Albaladéjo : « Les ballons sont devenus des missiles pour blesser »

  • En haut à gauche, à Dax, sa ville et son club de toujours ou il pose devant sa propre statue, privilège rare pour un joueur français. à droite, avec Jean Pat l’homme qui l’a fait appeler chez les Bleus en lui réservant des engueulades. En bas à gauche : "Bala" dans sa fonction de journaliste, en train d’interroger Robert Paparemborde. à droite, Pierre Albaladéjo au début de la finale 1966 trop heurtée pour lui qui était un gentleman. Il entre aux côtés de Pierre Lacroix, autre gentleman capitaine d’Agen. Photos archives Midol
    En haut à gauche, à Dax, sa ville et son club de toujours ou il pose devant sa propre statue, privilège rare pour un joueur français. à droite, avec Jean Pat l’homme qui l’a fait appeler chez les Bleus en lui réservant des engueulades. En bas à gauche : "Bala" dans sa fonction de journaliste, en train d’interroger Robert Paparemborde. à droite, Pierre Albaladéjo au début de la finale 1966 trop heurtée pour lui qui était un gentleman. Il entre aux côtés de Pierre Lacroix, autre gentleman capitaine d’Agen. Photos archives Midol
  • "Les ballons sont devenus des missiles pour blesser"
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À 86 ans, il est une "conscience" du rugby français. Pierre Albaladéjo a eu le privilège de mener une double carrière, joueur international puis commentateur vedette. Le premier "consultant" régulier de l’histoire. Avec une gentillesse et une verve incomparable, il est toujours prêt pour une conversation à bâtons rompus. C’est parti pour un survol des soixante-dix dernières années.

Vous êtes né en 1933. Vous étiez adolescent dans les années quarante. Quel était votre rapport au rugby ? Quelle vision en aviez-vous ? Même si vous habitiez à Dax, sa pratique fut-elle aussi évidente qu’on le pense ?

Non, pas tant que ça. Je vivais dans un quartier modeste séparé du centre-ville par un pont sur l’Adour. Et je suis resté longtemps confiné dans ce quartier du Bas Sablar, en pensant qu’il était interdit de franchir le pont. Au vieux Bas Sablar, on ne pouvait jouer qu’au football, et mes deux frères le pratiquaient. Alors par esprit de contradiction, j’ai franchi ce fameux pont pour rejoindre le centre-ville, la zone un peu huppée, celle des hôtels et aussi de la plupart des installations sportives de qualité. Et notamment, le rugby.

Le rugby était-il un sport connoté socialement à ce moment-là ?

Disons qu’à Dax le rugby était lié à l’Ecole Supérieure, la "sup". (N.D.L.R. : l’équivalent du collège ou du lycée général, par opposition à l’enseignement technique). Quand je suis arrivé en cadet, sur une trentaine de joueurs, on prenait en priorité les élèves de la "Sup". Moi, je n’étais qu’un apprenti typographe du Bas Sablar, et je me voyais rejeté, j’ai eu du mal à gagner la confiance des entraîneurs. En plus, j’étais très timide.

Ça paraît incroyable…

C’était comme ça. Un jour les dirigeants avaient invité les cadets au restaurant, j’étais là et je n’avais pas joué. Quand il a fallu aller manger, personne ne m’a dit d’entrer. Je n’appartenais pas à la bonne coterie. Je suis resté là avec mon sac, et je suis allé faire trois fois le tour de la ville à pied car j’avais dit à mes parents que j’étais invité à ce repas, ce qui était ahurissant pour notre famille. Personne chez nous, n’était jamais allé au restaurant. Et quand je suis revenu le soir, pour faire face aux questions de mes parents, j’ai inventé un menu baroque qui m’aurait été servi. Et je suis allé me coucher sans manger. Mais j’ai fini par m’imposer dans les équipes, peu à peu. Et c’est comme ça que j’ai joué un an avec André Boniface qui avait passé un an à la fameuse "Sup" de Dax.

Quand vous aviez dix ou quinze ans quelles images aviez-vous du rugby de haut niveau ?

C’était quasiment uniquement par le prisme des matchs de la première de Dax. Ses joueurs m’apparaissaient comme des gens d’Elite, d’une classe supérieure. Je m’identifiais à eux, en traitant mes frères de "manchots". Je découvrais les grandes équipes et les vedettes qui venaient jouer face à l’USD, j’ai vu les Toulousains, Bergougnan et Brouat, les caïds de l’époque. Je me souviens des Toulonnais aussi qu’on présentait comme une équipe de forçats. Il y avait Lourdes, Agen… Mais par exemple, nous n’avions pas d’image de l’équipe de France. Mais attention, la presse écrite était puissante, nous dévorions, le journal, les chroniques étaient passionnantes. Elle publiait des photos. Et il y avait la radio, on écoutait les Robert Barran, les Loys Van Lee, les grands journalistes de l’époque qui nous faisaient rêver.

Vous souvenez-vous de vos débuts en équipe première ?

Je me souviens d’un de mes premiers matchs à domicile contre Toulon, j’avais dix-neuf ou vingt ans. Je m’échauffais, mort de trouille, très frêle, et j’étais très nerveux. Le président de l’omnisports, Didier Castex, me voit et me dit : "Ça va, petit ?". Je lui réponds : "Je ne suis pas tranquille, président." Il m’a répondu : "Petit, t’en fait pas, c’est pas compliqué. Au début du match, tu craches en l’air et si ça te revient dessus, fais gaffe, c’est que tu as le vent contre." Et il est parti. C’était avec ce genre de consignes qu’on nous préparait.

Il ne faut pas l’oublier, vous vous êtes retrouvés en équipe de France à 20 ans, après très peu de matchs en première…

Oui, je ne sais plus, six ou sept peut-être. J’ai d’ailleurs retrouvé mon pote André Boniface sélectionné très jeune lui aussi. Mais vous savez, les sélections à l’époque, ne venaient pas d’un processus très étudié. J’avais joué arrière à Lourdes et j’avais fait un bon match en prenant tous les ballons en phase d’accélération et les défenseurs lourdais avaient été désorientés. Jean Prat avait demandé à mon capitaine Paul Lasaosa qui j’étais. Puis il avait appelé Roger Lerou pour lui parler de moi comme un acrobate ou un singe. "Il y a un jeune qui nous en a fait voir de toutes les couleurs. Il faut le prendre." Roger Lerou avait obtempéré et il avait appelé mon président pour lui demander si j’étais bien français. Il lui avait répondu, bravache : "Non, il n’est pas français, il est dacquois." Ça montrait au passage la puissance de Jean Prat.

Se retrouver en équipe de France, ça a dû être un sacré choc pour vous ?

Oui, d’autant plus que le lendemain, j’étais allé acheter le journal, Midi Olympique d’ailleurs, pour mes collègues typographes. Je leur avais apporté à l’atelier et j’avais remarqué un titre à la une : "Albouladéga, un nom difficile à prononcer mais que vous retrouverez un jour en équipe de France." Je m’étais dit voilà un gars qui a bien de la chance. Mon collègue prend le journal, commence à lire et me dit soudain : "Mais ce mec, Albouladéga, c’est toi ! Tu étais bien à Lourdes hier, non ?" J’étais sidéré évidemment et j’ai lu tout cet article qui parlait de moi dans un état second. Je n’avais pas pensé une seconde à une erreur de transcription.

Avec honnêteté, vous n’avez jamais caché que vos débuts chez les Bleus n’ont pas été couronnés de succès. Vous avez tout de suite découvert le caractère de Jean Prat…

Oui, même si pour ma première contre l’Angleterre, il m’a à moitié ménagé.

Mais pour le second match contre l’Italie à Rome, il m’a pris en grippe. J’étais craintif à la base car être commandé par Jean Prat, ce n’était pas rien, croyez moi. Je laissais rebondir les ballons, et Jean Prat m’a engueulé à plusieurs reprises, très rudement : "Tu fais ch…". À tel point que Maurice, son frère est venu à ma rescousse : " Arrête, Jean, tu vois bien que ce gosse n’est pas dans son assiette". Jean Prat l’a mal pris et voilà qu’il commence à vouloir mettre une beigne à son propre frère. Tout ça, sur le terrain. Puis j’ai vu Zézé Dufau, Dacquois d’origine, venir aussi s’en mêler pour le calmer. J’étais au fond du seau. Je me disais : "Mais qu’est ce que tu fous là ? Tu étais si bien à Dax avec tes potes…"

Jean Prat était donc un homme très dur…

Oui, oui, il était dur avec lui-même et dur avec les autres. C’était une très forte personnalité et un joueur doué capable de jouer à presque tous les postes. Mais je ne lui en ai pas voulu, d’abord parce que c’est lui qui m’avait fait sélectionner. Et je l’ai retrouvé dix ans plus tard, pour mes adieux annoncés en équipe de France. Ma "der" dans le tournoi 1964 correspondait à son arrivée en tant que sélectionneur. Il y avait un repas avec les joueurs et lui. Prat avait arrêté depuis sept ou huit ans, les jeunes étaient très impressionnés. On s’est serré la main et j’ai pris la parole en m’adressant au groupe : "Les gars, vous avez Jean Prat devant vous. Vous allez voir le genre d’homme que c’est." Il s’est mis à rougir en murmurant : "Bala, tu ne vas pas revenir en arrière quand même !" J’ai répondu : "Ah si ! Et j’ai raconté mes mésaventures mais en les tournant à la rigolade. Et à la fin de mon laïus, on s’est embrassés." Il faut quand même se souvenir qu’après mes débuts manqués, j’avais quand même mis six ans à revenir en Bleu…

À cette époque, combien de fois vous entraîniez-vous par semaine ?

En théorie, une fois. Mais moi j’ai passé trois ans je crois, sans m’entraîner, alors que j’étais déjà international. Je ne faisais du rugby que le dimanche avec l’USD car je souffrais atrocement des pieds. Puis on m’a conseillé d’aller voir Robert Geneste, ancien joueur de Bègles, médecin connu. Il ressemblait à Jean Prat, j’ai cru qu’il allait me bouffer. Il m’a examiné avant de déclarer : "Mais tu as les pieds plats. Personne ne te l’a dit à Dax ? Viens avec moi, je t’amène voir un voisin orthopédiste." Nous sommes allés le voir et il m’a fait des semelles spéciales et ça a relancé totalement ma carrière.

Mais quand vous revenez en 1960, vous êtes demi d’ouverture. Qui vous avez fait changer de poste ?

C’est le président de Dax, Jean Sous. Il a pensé que j’amènerais un peu de jus, un peu de vitesse. Ça a mis une pagaille terrible. La commission sportive était divisée en deux et l’entraîneur Jean Desclaux a dit oui, sans être convaincu mais pour faire plaisir au président. L’idée était bonne car à ce nouveau poste, je me suis promené. À tel point qu’en 1959, j’ai vécu cette fameuse finale de Du-Manoir contre Pau au cours de laquelle j’ai passé quatre drops, deux du gauche et deux du droit. Ce fut l’un des sommets de ma carrière. ça m’a repropulsé chez les Bleus, même si j’avais été remplaçant du temps de Lucien Mias, mais j’étais tout timide, j’observais sans rien dire.

On n’a pas le temps de revenir sur toute votre carrière internationale, mais si vous deviez garder un grand moment de votre passage chez les Bleus, lequel choisiriez-vous ?

Ma dernière saison en 63-64. J’avais prévu de m’en aller après le Tournoi mais out le monde a commencé à me demander de faire au moins la tournée estivale en Afrique du Sud. Je suis resté ferme, car je m’étais lancé dans les affaires et je ne pouvais laisser mon épouse seule. Mais au cours de la tournée des grands-ducs qui a suivi le Tournoi, dans les boîtes de nuit de Paris, j’ai bu trop de champagne. Et paraît-il que je suis revenu sur ma décision. Dans les jours qui ont suivi, Michel Crauste m’a appelé pour confirmer. Je ne me souvenais plus de rien. Mais il m’a assuré que j’avais changé d’avis durant cette fameuse nuit d’excès. Sur ce, voilà Jean Prat qui m’appelle, un coup de fil qui voulait dire : "Fais-le pour moi, Pierrot." Alors j’ai averti mon épouse que j’allais finalement prendre l’avion pour l‘Afrique du Sud.

En plus, elle s’est bien passée, non ?

Oui, j’avais tout en main. Michel Crauste se reposait beaucoup sur moi, tout roulait. On a joué ce test à Springs et c’est là qu’il y a eu cet essai de Christian Darrouy en fin de match en coin, pour égaliser à 6-6. Je lui fais remarquer qu’il aurait pu se rapprocher des poteaux. Il me répond : "Tais-toi, Bala, je viens de me claquer." Je me revois alors, seul au monde, en train de placer mon ballon, de prendre mes marques et d’observer les poteaux, comme si je les saluais. Ce coup de pied, je le vivais comme la signature des mes adieux. J’ai passé la transformation. À ce moment-là, j’ai ressenti un soulagement incroyable. Nous avons gagné comme ça 8-6 chez les Springboks. Quel moment de joie.

Ce qui fait de vous ce personnage si unique, c’est que vous avez marqué les gens à double titre, comme joueur, puis comme commentateur. Rappelez-nous vos débuts de consultant. Est-ce Roger Couderc qui vous a sollicité ?

Non, pas du tout, c’est Maurice Siegel, alors patron d’Europe 1. Il m’a fait contacter par son journaliste Emile Toulouse, pour me rencontrer. D’emblée, il m’a dit : "J’ai quatorze journalistes dans ma rédaction, nous sommes présents sur tous les grands événements. Mais j’ai des doutes, ils ne peuvent pas tout connaître. J’ai pensé que vous pourriez assister notre commentateur pour donner votre point de vue technique." Idée révolutionnaire qui a fait naître le métier de "consultant".

Est-ce que ça a bien débuté ?

Oui et non. J’étais heureux de me retrouver présent physiquement sur les grands matchs mais je suis arrivé en tribune de presse la première fois, et tous les journalistes étaient gênés. Je les connaissais presque tous et j’avais de très bons rapports avec eux. Mais voilà, syndicalement, ma présence posait un problème. Le syndic de presse s’appelait Georges Duthin, du "Parisien Libéré". Il est venu me dire que ma présence posait problème. Émile Toulouse, a protesté. J’ai vu l’embrouille arriver et j’ai eu une idée. J’ai dit à Emile : "Regarde, de l’autre côté du grillage, il y a les places des anciens internationaux. Je vais y aller !" J’ai donc quitté la tribune de presse et je me suis mis dans la tribune officielle, près de la grille. Émile Toulouse a fait son commentaire en me tendant de temps en temps le micro par le grillage. Bon, ça faisait des "blancs", ce qui n’est jamais bon en radio. Mais on a fait avec.

Et après ?

Dès la fin du match j’ai démissionné car il y avait une embrouille dans l’embrouille. Georges Duthin m’avait aussi dit : "T’as vu l’article de l’équipe ?" Je ne l’avais pas lu cet article. Il parlait de moi avec le titre suivant : "Enfin quelqu’un qui sait de quoi il parle !" Ca avait mis un feu terrible chez les journalistes. J’avais honte. J’ai écrit une lettre à Siegel pour expliquer que je ne voulais pas prendre le boulot des journalistes et que je m’en allais. Siègel avait réagi en prenant tout sur lui, en s’excusant auprès des syndicats de la presse. Tout s’est finalement arrangé, Maurice Vidal journaliste influent de l’époque a pris position et j’ai été accepté.

Comment avez-vous rencontré Roger Couderc qui deviendra votre célèbre complice ?

Il avait été viré de l’ORTF après mai 1968 et il avait été engagé sur RTL. Émile Toulouse était parti sur France Inter, Couderc est arrivé sur Europe 1 ensuite en 1971 pour commenter avec moi. C’était l’époque ou nous avions inventé la radio imagée. Beaucoup de gens baissaient le son de la télé pour allumer leur transistor et vivre le match avec nous. Notre duo est né ainsi et il s’est prolongé à la télévision à partir de 1974 jusqu’à la retraite de Roger en 1983.

Lors d’un récent entretien dans Midi Olympique, Pierre Salviac vous a rendu hommage. Vous l’avez assisté et soutenu de 1984 à 1999, même si vous aviez pris une année sabbatique en 83-84. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Il faut comprendre la situation. Il succédait à Roger Couderc, un homme célébré et médiatisé partout. Une vraie vedette. En 1983, il prend sa retraite et j’entends dire à Antenne 2. "Qui allons nous mettre comme commentateur avec Pierre Albladéjo ?" J’étais gêné de cette situation. Mais Pierre Salviac n’avait pas que des partisans à cause de sa personnalité. Joseph Pasteur, l’un des patrons de la chaîne, a dit : "Demandons à Albladéjo qui il veut !". Cette situation m’a barbé, je me suis dit. Ce n’est pas à moi de choisir, ce n’est pas mon problème. Et paf, je prends une année sabbatique. Ça m’énervait trop. Salviac a donc débuté avec Lucien Mias, une expérience qui s’est arrêté au bout d’un an. Mais on continuait de m’appeler. Salviac aussi voulait que je revienne. Je lui ai dit que j’allais "rempiler" pour lui car je l’appréciais et j’avais vu qu’il tenait la route. Je n’avais pas aimé ce qu’on lui avait fait. Il était commentateur du second match du Tournoi, il était normal qu’il devienne numéro un. Et je lui ai dit ce que je pensais et que je n’étais pas d’accord avec ce qu’on lui avait fait.

Ça devait changer, non, le commentaire avec Salviac du commentaire avec Couderc…

Évidemment, Roger Couderc n’avait pas de fiches, il arrivait les mains dans les poches, ou plutôt avec un cartable vide. Il commentait à l’instinct, il était hâbleur, il disait quelques bêtises, je le repêchais derrière en sortant une blague. Il me laissait une liberté totale et j’ai vécu des moments magnifiques avec lui. À l’inverse, Salviac avait une profusion de fiches, il était de l’école Bill McLaren, de la BBC, un homme formidable d’ailleurs qui avait commenté mes matchs. Pierre Salviac donnait plein d’informations, des notes biographiques, des statistiques, et il parlait anglais, ça nous a offert des perspectives nouvelles. En plus, Pierre était un gars avec qui on pouvait rigoler.

Nous avons toujours entendu dire que vous n’étiez pas dans les petits papiers de Albert Ferrasse et de son clan. Pourquoi une telle inimitié ?

C’est parti d’un truc ridicule et c’est lié à… Georges Marchais. Oui, Georges Marchais, le numéro un du Parti Communiste. J’avais participé à un débat àla télé avec lui et un joueur du PUC grande gueule dont j’ai oublié le nom. À un moment donné, je dis ça : "Le rugby est en plein développement. Il doit appartenir à ceux qui le pratiquent." Et là, Georges Marchais me reprend de volée : "Oui, voilà la meilleure phrase de la soirée. Je suis d’accord ! Bravo !" Le lendemain, je prends l’avion avec le XV de France pour l’écosse. Et tout de suite, Couderc m’avertit que Ferrasse était fou furieux contre moi. Je le croise, il ne me dit rien. Je suis allé finalement taper à sa chambre d’hôtel. Il jouait aux cartes avec ses lieutenants. Et là, il explose : "Ce que tu as dit là, c’est lamentable. Tu ne voyageras plus avec nous." Ça a duré trois ou quatre ans et je n’ai plus eu de bonnes relations avec lui et ses hommes.

À 86 ans, vous suivez un rugby très très différent de celui de votre jeunesse. Qu’est ce qui vous étonne le plus ?

Quand il est passé professionnel en 1995, la première réflexion qui m’est venue à l’esprit et je l’ai écrit dans "Le Livre d’or du rugby", c’est la double appartenance. À qui appartiendront les joueurs ? À la FFR ou aux présidents de clubs. J’ai posé la question à Bernard Lapasset qui m’a dit qu’il donnerait "une délégation" à une Ligue Professionnelle. J’ai eu l’idée que la FFR ne maîtriserait plus son élite. J’ai compris que le patron de la fédé serait obligé de demander l’autorisation aux clubs de libérer les internationaux. Je l’ai vécu comme une révolution qui poserait plein de problèmes, j’en ai vite parlé aussi à Blanco, futur patron de la LNR. À qui appartiennent tès joueurs ? Qui les assure, qui leur donne une licence ? Seras-tu d’accord si on te demande de libérer tes joueurs ? J’ai eu conscience très tôt de cette situation bancale.

Et sur le plan du jeu lui-même ?

Que vous dire ? Je voudrais que les joueurs qui se font prendre ballon en main soient sanctionnés. Ça devrait être une faute. Il faut les obliger à servir des gars décalés ou jouer au pied pour des joueurs démarqués. Une chose m’a beaucoup frappé, avant c’étaient les attaquants qui se blessaient. Et puis, depuis vingt ans, la proportion s’est inversée. C’est bien la preuve que les ballons d’attaques sont devenus des missiles pour blesser l’adversaire. Je trouve ça terrible, un ballon d’attaque, c’est fait pour faire chanter le cuir. J’aime l’affrontement sur les phases statiques, mais pas sur les phases mobiles car c’est fait pour faire mal. Quand je pense qu’on en arrive à donner aux jeunes des règles différentes de celles qu’on donne aux professionnels. C’est absurde !

Qu’est ce qui vous paraît le plus éloigné du rugby de votre jeunesse ?

Une image me revient. Quand j’étais petit, j’étais assez fort aux dames. On venait me chercher pour jouer dans mon quartier. J’avais compris qu’il fallait toujours qu’il y ait un maximum de pions adverses à l’opposé de là où je voulais attaquer. Et je constate que sur les phases statiques actuellement, il y a toujours dix-huit joueurs très concentrés sur 25 mètres carrés. Je pense qu’on peut encore trouver des espaces. Je ne suis pas d’accord avec l’idée que le terrain soit trop petit ou les joueurs trop nombreux. J’ai écrit pour moi un petit texte pour réhabiliter le jeu au pied, une façon d’exploiter les espaces libres, y compris dans une fonction d’appât pour la défense ou dans une fonction de passe en avant. (N.D.L.R. : il nous a rappelé le lendemain de notre entretien pour nous le lire, moment émouvant).

L’avez-vous dit aux instances ?

Oui, quand j’étais au Comité d’éthique. Mais j’ai fini par démissionner après avoir averti Pierre Camou qui me semblait-il, ne lisait pas ce qu’on proposait. C’est la seule fois où j’ai envoyé une lettre recommandée à un ami.

Pour finir. Quels sont les joueurs qui vous ont le plus impressionné ?

Il y en a eu beaucoup. Jean Prat évidemment, même s’il ne fut pas très sympa avec moi au début. Mais c’était "Monsieur Rugby" avec tout ce que ça comporte. Michel Crauste m’a aussi beaucoup marqué, je m’entendais bien avec lui. C’était un homme extraordinaire. Il savait faire confiance aux autres et il m’a beaucoup sollicité. Je l’en remercie. François Moncla aussi m’a impressionné ainsi que Jacky Bouquet par son talent.

Et parmi ceux dont vous avez commenté les matchs ?

Blanco bien sûr pour son côté artiste.

Et Fouroux ?

Pas comme joueur, mais comme personnage. C’était un gars hors du commun, avec ce que ça comporte en termes d’efficacité.

Et votre vieil ami André Boniface que vous connaissez depuis les cadets ?

Il était si fort, mais il avait un défaut, il ne savait pas souffrir en silence.

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