Tulle 1980 : la recette amère des quatre quarts

  • Les Tullistes ne sont pas prêts d’oublier ce quart de finale face aux voisins brivistes.
    Les Tullistes ne sont pas prêts d’oublier ce quart de finale face aux voisins brivistes.
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Le SC Tulle a échoué à quatre reprises au stade des quarts de finale, dont une fois, en 1980 dans un derby d'anthologie contre Brive, perdu 22-19 in extremis. Tulles c'était pourtant une sacrée adresse du championnat de France... Récit.

Si nous devions faire un panthéon des matchs mythiques auxquels nous aurions aimé assister, ce Tulle - Brive 1980 y figurerait, c’est sûr ; à l’instar du Mont-de-Marsan - Dax 1963 ou du France - Afrique du Sud 1961. Ces rencontres comme des batailles d’empire dont on aimerait tant dire : « J’y étais ! » Ce choc était un quart de finale du championnat, programmé à Clermont le 4 mai, au stade Marcel-Michelin que les voisins corréziens avaient rempli : 13 000 entrées payées et 15 000 personnes plus ou moins arrivées ensemble. « La Corrèze était divisée en deux. On savait qu’à Egletons, on était pour nous. Mais à Ussel, ils étaient plutôt pour Brive », explique Jean-Pierre Fauvel, troisième ligne international de Tulle.

L’ailier Jacky Leterre précise, comme un expert électoral après un dépouillement : « En gros, il y avait la Haute et la Basse-Corrèze. Objat, Pompadour, Malemort étaient plutôt pour Brive. Tulle avait Egletons, Meymac ou Chameyrat. Ussel c’était spécial, car Chadebech avait été formé là-bas. Ceci dit dans chaque club, il pouvait y avoir des partages en fonction des liens et des autres avec le CAB ou SCT. » Écrivain et éditeur reconnu, Denis Tillinac ajoute : « Il faut savoir que Clermont, ville prolétaire, supportait Tulle. Il y avait des drapeaux aux balcons des cités ouvrières. Clermont n’aimait pas le côté bourgeois de Brive. » Bref : une épiphanie de rugby à l’ancienne avec ces supporters assis à même la pelouse.

Une défaite magnifique

Denis Tillinac, était un journaliste engagé à l’époque… du côté de Tulle, la ville de son enfance : « Le ciel était plombé, avec une pluie de printemps insinuante. On a vu débarquer pour ce match des reporters de la France entière, du Figaro, du Monde. Je les ai vus construire en direct la mythologie des deux cités, Brive, plus commerçante et plus ouverte et Tulle, ouvrière et repliée sur elle-même.

Je le reconnais, il y a une faille géologique entre les deux : Brive c’est le calcaire, c’est déjà l’Aquitaine, c’est un carrefour, « portail riant du midi. » Tulle, c’est déjà le Massif central, c’est le granit. Une ville de fonctionnaires ou d’employés de l’État, on n’y aimait pas l’argent. » Son héros à lui, c’était Jacky Ayral, instituteur et troisième ligne perforateur, généreux, exubérant. « Rives et Skréla m’ont confié que des trois, c’était le meilleur. » Ce derby passionné et maintes fois refait, a été gagné par Brive 22-19 après prolongations sur un drop décisif de JeanFrançois Thiot. Brive avait déjà égalisé à la dernière minute par un essai. Le CAB était déjà un grand club et il l’est finalement resté, avec des hauts et des bas. Et c’est une performance qui mérite un coup de chapeau. Mais on a choisi de traiter ce match comme celui du chant du cygne du SC Tulle, le club aux quatre quarts de finale.

Pour les Tullistes, ce match ressemble à la finale de Glasgow 1976 pour les footballeurs de SaintÉtienne, une défaite cruelle et magnifique, un destin tellement tragique qu’il équivaut finalement à un trophée. « Mais je rappelle quand même qu’on venait d’éliminer Dax et Lourdes. On avait aussi réussi des matchs magnifiques en poule, contre Bagnères, finaliste sortant, mais surtout contre Bayonne. Un superbe 21-16. Nous avions relevé le gant des attaques adverses », explique Jacky Leterre, ailier du SCT ce jour-là et futur entraîneur.

Il était le fils de Pierrot Leterre, l’entraîneur des années 60, premier âge d’or du club. « Et nous étions favoris puisque nous avions terminé deuxièmes de notre poule derrière Bagnères mais devant Bayonne, Brive, Dax et Biarritz. Nous avions fait match nul à Brive, 10-10 et nous les avions battus 18-3 au retour. » Fauvel enchaîne : « Nous avions battu trois fois Dax dans la saison, ça voulait dire quelque chose. J’ai participé à la première victoire làbas. Une vraie fierté. On jouait souvent devant 8 000 à 10 000 personnes, mais ça ne m’étonnait pas spécialement. Je n’y faisais pas attention, c’est maintenant, avec le recul que je trouve ça extraordinaire » confie Jean-Pierre Fauvel.

Le génie du rugby de l’époque était de savoir faire la part belle aux petites villes et nous offrir des duels départementaux en guise de matchs au sommet. Tulle avait une municipalité qui offrait des emplois, elle avait aussi le secours de la grande manufacture d’armes, poumon industriel comme, hélas, on n’en fait plus. Ça suffisait pour entretenir une équipe de haut niveau, avec en plus un duo de présidents dynamiques. « Ils s’appelaient Yannick Vallette et Henri Talamona. Le club était descendu en groupe B avant de remonter en 1977. Il y avait un gros engouement cristallisé autour de la venue de Roger Fite et de Jean-Claude Rossignol, deux figures du rugby corrézien », poursuit Jacky Leterre. Rossignol et Fite, tout un programme, deux dinosaures de 35 et 42 ans, rois du rugby de tranchée.

Fite ne jouait pas ce match, il le commentait à la télé, mais uniquement sur France 3 Limousin. Le mal nommé Rossignol était bien là, rudesse faite homme, une fois international et deux fois finaliste avec… Brive (en 1972 et 1975). Ils étaient d’ailleurs deux anciens Brivistes dans les rangs tullistes, Bergeal et Rossignol histoire de parfaire le côté fratricide de l‘événement. Jean-Pierre Fauvel reprend : « Jean-Claude Rossignol m’a beaucoup marqué, il avait toujours le mot pour aller plus loin. C’était un vrai papa, quand ça chauffait, on pouvait toujours compter sur lui. Et je m’aperçois qu’aujourd’hui, à l’époque du professionnalisme, on a toujours besoin de joueurs comme ça. » Une petite bagarre éclate en première période et l’on voit bien « Rossi » jouer les shérifs en s’adressant à l’arbitre, M. Chevrier.

Deux pénalités non tentées

 Ce quart, Tulle l’a mené de dix points, 16-6 avec un essai de Jacky Leterre, hélas non transformé par Jean-Yves Malmartel. « Aurais-je dû courir plus près des poteaux ? Mais j’ai senti Bayout qui revenait en travers, j’ai préféré assuré. » Puis le SCT s’est trouvé obsédé par son avance, presque tétanisé, au point de vouloir pilonner encore et toujours sans écarter, peut-être complexés face à des Brivistes plus talentueux offensivement.

Deux mêlées sous les poteaux, des coups francs et surtout deux pénalités non tentées alors que l’égalisation aurait assuré la qualification car le cas d’égalité était favorable. « On a bien fait de la jouer à la main. Ce n’est pas là qu’on a perdu mais bien avant. On a trop pensé à notre avance et pas assez à produire du jeu », analysa Jean-Pierre Fauvel (La Montagne, 2013). Cette semaine, il a ajouté : « On a dominé, on a maîtrisé la partie et puis, tout s’est déréglé. Je crois que c’est Jean-Luc Joinel qui a sonné le retour des Brivistes. Je ne crois pas que ce soit tactique, je pense qu’il a voulu éviter l’humiliation. Et c’était un sacré joueur de talent. »

Le troisième ligne du CAB était costaud, puissant, fort en touche et adroit. Il finirait à 51 sélections chez les Bleus. Brive avait sans doute plus de brio, plus de classe pure avec les Puydebois, les Modin, les Chadebech… « Mais c’est vrai, Joinel qui demandait des touches longues sur lui a fait une fin de match extraordinaire. Il avançait tout le temps, même face aux plaquages de Fauvel », confirme Tillinac Tulle était pourtant plus puissant et plus efficace devant : « Pourtant, cette saison fut un déclic. Nous avons commencé à attaquer et à relancer sur les pénalités adverses manquées notamment. On le ferait beaucoup durant les saisons suivantes », reprend Leterre.

D’ailleurs, son essai en témoigne : Ayral et Preuilh sur l’aile gauche, renversement plein champ et accélération lumineuse de Bergeal puis crochet de Jacky, qui élimine avec insolence Chadebech et Coq. Le commentateur le qualifie d’ailleurs de « petit Leterre » au sens très corrézien de « fils de… ». Le nom de Malmartel avait même été cité pour le XV de France qui connaissait alors une valse des ouvreurs : « Je n’ai pas compris pourquoi ils ne l’ont pas essayé », dit Fauvel. « Quelle feinte, il avait ! Départ vers la droite, retour vers la gauche », ajoute Leterre. Peut-être que l’évolution n’était pas encore assez assumée.

Les Tullistes gardaient encore une sorte de complexe dans le jeu ouvert, ce qui expliquerait leur prudence alors qu’ils avaient le match en main : « On a vraiment voulu les marquer au fer rouge devant », dixit Leterre, mais les Brivistes, acculés, ont fait barrage à la limite de leurs forces. Tillinac, en revanche, ne comprend toujours pas les deux pénalités non tentées : « Rossignol a dit que Malmartel ne se sentait pas de les tenter. Malmartel a dit que c’est son capitaine qui avait choisi de jouer à la main. On ne saura jamais la vérité. » Oui, les deux sont morts la même année, en 2016.

Rossignol et l'ode à la tradition

Le premier essai fut plus dans la tradition tulliste : mêlée à 5 mètres qui avance, Ayral qui s’arrache et relais décisif de Rossignol en personne. Vraie ode à la tradition. La victoire de Tulle aurait sonné comme une célébration de la diversité. Parce que Tulle, ce fut un vrai modèle du rugby français, un anti-modèle pour certains, l’opposé du Lourdes ou du Mont-de-Marsan des années 60. Ce n’était pas l’Académie française mais une adresse fameuse du rugby de terroir, un jeu sans concession à l’esthétisme, en phase avec les règles écrites et non écrites de son époque.

La pelouse, presque toujours boueuse, du stade Alexandre-Cueille formait un cadre parfait pour ce rugby laborieux et fier de l’être. Les 132 pins qui l’entouraient lui conféraient une majesté qui annonçait une douloureuse épreuve pour les visiteurs. Denis Tillinac nous l’avait confié : « Je voyais une Corrèze imaginaire et rustique, presque gauloise. » Le Tulle de ces années-là aura fait frissonner plus d’un visiteur avec ces gueules sympathiques… en dehors des matchs. Les piliers Marcel Merckx et Jean-Claude Bérejnoi (27 sélections tout de même), l’ouvreur Michel Labro, le grand deuxième ligne Orluc au visage de Raspoutine et surtout, le talonneur, Jean-Claude Astarie, une vraie terreur, un pirate canaille de l’ovale. Ils pratiquaient un rugby de myrmidons, sans vitesse et sans beaucoup de fulgurance, mais ils savaient « paralyser » les escouades les plus ambitieuses. Viillepreux avec Toulouse y a souffert, les frères Boniface aussi, mais pas au nom du « beau jeu », on est bien d’accord : « Je veux que le public s’endorme » avait un jour synthétisé Orluc : « Réveillez-moi quand ce sera arrivé. »

En 1956, 1962 et 1965, cette génération de durs à cuire avait déjà buté sur le seuil fatal. Pourquoi le cacher ? L’oreille collée au transistor avec la voix d’Emile Thoulouze de Radio France, on aurait aimé que Tulle l’emporte. Parce qu’une place dans le dernier carré aurait sonné comme une ineffaçable fierté alors qu’on pressentait que Brive vivrait encore des moments de grâce. Tulle avait presque tous les atouts en main. « Ça fait quarante ans et on m’en parle encore. Et chaque fois, c’est dur à avaler », avoue Jean-Pierre Fauvel. Lui gagnera au moins une place pour une tournée en Afrique du Sud et une sélection face à la Roumanie en fin d’année. « Oui, ce quart perdu, j’ai l’impression que Tulle ne s’en est jamais remis. D’ailleurs, la manufacture commençait à prendre l’eau », ajoute Tillinac. Même un président de la République n’a pas pu faire de miracle. Brive est toujours dans l’élite, c’est un exploit, Tulle en est loin, mais le mythe demeure, c’est un moindre mal.

Et les Tullistes n’en finissent pas d’évoquer le passé avec un argument imparable, que nous rappelle Jacky Leterre : « Les Toulousains (finalistes, N.D.L.R.) nous craignaient, ils n’auraient pas aimé jouer contre nous en demie. » Tulle aurait donc pu faire la finale. « Les Biterrois aussi se méfiaient de nous », surenchérit Tillinac. Raoul Barrière, jeune retiré des affaires, l’avait dit. Ces regrets éternels, ces conjectures délicieuses et douloureuses, les supporters tullistes les auront sur les lèvres jusqu’à leur dernier souffle.

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