Barend Britz, la mort tragique d'un colosse

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Barend Britz - Ancien deuxième ligne de perpignan - Il est mort des suites d‘une agression survenue devant son bar, au cœur de Perpignan. L’Usap et toute une ville pleurent son ancien champion, formidable deuxième ligne sud-africain, grand frère d’une équipe endeuillée.

"Comment voulez-vous résumer Barend en quelques mots ? Ce n’est pas possible… Il était grand dans tant de domaines." Jeudi soir, un géant est tombé en plein cœur de Perpignan. Le décès brutal de Barend Britz, victime d’un acte d’une intolérable cruauté, a plongé dans le plus profond désarroi Marc Sicre et ses camarades de jeu d’antan. "C’était un homme exceptionnel, véritablement", appuie le troisième ligne, avec une émotion teintée d’une évidente admiration.

Face à la devanture fermée du "Bar and Britz", temple de la convivialité devenu mausolée à ciel ouvert, ses proches remontent le temps, douloureusement, courageusement. Les images et faits d’armes d’un joueur à nul autre pareil se bousculent. De cette première apparition face à Toulon, en 1984, quand "il avait fait reculer de dix mètres le RCT des Manu Diaz et Eric Champ", dixit Roger Cassagne, éphémère dirigeant, à son mémorable tour d’honneur à Mayol, à 41 ans passés, en 1996, en passant par l’improbable bataille du maintien à Saint-Gaudens, en 1990, pour laquelle "il était revenu une semaine en urgence depuis l’Afrique du Sud". Du haut de son double mètre, ce professionnel avant l’heure avait amené un souffle nouveau à la formation sang et or : "Quand il y avait des séances de joug, il insistait jusqu’à ce que ce soit parfait, quitte à mâcher les première ligne, se remémore Philippe Bey. Et en touche, il avait une expertise supérieure à tous." Le troisième ligne l’accorde, volontiers : "Avec ou sans lui, ce n’était pas la même Usap." Dans le sillage de leur fer de lance, les Catalans avaient tutoyé des sommets inespérés : "Si je ne l’avais pas connu, c’est sûr que je n’aurais pas eu la même carrière, poursuit Alain Fourny, son alter ego en deuxième ligne. Il m’a tout apporté niveau rugby. Grâce à lui, un mec de la rue comme moi s’est retrouvé à l’Elysée. En 1994, nous avions gagné le Du-Manoir salement mais bon, nous l’avions gagné quand même…" La révolution Britz a été menée jusqu’aux troisièmes mi-temps et ses quatre cents coups : "Avant son arrivée, tout le monde carburait au pastis, sourit Roger Cassagne. C’est lui qui a amené la bière et tout le monde y est passé. Parce que tout le monde voulait faire comme Barend."

"C’était notre grand frère à tous"

Meneur dans l’âme, Barend Britz a changé le cours des événements sur les terrains mais aussi, et surtout, en dehors. "C’était notre grand frère à tous, décrit Philippe Bey. Sa mentalité et son humanité ont rejailli sur beaucoup de gens." Alain Fourny se souvient d’une anecdote, anodine mais tellement révélatrice du personnage : "Alors qu’il servait aux "3B", l’établissement qu’il avait ouvert à Aimé-Giral, deux supporters se trouvaient au comptoir mais n’osaient pas commander car ils n’avaient pas de quoi se payer des bières. "Je vous les offre. Vous les méritez : vous avez payé votre carte et êtes venus nous voir, c’est la moindre des choses", leur a-t-il dit." Un problème, une urgence ? En toutes circonstances, Barend Britz répondait présent. "No problem", rétorquait-il, sans sourciller, à l’heure de devoir tendre la main. "J’avais passé trois mois avec lui en Afrique du Sud et j’étais parti en expédition. Un soir, à 8 heures, j’étais complètement bloqué. Il avait pris sa Mercedes et effectué quatre cents bornes en plein désert pour me ramener." De cet être bienveillant avec les siens, Alain Fourny en parle comme d’un sauveur : "Je n’étais qu’un joueur de poule qui trafiquait en dehors et passait son temps en boîte de nuit. Si je ne l’avais pas rencontré, j’aurais sûrement fini en prison. Il m’a cadré et m’a sorti de mes traquenards." Un véritable ange gardien taille XXL : "Il m’a accompagné en permanence : quand je partais en vrille, il me prenait sous son aile pour me calmer, quand j’ai ouvert mon premier restaurant à Argelès-sur-Mer, il m’a conseillé, quand j’ai commencé à boxer, il était à mes côtés…" Les deux compères avaient lié, entremêlé leurs destins, pour le meilleur comme pour le pire : "Je l’avais choisi comme le parrain de mon fils. Et vu mes problèmes d’alors, c’était pour être un vrai parrain, c’est-à-dire celui qui remplace le père s’il n’est plus là. Je crois que ça dit toute l’importance qu’il avait pour moi." À cette évocation, la dure réalité frappe en plein cœur : Barend ne viendra pas ce dimanche, comme promis. "Je l’avais eu au téléphone quelques jours avant. Il avait prévu une visite surprise à mon fils, Anthony, pour son anniversaire, le 16 décembre."

"C’est facile de dire que c'est un emblème, aujourd’hui"

Ce goût des autres a suivi Barend Britz à travers toutes les étapes de son périple. Après sa carrière, il a ainsi ouvert un bar, place de la République, dans le centre de Perpignan. Un établissement à son image, authentique, chaleureux, sans prétention… "C’était un lieu de rencontre fabuleux", décrit Philippe Bey, son collègue pendant trois ans derrière le comptoir. "C’était une leçon de vie : il y avait des Rmistes, des banquiers, des avocats, des braqueurs, énumère Alain Fourny. Une fois chez lui, il n’y avait plus d’étiquette. C’était sa grande force : il faisait l’unanimité, que ce soit chez les bad boys ou chez les gens bien." Une ouverture d’esprit inconditionnelle, presque irrationnelle : "Il était à l’écoute de tout le monde. Même les mecs bourrés, ceux qui vous prennent la tête… Il connaissait sa clientèle par cœur. Pour lui, un SDF n’était pas un SDF mais un homme, simplement." Philippe Bey, témoin privilégié de ces petites scènes du quotidien, raconte : "Je le vois encore partir au marché sous-terrain, aller voir les commerçants pour jouer à la belote…" La voix se casse, entre deux sanglots, étouffés avec dignité. Le troisième ligne reprend ses esprits, tempère : "J’essayais de le cadrer mais sa générosité ne lui a pas rendu service." "Il donnait tout aux autres et ne pensait pas à lui, tranche Alain Fourny. Son domicile était modeste, il n’avait pas de grosse voiture, son bar n’était qu’un couloir mais ça lui allait. S’il avait besoin de 1 000 € pour payer son loyer et sa nourriture, ça lui suffisait, il ne demandait pas 1 100." Derrière la tristesse affleure un ressentiment : "C’est facile de dire que c’est un emblème, aujourd’hui. Mais maintenant, il s’en fout. Il fallait y penser avant. On dit que le rugby est une grande famille. Effectivement, c’est une famille car il y a des séparations quand ça va moins bien. Si c’était vraiment un emblème, il n’aurait pas eu besoin d’être derrière un bar à 64 ans (sic). Il n’avait rien à y faire. Que va-t-on décider ? Lui payer une plaque pour lui rendre hommage ? C’est nul. C’est trop tard dans tous les cas." Triste ironie de l’histoire, le tenancier cherchait depuis quelque temps un repreneur pour son établissement… Satané destin !

"Il n'a pas eu de chance dans sa vie"

Ce funeste 6 décembre a marqué le point final de son parcours accidenté, entre douleur et déracinement, perte d’identité et quête de sens. Des deux côtés du globe, Barend Britz s’est efforcé de se construire une existence honorable, par-delà les errements de sa personne et les malheurs de son époque. "Il n’a pas eu de chance dans sa vie, raconte Marc Sicre. Il a eu une belle carrière mais elle était loin d’être à la hauteur de ce qu’elle aurait pu être. Il n’a jamais été international. Il l’aurait mérité pourtant mais, avec l’apartheid, il n’y avait presque pas de match pour les Boks. À l’époque, il était largement parmi les trois ou quatre meilleurs joueurs d’Afrique du Sud." Le colosse s’est finalement épanoui loin de Warmbad, sa ville native, à quelques encablures de Pretoria. Un exil contraint, en lien avec un sujet hautement sensible, au sein de la nation arc-en-ciel : "Il a eu une vie difficile en Afrique du Sud. Il était dans les forces de police du temps de l’apartheid. Ce qu’il s’était passé à cette époque l’avait beaucoup marqué. Il a fini par se retrouver sur une liste noire, entre guillemets, et a dû partir pour sa sécurité. Ça devenait dangereux pour lui. Il n’a pas eu le choix." À Perpignan, il a ouvert cette nouvelle page et y a écrit quelques belles lignes d’existence, d’Aimé-Giral à la place de la République. En toute simplicité, aux côtés de sa femme, de ses enfants, de ses amis et autres compagnons de passage. "Il était plus catalan que nous", résume Philippe Bey. Sa ville d’adoption se retrouve orpheline de ce champion quand ses partenaires de jeu, réunis dimanche soir devant l’établissement, portent le deuil du meilleur d’entre eux. Leur ange gardien est parti trop tôt, trop brutalement. " Ce que j’aimerais, c’est lui montrer une dernière fois ma vie d’aujourd’hui, celle que j’ai bâtie grâce à lui, supplie Alain Fourny. J’aimerais qu’il la regarde et qu’il me dise : "No problem, tout va bien se passer."

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