s’adressent pas la parole. À Montpellier, la chose a sûrement été un peu exacerbée par le fait qu’il y avait beaucoup de Sud-Africains, qui vivaient un plus entre eux. Mais je suis ici depuis quelques jours et je constate une très bonne ambiance. Il y a déjà eu de belles parties de ping-pong où tout le monde se mélange et où ça déconne bien.

On se souvient de vos parties de ping-pong enflammées, en 2017 à Durban sur la terrasse de l’hôtel des Bleus, face à l’océan indien…

(il rigole) C’est vrai qu’il y avait eu quelques parties de belle tenue à l’époque !

Vous êtes donc un pongiste confirmé ?

Même pas, non. Mais la table de ping-pong, c’est souvent un point de rassemblement de l’équipe. Vous organisez une tournante, tout le monde se prête au jeu. C’est justement un moment où les différents groupes du vestiaire se mélangent. Ça rigole, ça se détend. Les Fidjiens, qu’on dit souvent plus discrets, ne sont pas les derniers à chambrer ! Ce sont des moments importants dans la vie d’un groupe.

À Durban, vous jouiez beaucoup avec Nans Ducuing. On imagine qu’il y avait un bon niveau de tchatche…

Nans, il est très, très bon ! Surtout, il ne joue pas un rôle et ne se force pas du tout. Il est vraiment comme ça, tout le temps. Depuis cette tournée en 2017, on est d’ailleurs restés assez proches. On est souvent en contact. Il m’a bien fait marrer pendant ce confinement ! Avec "Jibé" Dubié, ils ont fait très fort avec leurs vidéos. C’est de la déconne, mais pas seulement. Leurs petits sketchs, c’est aussi important pour l’image du rugby.

Vraiment ?

Oui, ils portent une super image pour notre sport et la communication de l’UBB a su en jouer. Ça amène un bol d’air frais. Avec le professionnalisme, l’image du rugby a changé. Les gens ont parfois l’impression que tout est devenu très sérieux, un peu austère. En réalité, la majorité des joueurs est certes professionnelle, mais nous sommes surtout de grands enfants ! Quand on dit "mon métier, c’est rugbyman" c’est un peu nul. C’est notre titre, notre statut, mais nous sommes d’abord venus au rugby, enfant, pour jouer avec un ballon. Pas pour en faire un métier. C’est donc bien de montrer cet aspect-là de notre sport, cette fraîcheur plutôt que de seulement parler de ceux qui se plaignent tout le temps et véhiculent une mauvaise image…

Comme Nans Ducuing, vous avez découvert l’équipe de France lors de cette tournée 2017 en Afrique du Sud. Et comme lui, vous aviez très peu joué alors…

Nans avait quand même plus joué. Moi, douze minutes !

Disons que c’est une entrée en Bleu par la petite porte.

Oui, je n’avais d’ailleurs pas trop compris. Une tournée comme ça où il n’y avait pas grand-chose à jouer, je la voyais comme un moment où ça pouvait tourner, où j’aurai ma chance. Au final, j’ai joué 12 minutes en trois matchs. Trois matchs sans enjeu, en plus. Et on prend trois roustes. J’étais rentré dégoûté.

Vraiment ?

Humainement, je m’étais régalé mais sportivement, j’étais frustré. Mon premier aperçu des Bleus n’avait pas été top. Je n’avais pas été au niveau pour espérer jouer plus ? J’avais joué dix minutes, touché un seul ballon, mon autocritique était vite faite…

À l’époque, Guy Novès était le sélectionneur. Vous avait-il donné des explications ?

Non, je n’ai jamais eu trop d’explications. Je ne savais pas comment il fonctionnait, donc je n’étais pas allé en demander non plus. Après cet épisode, je n’avais plus trop d’attente autour de cette équipe de France. Quand j’étais appelé, je savais que j’y allais pour faire le nombre, pour les oppositions… Idem l’été dernier pour la Coupe du monde. Je suis appelé, je fais toute la préparation mais au final, je ne rentre jamais dans les plans. Même pour les matchs amicaux.

Vous êtes tout de même appelé en renfort et figurez sur la feuille de match pour le quart de finale.

Oui et je joue… deux minutes ! Voilà...

Finalement, votre histoire avec l’équipe de France débute vraiment en février dernier, lorsque vous êtes titularisé face à l’Angleterre ?

Damian (Penaud) se blesse. Je devais être remplaçant et tout d’un coup, je me retrouve à débuter. Je l’ai appris la veille du match. Je me suis alors dit : "Enfin, je vais enfiler ce maillot pour jouer un peu plus de deux minutes !"

Que retenez-vous de ce match ?

Ça, justement. Que j’ai débuté et que j’ai joué. Dans les vestiaires, je me disais : "ça y est, c’est cool, je vais enfin jouer !" Tout n’a pas été parfait, je le sais. J’ai fait de mon mieux. Et j’ai pris du plaisir.

Cette notion de plaisir revient beaucoup dans votre discours…

C’est important, non ? On vit donc de notre passion, cela doit véhiculer de la bonne humeur. Si c’est pour faire la gueule quand tu te lèves, chaque matin et que tu prends la route de l’entraînement, il faut vite faire autre chose.

Le XV de France n’est-il pas un objectif de carrière ?

Ça ne l’a jamais trop été. Ma priorité, c’est mon club. J’y suis 11 mois sur 12, il concentre donc l’essentiel de mes objectifs. Je n’ai jamais commencé une saison en me disant que je voulais absolument être en équipe de France. Je veux être bon pour mon club. Si je suis le meilleur, l’équipe de France viendra. Si j’y suis tant mieux. Si je n’y suis pas, ce n’est pas grave. Quand tu n’es pas pris avec les Bleus, il reste un paquet de monde plus malheureux que toi sur cette planète. Il faut quand même relativiser, on a une belle vie quoi qu’il arrive !

L’ambiance a-t-elle réellement changé dans le vestiaire du XV de France, ou est-ce de la communication ?

Il y a eu des évolutions, c’est vrai. Un état d’esprit qui se rapproche des clubs. Ça avait déjà commencé durant la préparation à la Coupe du monde. C’était très dur sur le terrain mais en dehors, nous avons construit une très bonne cohésion de groupe. On passait du temps ensemble, on jouait aux cartes, on allait au restaurant en équipe. Nous avons aussi obtenu de mettre la musique à fond dans le vestiaire. Ce sont des petites choses, mais qui montrent que l’ambiance s’était décontractée. C’était moins lourd, moins austère. Je crois aussi que la Coupe du monde a permis à tout le monde de prendre confiance en notre capacité à gagner ou, au moins, à sortir de gros matchs. Aujourd’hui, il y a de l’enthousiasme. C’est plus jovial, au quotidien.

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