Roman d'un club - Ils sont fous ces Castrais

  • En décrochant deux Boucliers de Brennus au cours de la décennie, les Castrais se sont immiscés au milieu des mastodontes du rugby français. En 2018, Rory Kockott et Rodrigo Capo Ortega, deux légendes du CO, ont soulevé ensemble leur deuxième Brennus après celui décroché en 2013 avec les Dulin, Andreu, Talès, Teulet ou encore "Ibou " Diarra. Christophe Samson a également participé aux deux derniers titres des Tarnais. Photos Icon Sport
    En décrochant deux Boucliers de Brennus au cours de la décennie, les Castrais se sont immiscés au milieu des mastodontes du rugby français. En 2018, Rory Kockott et Rodrigo Capo Ortega, deux légendes du CO, ont soulevé ensemble leur deuxième Brennus après celui décroché en 2013 avec les Dulin, Andreu, Talès, Teulet ou encore "Ibou " Diarra. Christophe Samson a également participé aux deux derniers titres des Tarnais. Photos Icon Sport
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Le Castres olympique aura marqué la décennie 2010 avec trois finales dont deux titres de champions de France. La formation tarnaise aura été la sensation de ces années, grâce à un collectif à la puissance rare. Retour sur ces marquantes odyssées.

Quand les futures générations dépoussiéreront, dans un avenir plus ou moins proche, le roman des années 2010, elles liront les conquêtes de Toulon et de sa galaxie d’étoiles, le couronnement tant attendu de l’institution Clermont, le renouveau de l’éternel Stade toulousain, les éclairs du clinquant Stade français, la montée en puissance du fortuné Racing 92… Et, au milieu de ces clubs phares, il découvrira les surprenants exploits du Castres olympique. Ce présumé petit parmi les grands : "C’est le village gaulois au milieu des grosses armées", sourit Rémi Talès. Vraiment ? "Il ne s’agit pas de faire les pleureuses mais il suffit de regarder les effectifs, évoque Marc-Antoine Rallier. Il y avait de très bons joueurs mais moins de stars internationales qu’ailleurs." "Le club s’est toujours servi de cette image, explique Christophe Samson. Nous avons constamment voulu nous sentir différents. Et ça a marché. C’était une motivation supplémentaire."

Ils sont fous ces Castrais
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Une autre approche du rugby, aussi. Après avoir porté les couleurs de Clermont et Toulon, le deuxième ligne international avait découvert un environnement digne d’un autre temps, d’une autre division en débarquant dans le Tarn : "Au Lévezou, tout est ouvert, les supporters se garent au bord de la route et sautent le fossé pour venir te voir. À mon arrivée, la salle de muscu était à l’ancienne et le stade faisait amateur avec tous les petits vieux au long de sa main courante. Ça me changeait de ce que je connaissais." A l’ère des mégalopoles, la sous-préfecture tarnaise a suivi son petit bonhomme de chemin. Censé le mener jusqu’aux sommets. Le véritable point de départ de cette odyssée remonte à l’été 2009. "Le grand changement est intervenu avec l’arrivée des deux Laurent (Travers et Labit, N.D.L.R.), raconte Rodrigo Capo Ortega, présent depuis 2002. Ils sont venus avec un super projet, une conduite à suivre, un discours basé sur la notion de groupe. Avant, il n’y avait pas autant cette dimension collective. Tout a changé à partir de là." Marc-Antoine Rallier en parle aussi comme d’un instant charnière : "Quand ils ont fait leur présentation, je me suis dit : "Ah oui, là, c’est pro, c’est carré…" Ils ont tout structuré, ont posé leur patte sur le recrutement, ont intégré les espoirs."

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"Je ne pensais pas être champion avec le CO"

Après avoir esquivé la relégation en 2008-2009, le CO redécouvre l’ambition sous la houlette de ses deux bâtisseurs : il atteint à deux reprises les quarts de finale et devient de plus en plus attractif, attirant joueurs revanchards et beaux potentiels méconnus. À l’été 2011, Rory Kockott et Rémi Talès rejoignent, entre autres, le club tarnais, désireux de repousser les limites : "Je ne vais pas mentir, je ne pensais pas être champion de France avec le CO quand je suis arrivé, avoue "Talo". Mais il y avait déjà une belle progression, le groupe avait pris de l’expérience… Le fait qu’on ne soit jamais favoris, ça a rendu encore plus beau ce qui est arrivé après." Au printemps 2012, le numéro 10 et ses partenaires luttent farouchement contre le Stade toulousain en demi-finale. "Ça a été un déclic malgré la défaite : tout le monde a compris que l’on pouvait rivaliser avec les meilleurs", se remémore l’ouvreur international. "L’été d’après, en stage à Falgos, il y avait déjà l’ambition d’aller au bout dans les esprits, confirme Marc-Antoine Rallier. On ne se l’est pas dit comme ça. Mais le but affiché, en interne, était de faire mieux. Et qu’est-ce qu’il y a de mieux qu’une demie ?"

À l’automne, une légère secousse ébranle le Lévezou : les deux Laurent donnent leur préavis de départ. "C’est marrant car, de l’extérieur, tout le monde pensait que les coachs avaient déjà la tête au Racing et que le groupe pouvait être déstabilisé, reprend le talonneur. Au contraire, ça nous a libérés, resserrés. L’histoire allait se terminer et il fallait que la fin soit belle." "Tout le monde s’était mis cette idée dans la tête", confirme Rémi Talès. Une obsession. Une intime conviction : "À partir des quarts et de la victoire contre Montpellier, je ne saurais pas l’expliquer, mais nous étions persuadés que c’était notre année." Christophe Samson se replonge dans cet état de grâce : "On ne craignait personne, on se sentait vraiment fort. Il n’y a pas un moment dans les phases finales où je me suis dit que nous pouvions perdre. L’équipe avait la meilleure touche, une grosse mêlée… Et il y avait notre sérénité : c’était zéro prise de tête." Même quand les quatre capitaines de la saison ont tous disparu de la feuille de match pour le barrage : "Quel concours de circonstances quand même, reprend Rémi Talès. Matthias (Rolland) et Teuteu (Romain Teulet) étaient sur le banc, Romain (Cabannes) était blessé et sur un renvoi, que je tape à la mise en place, Caba (Yannick Caballero) se bloque le dos. Je revois encore ce cher Ibou (Diarra), qui devait être remplaçant et qui retrouvait une place de titulaire, en train de se marrer : "Vous voyez, il y a une justice." On avait tous explosé de rire alors que Caba venait de se péter avant un match important. Et je me suis retrouvé capitaine comme ça… Il n’y avait eu aucun flottement ni souci. Ce n’était que du plaisir." L’ambition, oui, mais la décontraction, aussi.

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Sur le chemin de leur gloire future, les joueurs du Castres olympique s’autorisent un moment rare, unique. à vingt-quatre heures du jour le plus important de leur vie sportive. Sept ans après, les acteurs en parlent comme si c’était hier : "Toto et Lolo avaient voulu que la mise en place ne soit pas trop proche de la rencontre. On était allés au Stade de France le jeudi et le lendemain, pour l’entraînement du capitaine, nous étions partis dans un stade de banlieue. On aurait dit une préparation de match amical. Comme d’habitude, les animateurs Joe (Tekori) et Ibou avaient mis la musique à fond pendant que Rory (Kockott) et Teuteu butaient, les autres, Roro (Cabannes) en tête, faisaient les cons autour…" "On était dans la tribune, ça rigolait, ça chantait. C’était un super moment ensemble, tout simplement", sourit Capo. "C’est ce qui faisait notre force cette tranquillité d’esprit, ce côté détente", prolonge Marc-Antoine Rallier. Christophe Samson suit : "La plupart des gars n’avaient jamais mis les pieds au Stade de France mais ils n’étaient pas dominés par l’événement pour autant."

La veille de la finale, nous nous étions entraînés dans un stade de la banlieue. On aurait dit la préparation d’un match amical.

Rémi Talès et ses partenaires avaient gagné la bataille des émotions avant celle du terrain : "Nous avions tous le titre en tête et l’envie de profiter de chaque instant. Quand je repense à la remise des maillots faite par Gérard Cholley et Pierre-Yves Revol… C’était très fort. Ils m’avaient offert la une du Midol avec la photo de Francis Rui, l’ouvreur et le capitaine du CO vingt ans plus tôt, comme moi. Il y avait un message de son fils qui espérait me voir reproduire ce que son père avait accompli. C’était prenant mais c’était de la bonne émotion. Ça représentait tellement pour nous. C’était une fête, un rêve." Le 1er juin 2003, le leur est devenu réalité, sous le regard impuissant des Wilkinson et Giteau. Le sacre d’un groupe pas comme les autres, débordant d’énergie et de force. "Nous n’étions pas tous amis mais il y avait une union sacrée au service du collectif, prodigue Capo. Tout le monde visait le même but. C’était sain car chacun pensait à donner avant de recevoir et l’on était capable de se dire les choses en face." Une famille avec ses coups de cœur et de gueule, couvée par deux patriarches. "Les deux Laurent ont toujours voulu en faire une force", reprend Christophe Samson. "Ils organisaient beaucoup de repas, les stages étaient axés sur la cohésion… sourit Rémi Talès. Dès qu’il y avait un jeu ou un foot, ça finissait en embrouille, avec tous nos mauvais perdants et caractériels… Mais il y avait des liens forts entre nous. Ce n’était peut-être pas le meilleur groupe sur le plan rugbystique mais sur la cohésion et l’envie de se battre pour les autres, c’était inégalable." Le tout sur fond d’esprit de village selon Capo Ortega : "C’est ce qui rend ce club si spécial à mes yeux : le contact direct avec les gens, avec leur vie. Pour la plupart de nos supporters, le rugby, c’est le moment de joie de leur semaine. Et le CO, c’est leur fierté. Nous jouons pour eux. Ça donne un supplément d’âme." Ainsi, quand en 2014, les champions en titre cèdent leur couronne à Toulon, l’emblématique Uruguayen se lance cette mission, sans le dire : "Je m’étais fait la promesse que je ramènerai de nouveau le Bouclier à Castres."

Dans mon discours d’avant-match, j’avais dit aux gars qu’ils méritaient ce qui leur arrivait, que personne ne nous avait rien donné, qu’ils pouvaient être fiers et que j’étais convaincu qu’ils allaient le faire.

"Rien ne pouvait nous arriver"

Quatre ans plus tard, son vœu pieux sera exaucé. Avec d’autres entraîneurs, Christophe Urios en tête, et d’autres joueurs, pour la plupart. Mais toujours avec cette dynamique collective et l’obsession de bousculer l’ordre établi : "Il était écrit que Montpellier, allait nous rouler dessus avec Nadolo, Picamoles et Pienaar", rappelle Marc-Antoine Rallier. "Tout le monde disait que l’on allait ramasser", confirme Christophe Samson. Avant de parvenir en finale, les Tarnais avaient réalisé une phase régulière tout juste correcte et avaient signé deux exploits à Toulouse puis contre le Racing 92 au cours d’une demie à couper le souffle. "Je me rappelle de la mi-temps de ce match : je n’avais jamais vu ça, personne ne parlait, tout le monde était cuit. Chacun avait repoussé ses limites", souligne le talonneur. L’histoire avait repris sa marche. Comme cinq ans plus tôt. Avec des petits signes du destin annonciateurs d’une fin heureuse : "La veille de la finale, pour la mise en place, nous avions pris une grosse saucée en entrant sur la pelouse, raconte "Marco". C’était une énorme averse. Ça avait détendu tout le monde : en attendant que ça s’arrête, on s’était mis à déconner, à visiter les lieux… Avec le recul, je me dis que ces instants-là comptent." Comme les mots de Rodrigo Capo Ortega, quelques minutes avant le coup d’envoi : "Dans mon discours, j’avais dit aux gars qu’ils méritaient ce qui leur arrivait, que personne ne nous avait rien donné, qu’ils pouvaient être fiers, que j’étais convaincu qu’ils allaient le faire car je savais ce qu’il y avait au fond de chacun d’eux. Je revois encore les visages à la sortie des vestiaires : il se dégageait une telle sérénité. Rien ne pouvait nous arriver." Deux heures plus tard, le deuxième ligne et Rory Kockott, déjà acteurs clés de la première levée, soulevaient de nouveau le bout de bois. Aux côtés du plus méritant des combattants, l’inclassable demi de mêlée sud-africain se posait aussi en incontournable trait de liaison entre les deux consécrations : "Sur les deux titres, le CO lui doit énormément, salue Rémi Talès. 2013 avait été sa meilleure année avec cet essai que seul lui pouvait marquer en finale. Et en 2018, il a fait déjouer tout le monde."

Ils sont fous ces Castrais
Ils sont fous ces Castrais

Les héros ne portent pas forcément des crampons. "Capo" le sait mieux que quiconque, lui, le fidèle serviteur : "Ce club a eu la chance d’avoir Pierre Fabre et un président comme Pierre-Yves Revol. Il ne faut pas les oublier. C’est grâce à eux, en grande partie, si l’on a pu connaître tous ces moments." Ces victoires mais aussi tous les petits bonheurs du quotidien ayant enrichi la fable moderne du Castres olympique, le plus petit des grands. En proie à la nostalgie, Rémi Talès conclut le voyage dans le temps par un hommage de rigueur. En souvenir d’un joueur pas comme les autres : Ibrahim Diarra, parti en décembre dernier, après avoir porté pendant sept ans les couleurs bleu et blanc. "En fait, le CO était à l’image d’Ibou, authentique, tellement attachant." Et un tantinet fou, comme tous ces Castrais, définitivement.

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