Petit Poucet, grands exploits - Quand Rumilly terrassait le RCT

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Le FCS Rumilly connut une période dorée dans les années 80-90. son apogée : un succès face à Toulon dans des conditions dantesques. Ce 12-3 reste une référence en termes de combat rapproché et de rugby réaliste. Retour sur l’aventure d’un petit bastion industriel de Haute-Savoie.
 

Les « petits Poucets » ont au moins ce privilège, on peut toujours citer UN match d’anthologie qui a forgé la légende. Dans le cas de Rumilly, cette borne historique, ce fut ce match contre Toulon du 11 décembre 1994, duel de « Rouge et Noir », gagné 12-3 grâce à quatre pénalités de Yannick Urpin. On vous fait grâce de la formule, mais il faut comprendre que ce succès propulsa Rumilly en Top 16 pour la deuxième partie de la saison, quel bâton de maréchal ! Au printemps 95, les Haut-Savoyards se targueraient d’être le onzième club français.
On ne vous fera pas le coup du « beau jeu ». Ce 12-3 n’eut rien d’une ode au rugby de mouvement, Rumilly l’emporta après 80 minutes d’un sévère combat, émaillé d’un tas d’accrochages, parfois sévères sous les hurlements de la foule. Manu Diaz, l’entraîneur de Toulon fit d’ailleurs le coup de poing dès le coup d’envoi, furieux d’avoir reçu un projectile sur la tête. De cette rencontre, on retient cette image d’un collectif qui s’accroche face à un opposant plus fort que lui, du rugby de résistance, de combat rapproché avec tout de même, un éclair, cet enchaînement le long de la touche : Eric Michard, Damien Favre, Christian Bel et Patrick Lubungu ; dans un tumulte à vous donner la chair de poule. L’espace d’un instant, le cadenas du jeu pragmatique s’était ouvert, ce fut bref, intense et presque jouissif, même si ça n’aboutit pas à un essai. Le troisième ligne Denis Berthet n’a rien oublié : « Toulon était plus fort que nous. Mais leur entraîneur avait dit qu’ils venaient pour retrouver leurs valeurs. Pour moi, c’était une erreur, ils sont venus pour se battre et ça, nous, on savait le faire. L’arbitre était venu nous le dire : « Les Toulonnais sont venus pour se battre. Ne répondez pas, je m’en occupe ! »» Ce M. Lamy, des Flandres, avoua ensuite qu’un truc lui posait problème, les Rumiliens et les Varois avaient les mêmes chaussettes, rouges et noires. On imagine que dans la furia des regroupements, il voulait savoir qui était qui. Rumilly qui avait déjà accepté de jouer avec une tunique blanche, n’avait pas de bas de rechange. Le coach Jean de la Vaissière avait alors sorti une bombe de peinture et s’était proposé de teindre les chaussettes à toute vitesse : « Mais l’odeur était si terrible qu’on a dû tous sortir du vestiaire pour finir le travail à l’extérieur. Mais nous étions tellement motivés que ça ne nous a pas déconcentrés. » Dans le genre « atmosphère irrespirable », le stade des Grangettes était servi.
 

Un noyau de gars du pays 

 

Un 12-3 comme ça, avec un carton jaune et un carton rouge pour les visiteurs, ça finissait immanquablement par des polémiques. Les Toulonnais ne se génèrent pas pour fustiger M. Lamy, coupable à leurs yeux de leur avoir refusé un essai et un drop sous la pression populaire. Dans le camp d’en face, on exultait évidemment, les joueurs se montraient fiers de montrer les encoches faites à l’Opinel sur les vieilles portes en bois des vestiaires : une pour chaque gros bras tombé à Rumilly. Celle dédiée à Toulon avait été faite le matin du match, pour se donner un surcroît de motivation. Puisque cette encoche existait, on ne pouvait la trahir. Mais il fallut la payer cher : six Rumilliens terminèrent blessés, une hécatombe sans précédent depuis dix ans.
La fiche technique annonçait 4 500 entrées payées, chiffre officiel pour éviter les ennuis avec la préfecture. Mais les spécialistes estiment l’affluence à 6 ou 7000 personnes, en transes au moment du tour d’honneur des joueurs. Qui étaient ces joueurs, au fait ? Une large majorité de gars du pays, autour d’un stratège, le demi de mêlée et capitaine Christian Bel, « Avec ses moustaches d’Asterix, c’est une légende vivante du club qui a tout gagné et tout connu. Avec ses petits coups de patte, il a fait avancer tout son mode, mètre par mètre, » écrivit alors Midi-Olympique. Il avait tout connu en effet, même un poste de remplaçant en France B à La Teste de Buch (les antipodes de Rumilly quelque part) contre le pays de Galles. Quand on citait son nom, tout supporteur rumillien vous expliquait, immanquablement, que « Béziers, Brive et Grenoble l’avaient contacté en vain. » Ce n’était pas le seul gars du cru puisque le centre Jérôme Mallinjoud était le fils du secrétaire général ; et le pilier Régis Feppon le neveu du maire. Les deux frères Berthet, Philippe et Denis, n’avaient jamais connu d’autre maillot non plus, pas plus que le centre Didier Périllat, boucher en Suisse ou les deuxième ligne Bernard et Laurent Simond, négociants en bestiaux. « En plus, nous avions perdu nos quelques vedettes l’été précédent. Nous nous étions vraiment recentrés sur un noyau de produits locaux. »
Vu du Sud-Ouest, nous avions repéré Rumilly en 1986 quand en demi-finale, il réussit à sortir Bergerac qui faisait alors figure d’épouvantail de la deuxième division (comme ça paraît loin). Non seulement, on découvrait le club, mais on ne savait même pas situer la ville sur une carte. Rumilly, c’était en Haute-Savoie, mais ce n’était pas une station de sports d’hiver, c’était une cité industrielle de la plaine, d’un peu plus de 10 000 habitants.
 

« Ce qui est extraordinaire, c’est que toute cette aventure est partie d’une génération spontanée, celle qui s’était hissée jusqu’à une demi-finale Crabos contre Béziers, en 1981, avec les Bel, Novel, Collomb, Simond, Mallinjoud », nous explique Jean-Pierre Dunand, correspondant de Midi Olympique et fin connaisseur du club. Frédéric Moine, le président actuel, était remplaçant ce jour-là : « Me retrouver dans ce vestiaire à 19 ans, c’était fabuleux. Il y avait un noyau de Rummiliens : Bel, les cousins Simond, les frères Berthet, Michard. Ils étaient les garants d’un certain collectif, ils agrégeaient tous les talents autour d’eux et veillaient à ce qu’aucune tête ne dépasse. »

Jean De La Vaissière : le rugby comme un travail bien fait  

L’histoire de Rumilly fut d’abord celle d’une ascension, ponctuée de trois titres nationaux. En troisième division en 1983 (face à Caussade), en deuxième division en 1986 (face à Decazeville) et en Groupe B en 1988 (face à Nimes). Le FCRS passa donc onze ans en première division et sept ans en Groupe A, l’élite de l’élite. Ce qui est formidable a posteriori, c’est de savourer combien le rugby de ces années-là acceptait les différences. On ne jouait pas du tout le même jeu selon les entraîneurs. Ça dépendait aussi des cultures locales, le rugby du Sud-Est était plus âpre que celui du Sud-Ouest, plus enclin à l’offensive et la relance. Cette différence régionale souffrait de quelques exceptions évidemment, mais dans le cas de Rumilly, ça se vérifiait. Et personne ne s’en serait excusé : on jouait comme on voulait, selon ses moyens, selon ses humeurs et ça donnait de formidables oppositions de style. Celui de Rumilly était basé sur le labeur, un rugby de fantassins prôné par Jo Pointelin, puis par le coach des années dorées Jean De la Vaissière, ancien troisième ligne puis coach de Grenoble. En 1994, l’envoyé spécial de Midi-Olympique (Philippe Oustric) lui trouvait une « dégaine à la Alain Bashung ». Il habitait encore à Grenoble et il multipliait les allers-retours comme un moine soldat du rugby pourcentage, forgé pour faire craquer l’adversaire, étouffé par des boas constrictors : « Il était expert en ballons portés, je pense qu’il a fait autant de « tortues » ou de « cocottes » que les Béglais champions en 1991. » Se souvient Francis Larribe, ex-reporter de Midi Olympique.

« À Rumilly, personne n’a oublié cette rencontre gagnée face à Béziers avec deux môles irrésistibles formés par quatorze joueurs. De la Vaissière n’avait pas peur de ne laisser qu’un joueur dans les lignes arrières quand un bon ballon porté s’enclenchait. » Poursuis Jean-Pierre Dunand. De la Vaissière avait trouvé sa terre d’élection à Rumilly qui ne demandait pas mieux que de jouer ce rugby « où l’essentiel était de gagner en y ajoutant la satisfaction du travail bien fait. » Comme l’ont joliment résumé Alain Mizzi et Rémy Naville dans une évocation historique sur l’histoire du rugby haut-savoyard. « Il était pragmatique, imperméable à toutes les modes, il savait manier les symboles, » poursuit Francis Larribe. Un an avant, il avait amené le FCSR à une victoire en défunte Coupe Moga (44-0 face à Auch) c’était une « consolante », mais pour Rumilly ça valait une étoile d’argent. « En fait, De La Vaissière nous avait avertis que si on perdait, ce serait mieux pour la saison suivante au vu des poules. Il avait fait de savants calculs. On lui a dit qu’on ne voulait pas entendre ça et qu’on jouerait cette finale pour la gagner. Bon, je me suis toujours demandé si les Auscitains, entraînés par Jacques Brunel d’ailleurs, n’avaient pas fait le même genre de calculs que notre coach. » Ajoute Denis Berthet. « Jean De la Vaissière n’avait qu’à se concentrer que sur ce qui se passait sur le terrain, il n’avait pas à s’occuper du groupe car les joueurs s’autogéraient. Il n’est pas vraiment le père du jeu d’avants rumillien. Pour moi c’est Gilbert Genevois qui l’avait initié quelques années auparavant. Mais De La Vaissière nous avons apporté le sens de la préparation physique et son acuité stratégique et tactique. J’étais son relais car j’étais chargé de décrypter les combines adverses pour les annuler. De la Vaissière observait beaucoup les autres. Son credo c’était de détruire le jeu des adversaires. »

Les poêles Tefal comme une bénédiction 

Il faut toujours se méfier bien sûr des anachronismes. Rumilly semblait un trou perdu, si loin au pied des Alpes, mais en y regardant de plus près, la ville était taillée sur mesure pour le rugby amateur. Elle pouvait garder ses meilleurs éléments car si la cité n’avait pas le charme chic de ses voisines Annecy ou Aix les Bains, elle avait des industries. Ça aussi on l’oublie, mais il existait et il existe encore des coins de France où fume la cheminée des usines. À Rumilly, on fabrique encore le Chocapic, les barres de céréales au chocolat (500 emplois) ainsi que Sophie La Girafe, le jouet le plus vendu au monde (110 emplois) « Mais le partenaire historique c’était bien sûr Téfal, le fabricant de poêles. La société emploie encore 2 000 personnes sur place, » précise Jean-Pierre Dunand. En 1994, dix-sept joueurs plus deux cadres techniques y travaillaient, sans privilège, avec parfois des embauches en équipe de nuit. Le PDG Paul Rivier veillait sur le club avec humanisme, lui qui recevrait la légion d’honneur des mains de l’Abbé Pierre. On ne peut pas ne pas s’adonner au jeu des comparaisons. Tefal lui donnait alors 400 000 francs par an (60 000 euros). Pour exister en groupe A, celui-ci se contentait d’un budget de 3, 8 millions de francs soit 570 000 euros. Vingt-six ans plus tard, Frédéric Moine vise les 1,2 million d’euros pour se sentir confortable en Fédérale 1 et résister à Chambéry, principal rival régional promu en Nationale. « Tefal est toujours là, mais n’oubliez pas les transports Dupessey, l’autre partenaire historique. Leur patron est toujours un fervent supporter. ».
On se dit que peut-être que le maintien de Rumilly dans le « Top 30 » ne s’est pas joué à grand-chose. On rêverait que le temps suspende son vol et revoir les cadors souffrir aux Grangettes. On voudrait revoir l’impasse du stade remplie à, repartager un repas avec le président Jean Dunand, quincaillier de son état. Revoir à la buvette M. Monard servir cent litres de vin chaud par jour de match sans pouvoir les regarder, sacrifice ultime. On nous répond que si l’on regarde bien, la place pour un petit bastion industriel de Rhône-Alpes existe encore mais qu’elle est désormais occupée par Oyonnax dont Rumilly aurait été la préfiguration. Mais qui sait, peut-être que si les grosses écuries tirent la langue le modèle a encore de l’avenir ? 

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