Herrero : « En France, on sort de la nuit de l’intelligence » (3/3)

  • Daniel Herrero.
    Daniel Herrero. Dave Winter / Icon Sport / Dave Winter / Icon Sport
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Voici la troisième et dernière partie de notre entretien exclusif avec daniel herrero, consacrée aux effets de l'arrivée  du rugby pro. 

À 72 ans, sans donner l’impression d’être lassé, vous continuez à voir beaucoup de matchs. Que pensez-vous de l’évolution du jeu ?

L’espèce humaine n’évolue pas du jour au lendemain. En deux siècles, la pratique du rugby, héritée de la soule, des jeux d’oppositions, ne bouge pas beaucoup. Pourtant, ça bouge. Ils sont toujours quinze contre quinze sur un hectare de terrain. Ils se rentrent toujours dedans comme des avions. De temps en temps, avec un objet médian qui sert d’objet transitionnel, ils se font des passes pour aller trouver un petit bonheur dans un espace perdu au bout du monde qui ressemblerait à un paradis.

En voilà une définition du rugby.

Merci, mais ça on sait. Ce qui n’a pas trop changé c’est que ce jeu fait du bien aux hommes. Longtemps, il apporte du bonheur presque exclusivement aux pratiquants. Pendant un siècle, le rugby se joue, à quelque chose près, sans spectateur. Le match compte plus que le spectacle. L’aventure est réservée aux joueurs pris dans un loisir gratifiant, un peu dur, un peu masculin.

Mais tout ça a évolué.

La copine, en premier, puis la mère viennent au match. Il faut mettre une ficelle pour tenir les gens à l’écart, et d’autres encore, plus nombreux. Le jeu devient un spectacle pratiqué par une élite, des jeunes qui ne gagnent pas beaucoup de ronds. Sur le fond structurel et moral, peu de choses changent en cent ans, sauf quelques aménagements sur la touche, la mêlée, le hors-jeu, le coup de pied direct en touche. La morale reste identique : un groupe en affronte un autre. Dans le monde entier, chaque homme, peu importe son milieu, son gabarit peut s’y adonner. C’est un jeu naturel.

Et vous, Daniel Herrero êtes né au cœur de cette époque.

Je serai un des derniers entraîneurs de cette civilisation-là, une société ludique, récréative, adolescente. C’était bonnard. J’estimais que mes anciens étaient ventripotents, comme le sont ceux de 1995 pour la génération actuelle. Ils oublient qu’il y a aujourd’hui des buffles et des cochons parmi eux. Dans sa loi morale, ce qui est non écrit, ce jeu reste le même. Pendant longtemps, le rugby, loin d’être vide de sens, n’est pas branché sur les intérêts de l’homme en société. Tu perds, tu gagnes : rien de décisif. C’est léger et familial, comme à Foix ou à Lombez-Samatan dans les années 60 où les hommes sont rugbymen de père en fils.

D’où est venu le bouleversement ?

Incontestablement, du passage de la loi du jeu à celle du travail, marqueur de l’arrivée du professionnalisme. Elle a vite des impacts hauts. Ce qui donne une deuxième vie au rugby. Celui d’avant ayant vécu. La loi sociale influencera les comportements liés à l’entraînement, à la nutrition, à la préparation, au recrutement, au spectacle, à l’économie ; sans parler du joueur de haut niveau comme exemple social. C’est beaucoup. Le pratiquant passe de 80 à 110 kg. Pour en arriver là, il fait de la musculation deux fois par jour, et s’il s’arrête deux mois pour cause de confinement, ça le rend malade. Il lui faut dépenser quotidiennement 6 000 calories ingurgitées en trois repas, aidé par la science et entouré d’un staff de plus en plus nombreux. Le plus dramatique pour le destin de ce jeu, c’est quand la performance devient la quête unique où seule la victoire est belle.

Pourquoi dramatique ?

Car ça fausse la joie, la découverte, l’initiative, la créativité, et docilise les hommes. La première enfance du rugby pro est rigueur. Elle transforme le jeu par l’arrivée de notions que la compétence, la réussite et la performance. Le législateur du rugby transfère ses prérogatives à des législateurs associés, les médias, et pas seulement. Pour des raisons liées à l’argent on décrète qu’il faut plus de spectateurs et de téléspectateurs. Ce jeu devient un spectacle.

C’est aussi un effet de la concurrence avec d’autres sports professionnels.

Bien sûr. La médiatisation est prégnante. Pour que ce jeu devienne « possiblement » plus spectaculaire, il est crucial qu’un plus grand nombre de personnes puisse voir la balle. Qu’elle soit ni cachée ni étouffée dans structures de groupe chronophages afin de s’éloigner des dix-huit petites minutes de temps de jeu des matchs internationaux.

Pourtant, ces structures de groupe sont historiques. Je dirais initiatiques.

Seul l’initié les comprend, pas la ménagère de moins de 50 ans. Dès l’arrivée du professionnalisme, le législateur s’attaque à la mise en place d’une quinzaine de nouvelles règles ayant pour but de voir plus longtemps la balle. En deux-trois ans, on punit tous azimuts ceux qui la cachent. Elle sort plus vite des zones de combat et, fatalement, les avants n’y vont plus. À lors, on se retrouve avec un ajout de huit, dix, douze, voire quatorze joueurs dans les espaces latéraux.

C’est trop.

Tellement trop que lorsque la balle sort, on est sur eux, ils sont sur nous. Plus moyen de jouer. On passe du jeu devant la défense à celui dans la défense. C’est alors qu’est inventé l’impact player, un type qui ne sait plus jouer au rugby, occupé par une seule tâche, percuter l’adversaire. De 2005 à 2012, on est dans ça à 90 %. Les numéros dans le dos disparaissent, le 3 joue comme le 13 et inversement. Tous les avants, et pas mal d’arrières adoptent le même comportement basé sur le défi.

Du rugby à XIII.

Oui, par assimilation. Cette transfiguration du jeu devient la nouvelle loi. Je le redis, il faut voir la balle pour amener du monde au stade, rentrer des ronds parce qu’on ne paie plus deux joueurs mais quarante. Les rugbymen professionnels doublent de volume et deviennent de fait des êtres industrialisés.

Industrialisés, n’est-ce pas un peu fort ?

Je pourrais dire robotiser. Ils sont le fruit d’un travail. La première vie du rugby professionnel, avant 2015, marquée par un tel reniement de la passe, est piteuse. Tout est mis dans le défi physique absolu, sans se préoccuper de l’adversaire, sans chercher à lire son jeu car tu sais qu’en face, de toute façon, c’est une forteresse.

Et après 2015 ?

Un changement est perceptible depuis quatre-cinq ans, j’en veux pour preuve l’arrivée du offload. Mais avant, ce fut pauvre, un peu moins du côté des Blacks ou des Australiens. Pour la France et pour l’Angleterre ce fut frigo. Les Anglais sont champions du monde en 2003 en ayant fait une relance dans toute la compétition. C’est le succès Martin Johnson et de son armée de sauvageons additionnés aux pieds sublimes de Wilkinson. Je ne critique pas, je vois que le nouveau rugby s’est construit dans l’inquiétude du résultat et dans l’allergie à la prise de risques. Plus personne ne joue.

C’est pourtant le jeu qui gagne.

Mais un jeu de pingres, de pauvres. Les coachs des équipes nationales, je les qualifierais de bouchers, de serviles. Ce que j’ai vu de 2000 à 2010 ? Du combat, zéro interrogation, intelligence absente. Je cherche les talents réjouissants de cette époque et je ne vois que Dan Carter. Donne-m’en un autre ?

Richie McCaw, le recordman mondial des sélections, même s’il était programmé pour détruire.

Ce n’est pas un prix Nobel. Il a les traits du travail, de l’application. Il n’a rien d’un numéro un. Le joueur référent, c’est le costaud, le gaillard, le tout-droit, le nettoyeur, le gagneur de mètres : une caricature de golgoth qui plonge la tête tous les jours dans une cuve de complément alimentaire. Durant le Tournoi 2008, je tente une expérience sur Sud Radio. Le match, je pense que c’est un France - Italie, vraiment faible, uniforme, sans pétillant. Je dis aux auditeurs : « Je m’ennuie, je pars boire une bière mais je continue à commenter le match sans le voir. Je suis sûr d’être juste à 70 %. Si je me trompe, écrivez-moi. » Voilà ce que ça donne : « Percussion côté fermé, elle est sévère, deux joueurs entrent en planche dans le regroupement, le ballon sort, ça débouche sur un maul, ça désaxe, coup de pied dans l’axe, en avant, mêlée… » Je fais ça pendant dix minutes.

C’est absurde. Le consultant radio n’a plus besoin du match pour faire son travail.

Oui. Avant, chaque équipe nationale avait un jeu qui lui appartenait, reconnaissable. Maintenant, toutes jouent de la même façon. Si des nuances demeurent, tout s’est uniformisé à partir d’une cellule mère qui s’appelle le défi. Lié à la sortie rapide de la balle et à la multiplication de chocs frontaux dans la zone de l’assaut abondant. Les techniciens se sont interrogés. De leurs réflexions sont nées une stratégique et une technique du rugby vraiment faibles, associés à la pauvreté des comportements moraux.

Et le XV de France dans tout ça ?

Pendant dix ans, je ne suis pas le seul à le dire, son jeu fut terne, peu joyeux, jamais empanaché.

Il n’avait pas non plus les joueurs.

À cause de l’uniformisation des comportements. La mort du trois-quarts centre a signé la fin du rugby millénaire, et la naissance d’un nouveau jeu. La zone d’éclairage, celui de l’attaquant, est maintenant celle de la reproduction de chocs frontaux. Il y a du mieux depuis quatre-cinq ans à l’étranger mais en France peu. J’ai le souvenir du Montpellier de Fabien Galthié avec douze Sud Africains ou de l’équipe de France jusqu’à l’année dernière. Je ne jette pas l’anathème. Les Sud-Af ont été champions du monde deux fois à l’ancienne, en 1995 et 2007. L’année dernière, le talent des hommes et les libertés prises par certains ont permis à l’Afrique du Sud d’être championne du monde au Japon. En modernisant la chose mais sans la transformer. J’ai vu des Anglais et des Blacks intéressants pour qui derrière le grand défi, il reste des hypothèses. Sans rien révolutionner, ils ont émis l’idée que sur un terrain, si tu fais, c’est mieux que si tu ne fais pas.

Une forme de déterminisme revigorant.

Les Blacks te fauchent un ballon dans leur 22, ils sont capables de jouer en contre et de te marquer un essai de 100 mètres tout au bout. Pas les Français, pas les autres qui jouent tous « à contre ». Le jeu de percussion n’est intéressant que s’il désordonne, induisant une stratégie de passes et de variations de mouvement. La défense ordonnée, même celle des Géorgiens ou des Italiens, tu ne la bats plus. Les grandes équipes deviennent fortes aujourd’hui dans l’hypothèse du désordre.

Comment jugez-vous la décennie française terminée lors de la Coupe du monde au Japon ?

En France, on sort de la nuit de l’intelligence. C’est sévère pour Guy Novès. Aujourd’hui, il faut se convaincre du talent des hommes et pas de celui de l’équipe On a vu ce qui arrive quand le jeu n’est basé que sur l’ordre, la discipline et beaucoup moins sur le potentiel des joueurs. J’ai le souvenir d’un Tournoi 2010 pas trop mal mais d’une Coupe du monde 2011, sauf la finale, vraiment piteuse. J’ai vu une évolution des générations, plus automatisées, pour égoïstes, dans le chacun pour soi. Les tunes avant le jeu et le maillot. À se demander si le professionnalisme n’a pas tué l’âme historique, ancienne, du rugby et ses valeurs. Il n’y a plus à parler de tout ça, un joueur n’est pas là pour faire des raisonnements sur la société. Il est dans une hiérarchie. Il vaut 18, il prendra 80 000 par mois. Il vaut 15, ce sera 50 000, et ainsi de suite.

Aujourd’hui, diriez-vous que la différence vient du talent des nouveaux joueurs français.

Oui, mais ne je suis pas bien formel. On jouait tellement mal, tellement pauvre, tellement radin et craintif. La nuit s’était abattue sur le cerveau des hommes. L’idée est de dire que les générations n’étaient pas bonnes. Là, il semble qu’on ait davantage de matériel. Une bouffée a envahi le rugby de France cet hiver. Plus sur le comportement que dans le jeu. En quatre matchs, les Français ont inscrit un ou deux essais construits. Les autres sont des réalisations de rapine ou à une passe. Ce n’est pas grave car l’allure est différente. L’appétit aussi. J’y vois une lumière d’ensemble. C’est réjouissant même si je n’observe pas de transformation radicale. Il y a de la rigueur, sur l’occupation, sur les montées défensives. Ça sent le maniaco-dépressif du détail. Comme dirait Marcel Rufo, j’y vois une culpabilisation inconsciente de Fabien Galthié.

Comment ça ?

Galthié doit montrer à tous qu’il est intelligent, que c’est aussi un maniaco-dépressif du détail. Un appliqué. Les Bleus ont empanaché le courage, pas de jeu. Ils sont encore en formation, car, comme d’habitude, l’équipe de France est repartie de zéro. Peut-être le potentiel jeu s’exprimera ensuite. Cet hiver, j’ai vu le talent des hommes même si contre l’Écosse, lors du dernier match, Romain Ntamack a donné deux ballons.

Non, pas deux ballons ?

En fait, huit au total. Ce n’est pas deux, mais ce n’est presque rien. À Murrayfield, la France a été battue sur la jovialité. S’il y a un changement radical entre cette équipe et les précédentes, je l’attribue à la lecture pertinente du staff. Tout ça pour dire que ce que tu crois être une évolution de civilisation ne l’est pas. Celle des années 80-90 n’est pas si lointaine mais le bouleversement des lois du rugby pro, qui touche la morale et impacte un jeu devenu spectacle, est conséquent. Le rugby a incontestablement changé, y compris dans son âme. Pour moi, la déesse Ovalie, elle boîte. Elle doit retrouver un équilibre, mais elle boîte.

Propos reccueillis par Jean-Luc Gonzalez
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