Roman d'un club - Amédée Domenech, Duc de Corrèze

  • Amédée Domenech sous toutes ses coutures : en haut à gauche, le pilier à l’époque où il évolue à Bort-les-Orgues, son premier club en Corrèze ; ci-contre, il pose dans le hall du "Grand Hôtel de Bordeaux", son établissement, devenu un incontournable dans la sous-préfecture ; en bas, au centre, il apparaît sous les couleurs du XV de France lors d’un match qu’il avait terminé à l’aile, à Twickenham ; à côté, on le voit balle en main, dans son style caractéristique. Cette figure mythique a donné son nom à la pelouse du Stadium. Photos DR
    Amédée Domenech sous toutes ses coutures : en haut à gauche, le pilier à l’époque où il évolue à Bort-les-Orgues, son premier club en Corrèze ; ci-contre, il pose dans le hall du "Grand Hôtel de Bordeaux", son établissement, devenu un incontournable dans la sous-préfecture ; en bas, au centre, il apparaît sous les couleurs du XV de France lors d’un match qu’il avait terminé à l’aile, à Twickenham ; à côté, on le voit balle en main, dans son style caractéristique. Cette figure mythique a donné son nom à la pelouse du Stadium. Photos DR
  • Amédée, Duc de Corrèze
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Depuis 2004, la pelouse du Stadium porte son nom. Amédée Domenech, pilier aux cinq victoires dans le Tournoi, a incarné le brive d’une époque dorée. De 1955 à 1965, ce pilier moderne avant l’heure a placé le club corrézien en haut de l’affiche et a attiré la lumière sur la sous-préfecture. Portrait d’un drôle de rugbyman.

Un triste jour de septembre 2003, à Brive : notables, figures d’hier comme d’aujourd’hui et anonymes se retrouvent au cœur de la ville pour une dernière haie d’honneur au seigneur des lieux. "Le Duc" Amédée Domenech a quitté la scène le 21 de ce mois, à 70 ans, terrassé par une longue maladie. "Pour ses obsèques, la rue Jean-Jaurès avait été bloquée, vous imaginez, se remémore Joachim Domenech, le plus âgé de ses petits-fils. Ses anciens partenaires avaient traversé la route pour le porter jusqu’à l’église. C’est quand il est parti qu’il a eu les plus beaux hommages." L’année d’après, la pelouse du Stadium municipal, théâtre de ses exploits, était baptisée en son nom. À tort, les spectateurs et observateurs parlent même fréquemment de stade Amédée-Domenech... "Élie Pebeyre, ancien joueur, entraîneur et président du club, aurait pu être tout autant choisi mais Amédée a vraiment incarné une époque, évoque Pierre Villepreux, son partenaire au cœur des années 60. Il était devenu le symbole de Brive."

Une figure passionnante, romanesque. Sa vie, d’ailleurs, s’est écrite comme telle, depuis Narbonne, un jour de mai 1933. Joachim Domenech la raconte si bien : "Il est né va-nu-pieds, sans un sou en poche. Il se considérait comme pupille de la nation. Son père, membre d’une caste aisée de Barcelone, avait voulu épouser une roturière. Leur union n’avait pas été acceptée, alors ils avaient dû fuir de l’autre côté des Pyrénées. Mais notre arrière-grand-père est décédé juste après et il s’est retrouvé comme orphelin. Il n’avait pas d’école, se battait beaucoup. Il a d’ailleurs été repéré comme boxeur avant de l’être comme rugbyman." Après avoir fréquenté l’école de rugby de Narbonne, il rejoint la Corrèze pour tenter de forcer un destin, alors ô combien aléatoire. "Il partait de rien. En 1950, il a migré à Bort-les-Orgues pour travailler comme ouvrier sur la construction du barrage. Il s’est alors fait remarquer. Il nous l’a dit, après : s’il n’avait pas réussi dans le rugby, il aurait fini en prison." Amédée Domenech, petit-fils et ancien numéro 8 de Montauban, confirme : "Ça a été son exutoire : le rugby lui a même peut-être sauvé la vie."

"Un vrai don pour ce sport"

La Corrèze se révèle être une terre promise et d’adoption, à la fois : après une parenthèse de deux saisons à Vichy, il rejoint le CAB, alors en deuxième division, en 1955. "Il était Catalan, il est devenu Corrézien, reprend Joachim. On l’avait surnommé le Duc, Brive était son royaume." Dès sa première année, il surprend son monde, terminant la finale de deuxième division, au centre de l’attaque et en chaussettes. En une décennie, le pilier va amener le club noir et blanc en haut de l’affiche : en 1957, sa "garde de fer" est sacrée championne de France de deuxième division et accède à l’élite ; en 1961, elle dispute un quart de finale de première division ; deux ans après, elle parvient en finale du Challenge Yves-du-Manoir où elle tombe les armes à la main face à Agen ; puis en 1965, elle touche du doigt le Bouclier de Brennus, cédant lors de l’ultime bataille, encore contre le SUA. Dans le même temps, Amédée Domenech cumule cinquante-deux capes en bleu et cinq succès dans le Tournoi des 5 Nations. "C’était la curiosité du coin, le seul international du club pendant longtemps", rappelle Pierre Villepreux. Au-delà des quelques lignes de ce palmarès contrasté, les attitudes et les exploits du Narbonnais d’origine ont forgé sa légende au pied du Massif Central. Ses contemporains comme ses descendants en parlent unanimement comme d’un pilier en avance sur son temps. "C’était un sacré joueur, se remémore Roger Fite, adversaire puis partenaire du Duc. Il avait de telles facilités, techniques comme physiques. Il était très actif dans le jeu. En fait, il réussissait presque tout ce qu’il tentait." "Quand on voit les vidéos, c’est évident qu’il avait un vrai don pour ce sport, décrit Amédée Domenech. Il savait tout faire." Pierre Villepreux, amoureux du beau jeu devant l’éternel, en frissonne encore : "Il avait de l’explosivité mais aussi une intelligence de jeu rare. Il avait une polyvalence en termes de qualités techniques qui est plébiscitée désormais. D’ailleurs, il était capable de se positionner en 9 pour tenter des drops comme de s’intercaler dans les lignes arrière. En équipe de France, il avait même terminé un match à l’aile." Ses prouesses avec la tunique frappée du Coq ont nourri la fierté des supporters gaillards, tout heureux de posséder dans les rangs de leur équipe de cœur, un champion si spécial. "Je ne sais plus combien de fois l’on m’a parlé de cette rencontre qu’il a finie à l’aile, sans jamais être pris à défaut, ou de cette feinte de passe à l’arbitre de touche qu’il avait inventée", sourit Joachim Domenech. À la préhistoire de la préparation physique, sa pointe de vitesse naturelle était devenue une arme des plus redoutables pour le CAB. Pierre Villepreux, arrière de son état, avait lui-même été frappé par la foudre : "Alors que j’étais jeune joueur, lors d’un entraînement, il m’avait lancé un énorme défi. Il m’avait dit : "Sur un 100 mètres, tu gagnes, ça, je n’en doute pas. Mais sur 50, c’est moi qui te bats." Et bien, figurez-vous qu’il avait été plus rapide, lui, le pilier. Son physique aurait fait des merveilles à l’époque actuelle. Il ne faisait pas plus d’efforts que les autres mais il avait des qualités innées qui faisaient la différence."

L’histoire de la chambre jaune

Amédée Domenech étonnait. Et détonnait. Dans tous les sens. "C’est sûr, c’était un sacré personnage", en rigole l’ancien entraîneur du XV de France. "C’était du Pagnol, en quelque sorte : il jouait avec les mots comme avec le ballon", dessine Joachim Domenech. Roger Fite sourit : "Ah ça, oui, il avait la parlote facile, ça dégainait à tout-va." Dans le vestiaire et sur les terrains, ses bons mots résonnaient. Avec une rythmique implacable : "Il avait toujours le verbe juste et tournait tout en dérision, reprend Pierre Villepreux. Quand il était passé entraîneur, la préparation des matchs, c’était un drôle de truc : ça ne parlait pas de stratégie ou de tactique, il cherchait juste à faire rire tout le monde. Il était aussi plein d’humour dans ses relations avec les arbitres et se les mettait facilement dans la poche." Avec ou sans les crampons au pied, ce charismatique personnage public savait capter les regards et la lumière : "J’ai le souvenir d’un joueur presque inaccessible en apparence, avec une forte renommée, très populaire. Quelles que soient les circonstances, il savait s’adapter à son auditoire." Surtout quand il y trouvait un intérêt : "Il était particulièrement spécial dans ses relations avec la presse : il avait vite compris qu’il était utile d’avoir des amis dans ce domaine afin d’entretenir une bonne image de lui. Je me rappelle qu’une fois, il avait accueilli un journaliste de L’Equipe à son hôtel en disant à la réceptionniste : "Pour ce monsieur, ce sera la chambre jaune." Elle n’existait pas mais c’était pour donner l’impression qu’il était particulièrement bien traité. Il était en décalage avec son temps aussi sur ce point. Aujourd’hui, j’entends qu’il n’y a pas suffisamment de joueurs qui s’expriment bien ou qui ont le profil pour s’imposer comme de vrais personnages médiatiques. Lui avait tout pour l’être." Amédée Domenech le voit ainsi : "Il n’avait honte de rien et voulait marquer l’esprit des gens. J’ai entendu tant d’anecdotes à son sujet." Son grand-père aimait conter ses faits d’armes, à qui voulait l’entendre : "Il avait une haute opinion de lui-même et il la partageait facilement", témoigne Pierre Villepreux. "Il était très fier de s’être construit tout seul, poursuit Joachim. Il se targuait d’avoir obtenu les diplômes de la vie." Son aisance sociale et son inébranlable confiance l’ont accompagné toute au long de son existence et dans tous ses défis : dans les affaires, le cinéma et la politique, le menant à la présidence régionale du Parti radical valoisien puis à un poste de conseiller municipal à Brive et Paris. Dans la sous-préfecture, le restaurant "Molière" et encore plus le "Grand Hôtel de Bordeaux", aux abords du centre-ville, ont longtemps figuré sur la carte comme des passages obligés. Les demeures du Duc.

"Cad-deb" en mocassins

La célébrité et le caractère du bonhomme ont pu susciter de la défiance, en Corrèze comme avec le XV de France. "Amédée, tu es le meilleur de nous tous, mais nous sommes meilleurs sans toi", avait ainsi lancé Lucien Mias à son encontre. Le rugby apprécie modérément les individus se hissant au-dessus de la mêlée : "Avec sa grande gueule, il ne pouvait pas plaire à tout le monde, c’est évident", évoque son petit-fils Amédée. "Il était aimé comme détesté, c’est de notoriété, reconnaît le grand frère Joachim. Les gens extravertis comme lui ne laissent jamais indifférent." Les deux ont connu une autre facette du personnage : celle du patriarche, dont les générations suivantes ont foulé les pelouses. En ayant à soutenir le poids d’un nom, d’un héritage : "Notre père, quand il jouait à Tulle, a pris de nombreuses marmites. Il était catalogué comme le fils Domenech et était constamment visé. Mais il rendait les coups cent fois plus fort." Parmi les quatre petits-fils, deux ont connu une carrière professionnelle : Amédée et Florent. Le premier, formé à Brive, s’est finalement épanoui du côté de Sapiac pendant neuf ans. Avec les souvenirs et conseils du grand-paternel dans un coin de la tête, toujours : "Le dimanche, nous avions un rituel : on se retrouvait sur un terrain pour s’entraîner et on lui posait tout un tas de questions sur sa carrière, sur le rugby d’avant... C’était le grand loisir de la semaine." "Il était déterminé à ce que nous maîtrisions la passe des deux côtés, poursuit Joachim. Il nous les faisait répéter, sans arrêt. Et il nous initiait aussi au pas de l’oie. Je le revois encore en mocassin et en costume dans son agence immobilière en train de nous montrer comment réaliser un "cad-deb". Il nous a inspirés. Chacun de nous s’est évertué à le rendre fier tout en cherchant à se faire un prénom."

Dorénavant, Joachim officie comme kinésithérapeute en Bretagne, avec quelques piges au RC Vannes au passage ; Amédée, devenu entraîneur, et Florent se sont rejoints à Nègrepelisse, en Fédérale 3 ; le cadet, Pierre-Antoine, enfin, est parti tenter sa chance à Périgueux, en élite amateur… Tous se sont forgés loin de Brive et de sa pelouse mythique. Là où la légende familiale est joliment honorée : "Ça a été une grande fierté quand Roger Bastié, son grand ami, nous a prévenus que la pelouse allait porter son nom, raconte Amédée. Il ne pouvait pas y avoir de plus belle distinction. En plus, cette ville lui correspondait tellement, lui, l’homme de la classe ouvrière qui a forcé son destin. Je trouve ça beau que Brive ait su entretenir l’amour de ses anciens joueurs."

Et ce encore, aujourd’hui, quatorze ans après… Joachim livre une anecdote révélatrice du devoir de mémoire en vigueur dans la cité gaillarde : "Il y a quelque temps, mon associé, présent à Brive un jour de match, m’avait envoyé une photo de la stèle sur laquelle est marquée : "Pelouse en l’honneur d’Amédée-Domenech." Tous les gens qui vont au stade passent devant. Mais là, elle était dégueulasse, pleine de crottes d’oiseaux. J’avais publié un message sur le compte Facebook du "Clan des Corréziens". Il avait été largement relayé. Le soir-même, j’avais un message de la mairie. Et, le lundi midi, la stèle était comme neuve."

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