Roman d’un club- Quand les barjots "d'Oyo" faisaient trembler le Top 14

  • En haut à gauche, le talonneur Jody Jenneker exulte après une victoire à domicile contre le Racing 92 qui fait d’Oyonnax un prétendant légitime aux phases finales alors que trois jours avant, le groupe oyonnaxien avait fait une fiesta mémorable.
    En haut à gauche, le talonneur Jody Jenneker exulte après une victoire à domicile contre le Racing 92 qui fait d’Oyonnax un prétendant légitime aux phases finales alors que trois jours avant, le groupe oyonnaxien avait fait une fiesta mémorable. Jean Paul Thomas / Icon Sport / Jean Paul Thomas / Icon Sport
  •  Soudés comme un seul homme, les Jenneker, Clerc, Tichit, Lassalle, Power, Missoup et Paea en arrière-plan s’étaient qualifiés et avaient fait plier le Stade toulousain en barrage à Ernest-Wallon, notamment grâce à un essai du puissant centre marqué juste avant la mi-temps.
    Soudés comme un seul homme, les Jenneker, Clerc, Tichit, Lassalle, Power, Missoup et Paea en arrière-plan s’étaient qualifiés et avaient fait plier le Stade toulousain en barrage à Ernest-Wallon, notamment grâce à un essai du puissant centre marqué juste avant la mi-temps. DDM / Derewiany patrick / DDM
  • Deux semaines plus tôt, les Oyomen s’étaient également imposés à Clermont, où l’on voit le manager Christophe Urios et son staff célébrer une victoire historique.
    Deux semaines plus tôt, les Oyomen s’étaient également imposés à Clermont, où l’on voit le manager Christophe Urios et son staff célébrer une victoire historique. Jean Paul Thomas / Icon Sport / Jean Paul Thomas / Icon Sport
  •  Soudés comme un seul homme, les Jenneker, Clerc, Tichit, Lassalle, Power, Missoup et Paea en arrière-plan s’étaient qualifiés et avaient fait plier le Stade toulousain en barrage à Ernest-Wallon, notamment grâce à un essai du puissant centre marqué juste avant la mi-temps.
    Soudés comme un seul homme, les Jenneker, Clerc, Tichit, Lassalle, Power, Missoup et Paea en arrière-plan s’étaient qualifiés et avaient fait plier le Stade toulousain en barrage à Ernest-Wallon, notamment grâce à un essai du puissant centre marqué juste avant la mi-temps. DDM / Derewiany patrick / DDM
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C’était en 2015. Un an seulement après une montée historique en Top 14 où il fait figure d’ovni, Oyonnax jouait les trouble-fêtes dans l’élite, allant même jusqu’à se qualifier pour les barrages. L’histoire d’une équipe pas comme les autres, composée de sans-noms opiniâtres, à la fois bringueurs et travailleurs, menée par un chef de file, Christophe Urios.

Certaines histoires sont si belles que l’on voudrait qu’elles finissent encore mieux qu’elles ont commencé. Mais il y a aussi de belles histoires dont on craint qu’elles finissent mal. Celle du club d’Oyonnax Rugby, alors appelé Union sportive oyonnaxienne à l’aube de la saison 2014-2015, était de celles-ci. Quelques mois auparavant, les "Oyomen" avaient décroché in extremis leur maintien en accrochant un point de bonus sur la pelouse de Brive (19-17). Pour la petite histoire, l’arrière de l’USO Jonathan Bousquet avait marqué un essai qui avait sauvé son club mais condamné celui qu’il allait rejoindre quelques mois plus tard, Perpignan. Malgré l’égalité de points au classement (51), l’Usap perdait à la différence de points particulière et quittait l’élite après 103 ans de siège. Les Oyonnaxiens, eux, gagnaient le droit de rester dans l’élite et endossaient en même temps le costume des irréductibles Gaulois du Top 14.

"On était aux fraises ! On avait créé la surprise en gagnant chez des cadors l’année d’avant, mais ils étaient revenus ultra-revanchards à Mathon" Marc CLERC, pilier d’Oyonnax

L’histoire était donc belle, mais quelques signes indiquaient qu’elle pouvait mal tourner. Jean-Pierre Dunand, correspondant à Oyonnax pour Midi Olympique depuis 2003 s’en souvient parfaitement : "Il faut resituer le contexte de cette saison 2014-2015. Les Oyonnaxiens étaient de véritables miraculés, ils revenaient de nulle part avec ce maintien. Dès le début de la saison, le discours du staff a été très clair : la deuxième saison serait la plus dure. Et l’on sentait que les joueurs n’étaient pas très sereins." Par ailleurs, l’avenir proche du club oyonnaxien était flou : le contrat de son homme fort, le manager Christophe Urios arrivait à son terme à l’issue de la saison et personne ne savait si l’inventeur des "Oyomen" resterait sur les contreforts des montagnes du Jura. En interne, le groupe n’était pas non plus sur la même longueur d’onde : "Pendant la préparation d’avant-saison, on avait constaté que des avis divergeaient entre les anciens joueurs et les recrues", raconte le deuxième ligne Thibault Lassalle, aujourd’hui revenu au club après une saison à Toulon et trois à Castres. "Avec les anciens, nous étions plutôt partisans d’assurer le maintien le plus tôt possible, et d’aviser ensuite. Mais plusieurs recrues n’étaient pas de cet avis : Maurie Fa’asavalu nous avait clairement dit qu’il était là pour être champion de France, tandis qu’Olivier Missoup voulait que l’on joue direct le top 6."

Compétiteur hors pair, le troisième ligne samoan Maurie Fa’asavalu avait rejoint le club de l’Ain avec la ferme intention de remporter le Top 14. À l’époque, certains l’avaient pris pour un fou…
Compétiteur hors pair, le troisième ligne samoan Maurie Fa’asavalu avait rejoint le club de l’Ain avec la ferme intention de remporter le Top 14. À l’époque, certains l’avaient pris pour un fou… - Manuel Blondeau / Icon Sport

Quand Urios donne son feu vert pour casser le club house

Ajoutez à tout cela quelques blessures de cadres (Lagrange, Lassalle), un calendrier délicat, une erreur d’arbitrage lors de la première journée qui prive "Oyo" d’une première victoire à l’extérieur (Toulouse, 20-19), deux défaites de suite à domicile contre Clermont (8-19) et Toulon (18-21), une troisième à Montpellier (25-9) et vous obtenez une place de lanterne rouge au soir de la 8e journée. "On était aux fraises ! se souvient le pilier droit Marc Clerc. On avait créé la surprise en gagnant chez des cadors l’année d’avant, mais ils étaient revenus ultra-revanchards à Mathon."

L’état de crise est décrété. Et une réunion entre joueurs est convoquée. "Elle ne fut pas houleuse, mais bien tendue", raconte Lassalle. "On avait besoin de se dire les choses entre joueurs", se remémore Clerc. Une fois le linge sale lavé en famille, le staff revient dans la salle, afin d’aligner enfin les planètes : "Christophe en avait marre, et nous a demandé ce que l’on voulait à la fin, reprend Lassalle. Deux matchs très importants se profilaient : un déplacement au Racing et la réception de La Rochelle. Deux cadors, en somme. Christophe estimait que pour faire un pas vers le maintien, on avait besoin de six points sur ces deux rencontres : une victoire, et deux bonus." Sacré défi en perspective.

Et à Colombes, le miracle a lieu. Après être passé proche à Toulouse (20-19) et Lyon (26-23), Oyonnax décroche enfin sa première victoire à l’extérieur le 1er novembre 2014, sur la pelouse du Racing, 19-21. S’ensuit une "bringue monumentale", selon les dires de Marc Clerc. Une fiesta comme les hommes de l’Ain savaient en faire, surtout quand ils avaient la bénédiction de leur boss Christophe Urios comme ce soir de janvier 2014 où, après une victoire à domicile étriquée mais proprement héroïque pour laquelle ils défendirent leur ligne d’en-but pendant huit minutes après le temps réglementaire (contre les assauts du Racing, encore) le boss de l’Ain déclama à ses ouailles devant des dirigeants oyonnaxiens médusés : "Oh les gars ! Ce soir, vous me cassez le club house !" Bien élevés, les Oyomen n’avaient pour une fois pas appliqué la consigne à la lettre. Mais à ce que l’on raconte, les murs dudit club house avaient tremblé…

Coux, Bernad et Baïocco, les moteurs de l’ombre

Retour en novembre 2014. La victoire au Racing est un véritable déclic : "Là, on se dit qu’on est capable de gagner contre des gros" rappelle Lassalle. Le groupe prend confiance, il atomise la semaine suivante le Stade rochelais (37 à 9, bonus offensif). Avec neuf points au lieu des six escomptés, les Oyonnaxiens changent de braquet et se mettent d’accord sur leur objectif de fin de saison : aller le plus loin possible, sans s’interdire de rêver à l’impossible. À ce moment précis, les joueurs savent pourtant que cette belle histoire va se terminer. Comme à son habitude, Urios tranche son avenir et décide de s’engager pour quatre ans avec Fred Charrier et Joe El Abd à Castres, emmenant avec lui deux "enfants d’Oyo", Antoine Tichit et Benjamin Urdapilleta. Thibault Lassalle est approché par le RCT, d’autres vont partir, bref… le club approche de la fin d’un cycle. Alors, tous décident de rendre la fin de l’histoire encore plus belle : "Il y avait tellement de respect et d’affection pour Christophe et le staff que l’on voulait aller le plus loin possible ensemble, raconte Lassalle. Il nous a laissé la liberté de créer des moments de vie uniques, et cela a donné une aventure humaine incroyable."

Mais pour construire une belle aventure, il fallait aussi des "bons mecs", selon la formule chère à Urios. En cette saison 2014-15, l’USO ne possède pas la profondeur d’effectif de ses concurrents et le groupe change peu d’une semaine à l’autre. Certains ne jouent pas, ou peu. Et pourtant, ces derniers vont être des acteurs majeurs de l’épopée. Il y a le pilier Clément Baïocco, d’abord : "Le sérieux, le mec hyper droit et rigoureux, selon Lagrange. Son corps le lâchait mais il était toujours là pour le groupe. Un jour, il a fait une mise en place à la demande de Christophe alors que dans l’heure d’après, il a dû appeler sa femme pour qu’on vienne le chercher dans sa voiture, d’où il n’arrivait pas à sortir tellement il avait mal aux adducteurs." Il y avait aussi le flanker Guillaume Bernad : "La joie de vivre incarnée. Le mec avait toujours la banane, il s’entraînait comme un fou pour faire progresser les autres", reprend Lagrange. Et enfin l’ailier Jeff Coux : "Jeff, c’était le sage. Il s’était gravement blessé au genou, mais restait lui aussi toujours auprès du groupe. Il n’arrêtait pas de nous répéter cela : "Les gars, j’en ai fait des équipes. Mais ce qu’on vit là, c’est un truc exceptionnel. Faut le faire durer le plus longtemps possible" raconte le deuxième ligne provençal.

Lancé, l’USO signe une phase retour canon : à la 17e journée, les Oyonnaxiens s’imposent au Stade français, futur champion de France (13-15). Nouvelle bringue d’un autre temps, d’une autre division : "On rentre à l’hôtel à 6 heures du matin, raconte Marc Clerc. Au moment de prendre l’ascenseur, on croise… Christophe Urios, qui descendait prendre son petit-déjeuner. On était un peu gênés, puis Christophe explose de rire et nous dit d’aller réveiller Paula Ngauamo qui dormait dans le hall de l’hôtel !" "Contrairement à ce que l’on pourrait croire, Christophe n’était pas un père fouettard avec nous. Il nous faisait confiance. Par contre, il fallait assumer derrière…" ajoute Lassalle.

La cabane des chasseurs

La folle bande poursuit son irrésistible parcours et, au soir de la 19e journée, atteint provisoirement son objectif : Oyonnax pointe à la cinquième place du Top 14, derrière le Racing et devant le Stade toulousain. Pour autant, le groupe ne change pas ses habitudes : "On bossait très dur, mais on passait aussi beaucoup de temps ensemble en dehors du terrain, raconte Lassalle. Dans le contenu de travail, on était une vraie équipe professionnelle. Mais dans l’état d’esprit, on était une bande de potes qui jouait dans un club amateur", illustre Lagrange. Parmi ces activités extra-sportives, il en est une dont Lassalle se souvient très bien : "à quatre journées de la fin du championnat, on s’est mis en tête de passer notre permis de chasse. Comme ça, parce que ça nous faisait marrer. On s’est retrouvé une douzaine, un jeudi à 6 heures du matin, pour le passer. Le problème, c’est que la veille à midi, on avait fait un repas à la cabane des chasseurs. Le repas avait été fantastique et sur le retour, j’avais dit à Antoine Tichit : "On ne peut pas se quitter comme ça, sans déconner. Dans deux mois, tout ça sera fini." Alors on était allé dans un bar d’Oyonnax, le Voltaire, aux alentours de 15 heures. Toute l’équipe nous avait rejoints. On en est sortis douze heures plus tard… De l’extérieur, on ne ressemblait pas à une équipe en course pour la qualification. Et pourtant…"

"A quatre journées de la fin du championnat, on s’est mis en tête de passer notre permis de chasse. Comme ça, parce que ça nous faisait marrer. On s’est retrouvé une douzaine un jeudi à 6 heures du matin pour le passer. Le problème, c’est que la veille à midi, on avait fait un repas à la cabane des chasseurs..." Thibault LASSALLE, Deuxième ligne d’Oyonnax

Trois jours après, Oyonnax domine avec autorité le Racing à Mathon (21-16), ramène ensuite un précieux bonus de Bordeaux-Bègles (26-23) ("Un match chaud, se souvient Marc Clerc, car l’UBB était un concurrent direct à la qualification et qu’il s’agissait du dernier match à Moga"), et une victoire à Lyon. La route d’Oyonnax aurait pu s’arrêter là mais le sort — ou plutôt le pied de Lionel Beauxis — en décida autrement. Alors Girondin, l’ouvreur avait manqué la pénalité de la gagne contre Toulouse, située juste en face des poteaux. Celle qui aurait pu envoyer l’UBB en phase finale. Toulouse s’impose 23-22 et recevra donc Oyonnax à Ernest-Wallon pour un improbable barrage.

Toulouse, le point de départ et d’arrivée

Désormais qualifiés, les Oyomen veulent aller au bout de leur histoire : "On voulait montrer à tout le monde que cette place en barrage, on la méritait" insiste Lassalle. Et les joueurs de l’Ain tiennent parole. À la 70e minute, ils mènent 19-15 face à la bande à Guy Novès. Cette dernière et sa kyriade d’internationaux (Médard, Clerc, Fritz, McAlister, Huget, Flood, Bézy, Nyanga, Picamoles, Maestri, Albacete, Tialata, Flynn et Steenkamp) est dans les cordes. Seulement, les Toulousains possèdent un meilleur banc. À sept minutes de la fin, le numéro huit de l’USO Viliami Ma’afu (auteur d’une saison titanesque) a le malheur de perdre un ballon sur la ligne d’avantage, à l’entrée des 22 mètres toulousains : "Il avait fait un match de barjot, mais était perclus de crampes" se souvient Lagrange. Le contre toulousain est terrible. 80 mètres plus loin, l’intenable pilier Cyril Baille aplatit et envoie son équipe en demie. La folle épopée d’Oyonnax 2014-2015 prend fin à l’endroit précis où elle a commencé : à Ernest-Wallon, et sur le score de 20 à 19 en faveur des Toulousains. Sauf que cette fois, il n’y a pas eu d’erreur d’arbitrage. Il n’y avait tout simplement plus d’essence dans l’immense réservoir des Oyomen.

Ce qu’il reste de l’épopée

Que reste-t-il de cette fantastique aventure ? Beaucoup, fort heureusement. Il ne vous a pas échappé que la petite communauté oyonnaxienne possède encore de forts liens, humains et géographiques. Joe El Abd s’est affranchi de son mentor Christophe Urios, mais est revenu à Oyonnax. Il a confié l’attaque à Maurie Fa’asavalu et la défense à Vili Ma’afu. Thibault Lassalle et Marc Clerc sont également revenus, pour "boucler la boucle", comme nous le confiait ce dernier. L’inoxydable Valentin Ursache est toujours là, aussi. Dug Codjo, Roimata Hansell-Pune, et Julien Audy auront aussi prolongé au maximum leur histoire avec le "petit" club de l’Ain qui a tant grandi.

Il reste aussi des souvenirs. Beaucoup de souvenirs : "Avec Tich’(Antoine Tichit, N.D.L.R.) on reparlait récemment de ce match de barrage, raconte Thibault Lassalle. Je lui disais qu’il me restait une pointe de regret. Les Toulousains étaient vraiment dans les cordes. On était une équipe jeune, peut-être que l’on n’y a pas assez cru." Mais là n’est pas l’essentiel. Comme l’aime à dire Jean-Pierre Rives, "le rugby, c’est un ballon et des copains. Et quand on enlève le ballon, il reste les copains." Ce bel adage vaut pour les barjots d’Oyo. Le 4 juillet dernier, la joyeuse bande s’est réunie à Aix-en-Provence, pour faire une surprise à Damien Lagrange qui fêtait ses 33 ans ce jour-là : "On s’est remémoré de bons souvenirs, on a beaucoup rigolé et on a trouvé qu’après toutes ces années, on n’était pas bien beaux à voir !" se marrait le pilier Marc Clerc. "On a un peu changé quand même, puisqu’on est même pas sortis ! On s’est contenté d’un bon repas puis on est allé faire du bateau", renchérissait Damien Lagrange. "On est devenus amis à Oyonnax et on l’est toujours, complète Lassalle. Même s’il n’y a pas eu de titre au bout, ce fut une aventure fantastique, qui perdure encore aujourd’hui par des amitiés très fortes", conclut le deuxième ligne. Au moment de mettre un point final à ce récit, on ne peut s’empêcher d’avoir une pensée pour le très regretté président de l’époque, Jean-Marc Manducher, aux commandes de 1995 à 2015. Et l’on se dit que de là où il les regarde, "Manduche" doit être très fier d’avoir participé à la construction d’une si belle aventure…

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