Une capitale nommée Agen

  • Page de gauche : Albert Ferrasse au sommet de son pouvoir. Il fut président du SUA (1963-68), puis de la FFR de 1968 à 91. Page de droite : Albert Ferrasse et Guy Basquet en pleine partie de chasse. Les deux hommes étaient très liés y compris dans leur vie personnelle. En bas à gauche : Guy Basquet fut très puissant à la FFR, il était aussi le patron du Comité de sélection.Au milieu, 1945 : Albert Ferasse derrière le bouclier de Brennus. À sa gauche, son capitaine Charles Calbet dit "Le Connétable". On a dit de lui qu’il fut le conseiller de l’ombre de ses deux amis. À droite : Dannie Craven, le président sud-africain entouré de Berard Lapasset et Albert Ferrasse. Lapasset a aussi porté les couleurs d’Agen dans sa jeunesse. Photos Midi Olympique et DR
    Page de gauche : Albert Ferrasse au sommet de son pouvoir. Il fut président du SUA (1963-68), puis de la FFR de 1968 à 91. Page de droite : Albert Ferrasse et Guy Basquet en pleine partie de chasse. Les deux hommes étaient très liés y compris dans leur vie personnelle. En bas à gauche : Guy Basquet fut très puissant à la FFR, il était aussi le patron du Comité de sélection.Au milieu, 1945 : Albert Ferasse derrière le bouclier de Brennus. À sa gauche, son capitaine Charles Calbet dit "Le Connétable". On a dit de lui qu’il fut le conseiller de l’ombre de ses deux amis. À droite : Dannie Craven, le président sud-africain entouré de Berard Lapasset et Albert Ferrasse. Lapasset a aussi porté les couleurs d’Agen dans sa jeunesse. Photos Midi Olympique et DR
  • Une capitale nommée Agen
    Une capitale nommée Agen
  • Une capitale nommée Agen
    Une capitale nommée Agen
  • Une capitale nommée Agen
    Une capitale nommée Agen
Publié le

La préfecture du Lot-et-Garonne fut longtemps considérée comme la capitale du rugby français. Ses deux hommes les plus influents en étaient originaires. Albert Ferrasse et Guy Basquet ont donné un lustre extraordinaire à leur cité, par delà toutes les critiques et sans oublier le talent des joueurs.

On ne sait pas si dans les décennies qui arrivent, beaucoup de gens s’en souviendront et si les futurs édiles en feront un motif de fierté historique. Structurée autour de deux boulevards en T (République et Carnot), Agen est un gros bourg commerçant à qui un sport né en Angleterre a donné un lustre extraordinaire. La Garonne ne la traverse pas mais la longe, avec cette digue et cette voie sur berge qu’exécrait le philosophe Michel Serres, gloire locale. « Ils ont détruit complètement le rapport animal qu’il y avait entre Agen et la Garonne. Peu à peu, cette osmose a disparu… Agen était un port, on ne peut pas imaginer ça aujourd’hui. La digue et la voie sur berge ont détruit le souvenir même de ce port. »

Mais la cité d’Agen fut pendant environ trente ans, une vraie capitale, celle du rugby français.

Les deux personnages les plus influents de la FFR y résidaient, ils s’appelaient Albert Ferrasse et Guy Basquet. Ils furent chacun leur tour présidents du SU Agen. Ils avaient conquis le pouvoir fédéral de main de maître en 1966. Il n’y avait pas que des Agenais sur cette liste, mais le duo avait superbement dirigé la campagne, renseignés sur les subtilités du système électoral par Georges Pautot, secrétaire général en place qui ne s’entendait guère avec son président. En fait, c’est un autre Agenais qui fut à l’origine de ce triomphe, Marcel Laurent, entraîneur du SUA champion en 1945 (Ferrasse et Basquet jouaient). Il était déjà dans les arcanes de la FFR et Pautot l’avait pris en amitié. Marcel Laurent avait alors proposé à ses anciens pupilles de tenter leur chance, au nom de la jeunesse sans doute. Laurent avait déjà 57 ans, Ferrasse et Basquet avaient 8 et 12 ans de moins. Des hommes justes à point pour exercer des responsabilités.

Une session de l’IRB à Agen

Mais pendant deux ans, ils laissèrent le pouvoir au Graulhétois Marcel Batigne, avant que Ferrasse ne devienne président en 1968. C’est à partir de là que la Préfecture du département 47 devint le cœur du pouvoir. Albert Ferrasse continuait sa vie de chef d’entreprise. Dans son minuscule bureau de la zone industrielle d’Agen-Boé : « Bois et matériaux Albert Ferrasse », il recevait tous ceux qui le sollicitaient, venus parfois de l’autre bout de la France. Devant lui deux téléphones qui n’arrêtaient pas de sonner. Sa secrétaire était chargée de faire patienter les présidents ou dirigeants qui appelaient : « Vous êtes le cinquième en attente. » À onze heures, Albert appelait ou recevait le coup de fil venu de Paris de M. Servolle, son secrétaire général pour faire le point sur les affaires courantes. À se demander où il trouvait le temps de gérer sa propre affaire… Mais sa collaboratrice Marie-Antoinette Etchart savait le seconder pour son business, parfois sans avoir à lui demander son avis. Elle aussi joua un rôle très indirect mais finalement essentiel dans la bonne marche du pouvoir fédéral.

Basquet habitait, lui, rue Danton. Cette maison abrita plusieurs comités de sélection, elle accueillit même le président Danie Craven désireux de visiter ce Sud-Ouest qui produisait tant de joueurs de talent. Ferrasse et Basquet, voisins professionnels, se voyaient donc tous les jours, il faut bien comprendre que leurs existences étaient étroitement mêlées car Basquet, commerçant très prospère, avait permis à Ferrasse de rebondir après un sérieux coup de Trafalgar. En 1969, sa belle famille l’avait « viré » de son entreprise. À 52 ans, il s’était retrouvé à la rue et Basquet lui avait tendu la main pour le relancer dans les affaires. Les deux bons génies d’Agen pouvaient en plus compter sur un troisième homme qu’ils consultaient régulièrement, Charles Calbet instituteur, capitaine de l’équipe de 1945. On le surnommait « Le Connétable ». Au Stade, on nous montrait ce senior avenant devenu l’Historien du club, en nous affirmant que c’était lui, le maître à penser d’Albert Ferrasse, l’éminence grise de la FFR, l’homme de l’ombre par excellence. Nous lui avions rendu visite dans les années 2000. Nous aimions l’idée que de lourdes décisions stratégiques avaient jailli de ce cerveau vif, là, dans ce modeste logis d’enseignant retraité, du quartier Floréal.

Le café de la Poste, le restaurant, de l’aéroport, la zone industrielle d’Agen - Boé, le "Fair Play". Une série de lieux mythiques.

On pourrait faire une visite touristique d’Agen et des lieux dédiés au rugby sous tous les aspects : « sportifs », le stade Armandie, le Café de la Poste (libation des joueurs) ou non sportifs tels la zone industrielle de Boé ou le restaurant de l’aéroport Agen-La Garenne tenu par la famille Pinard. Ferrasse et Basquet aimaient y programmer des réunions de 10 heures à 13 heures avec tous les présidents des commissions fédérales : « Après, nous passions à table et je n’avais pas à craindre la présence d’une certaine presse qui n’avait de cesse de contester nos décisions », expliqua Guy Basquet. Christian Delbrel, maire de Pont-du-Casse, ancien journaliste au Petit Bleu spécialiste du SUA résume : « à Agen, nous avons quand même eu une réunion de l’International Board et même un match de Coupe du monde en 1991. Rendez-vous compte… »

Agen, au cœur de tous les fantasmes arbitraux

À partir de 1968, donc, le nom d’Agen fut au cœur de tous les fantasmes, de toutes les paranoïas mais aussi de toutes les excuses faciles. Même le Canard Enchaîné s’y mit un jour (en 1984) avec un article surgi de nulle part, compilant des complaintes d’après match. Moment de journalisme assez incongru quand on y repense.

Évidemment, le principal reproche venait du soi-disant favoritisme dont aurait bénéficié le club chéri des deux « pardessus ». La chronique du rugby des années 70-80 fut celle des quolibets jaloux des supporters adverses, à l’endroit non seulement du SUA mais surtout des arbitres qui le dirigeaient. « Eh l’arbitre, cet essai, c’est celui de Ferrasse ! » Cette injonction venue d’un supporter toulousain nous marqua un soir de bouclier d’automne. En tant que spectateur neutre, il nous sembla dommage de réduire un joli match à un jugement aussi médiocre.

Le fantasme était si prégnant que chaque rencontre était analysée à travers ce prisme. Y avait-il des consignes officielles ? Les observateurs sérieux n’y croient pas. Mais par leur autorité naturelle, Ferrasse et Basquet exerçaient-ils une sourde influence pour faire craquer les arbitres les moins solides ? Certains estiment la chose possible. Les mêmes n’excluent pas que leur âme damnée, Charles Durand, responsable de la CCA n’ait pas désigné volontairement les gens les plus fragiles pour officier lors des matchs importants du SUA. C’était les fameuses zones grises du rugby de l’époque, abondamment commentées au Café du Commerce.

Mais au fait, y eut-il des exemples fameux « coup de Jarnac » arbitraux en faveur des Agenais ? Les spécialistes de la question évoquent quelques moments forts : la finale 1976 : Daniel Dubroca était-il hors-jeu quand il plaqua Cantoni ? Le quart de finale contre Graulhet en 1984, quand les Tarnais attendirent en vain une pénalité en fin de rencontre. « Je dois sans doute m’entraîner à taper des drops de 60 mètres », diagnostiqua Guy Laporte, l’ouvreur des Tarnais. (À notre souvenir, c’est après ça que Le Canard Enchaîné fit son article) ; la demi-finale Agen-Nice de 1984, où la supériorité niçoise en mêlée ne fut pas récompensée. Une partie cruelle qu’avec un zeste de provocation, l’entraîneur niçois Jean-Claude Ballatore désigne comme l’un de ses meilleurs souvenirs, tant la prestation de son équipe lui avait plu. La demi-finale 1988 Agen-Narbonne nous a aussi laissés dubitatifs, pourquoi l’arbitre a-t-il bien pu refuser un essai à Henri Sanz ? Les images ne montraient pas de fautes majeures.

On se souvient aussi qu’après cet incident curieux, Agen fit la décision sur une relance de plus de 80 mètres, mouvement majestueux conclu par le jeune Philippe Benetton, qui fêtait ses 20 ans. On veut dire par là, qu’Agen, ce n’était pas qu’une capitale politique, c’était aussi une école majeure du rugby français, une petite cité capable d’aligner des équipes superbes. « Tous ces commentaires sont inévitables », dit un jour Guy Basquet fataliste. Les supporters agenais nous ont souvent rétorqué que tout ceci n’était que des effets d’optiques, qu’Agen se qualifiait chaque année par sa qualité. Et que sur des dizaines de matchs, on trouverait toujours un ou deux coups de sifflet à critiquer. Il se trouva même un jour un esprit chagrin pour pester contre l’essai « mordu » de quelques centimètres de Serge Méricq en 1962 face à Béziers en finale… Soit quatre ans avant l’élection de Ferrasse et de Basquet. Charmes de la mauvaise foi…

Bernard Viviès témoigne : « Nous joueurs, on se foutait un peu de tout ça. Mais c’est vrai que certaines attaques nous paraissaient un peu injustes car nous essayions de bien jouer au rugby et Abert Ferrasse et Guy Basquet ne venaient jamais dans les vestiaires. J’ajoute que si nous avons eu des arbitrages bienveillants, nous avons eu aussi des arbitrages très durs, de gars qui, au contraire, voulaient monter qu’ils ne se laissaient pas impressionner. »

Porte d’entrée pour les Bleus ?

L’autre axe d’attaque du pouvoir agenais, c’était l’équipe de France. Que n’a-t-on pas dit sur la mainmise de Ferrasse et de Basquet sur le choix des hommes ? Des Agenais ont-ils été privilégiés ? Lesquels auraient été choisis sans être les meilleurs à leur poste ? On a souvent évoqué le cas de Jean-Louis Tolot qui partit à la première Coupe du monde avec… Zéro sélection à trente ans. Mais il était un sacré client en championnat et son concurrent désigné, le Toulonnais Manu Diaz, 32 ans, n’en comptait pas d’avantage.

Le débat fit surtout rage dans les années 80 au moment de la montée en puissance du Stade Toulousain. Que de polémiques et de récriminations au sujet des Rouge et Noir oubliés. Les troisième ligne surtout, Cigagna, Maset, Janik (une seule sélection contre la Roumanie). Mais après tout, les centres toulousains Charvet et Bonneval avaient bel et bien été convoqués. On n’a pas oublié non plus qu’il y avait… Zéro Agenais dans le XV du Grand Chelem 1977 et un seul, pour un match en 1981 (Bernard Viviès). En 1987, c’est vrai, ils étaient cinq (Bérot, Sella, Berbizier, Erbani, Dubroca).

Écoutons Albert Ferrasse lui-même : « Je jure que je n’ai jamais fait pression sur le Comité de sélection en faveur d’un Agenais. Je le jure et je jure avec encore plus de force encore que je n’ai pas usé de racolage. Mais comment peut-on savoir dans quelle mesure le fait d’être président de la FFR, de couvrir le président de ce Comité et de ne jamais avoir caché mon affection pour le SUA n’ait pas eu une influence sur les décisions de certains joueurs ambitieux. »

Il y a tout dans cette formule géniale, l’influence indirecte du patron et surtout l’idée qu’Agen était si attirant que les possibles sélectionnés y venaient d’eux-mêmes. Dans ce rugby des années 70-80, on entendait les dirigeants des autres clubs, l’air maussade lâcher : « Viens à Agen, tu auras une sélection ! C’est comme ça que le SUA recrute. » Peut-être en effet que la promesse d’une sélection pouvait servir de levier pour faire pencher la balance d’un recrutement. Dans le non-dit, évidemment entre deux parties qui se comprenaient à mi-mots. On peut aussi remarquer que certains talents spectaculaires agenais n’ont jamais été appelés chez les Bleus : citons Bernard Delbreil, brillant flanker ou Philippe Mothe, centre imaginatif. L’ouvreur Christian Delage leader d’attaque et roi des drops, n’en a connu que deux. « Si je suis allé à Agen, c’est parce que mon frère s’y trouvait déjà. Personne ne m’a promis que je serai international. Si je l’espérais, c’est parce que j’avais connu toutes les sélections de jeunes, » poursuit Viviès.

Agen, ce n’était pas qu’une capitale politique, c’était aussi une école majeure du rugby français, une petite cité capable d’aligner des équipes superbes.

Difficile là aussi de donner corps à tous les fantasmes. À notre sens l’arbitraire de Ferrasse s’est surtout exercé dans tout son aplomb au niveau des exclusions, les vetos contre des joueurs brillants tels Jo Maso (mais Agen n’était pas concerné) ou les licences rouges. Cette arme atomique était destinée à éviter les transferts généralisés. Elle empêchait les joueurs de jouer pendant qui six mois, qui un an voire plus. Jean-Pierre Rives en personne dut en subir une en 82 (Agen n’était pas davantage concerné).. Albert Ferrasse en distribua une autre à Max Barrau, en 1974, coupable de vouloir quitter Agen pour retourner à Beaumont-de-Lomagne. Agen était cette fois concerné au premier chef et Ferrasse, vexé, eut la main lourde. Deux ans de licence rouge, sanction ramenée en suite à un an et demi. La peine sonna le glas de la carrière internationale de ce demi de mêlée surdoué. Ferrasse argua plus tard que le joueur l’avait prévenu au dernier moment. Les esprits chagrins surent lui rappeler que d’autres grands talents désireux de venir en Lot-et-Garonne, n’eurent pas à surmonter ce handicap écarlate, comme Pierre Berbizier en 1985 par exemple, quand il passa de Lourdes à Agen. Mais la pratique commençait à tomber en désuétude.

Lapasset, Martin, Laurans, les continuateurs

La prééminence d’Agen diminua évidemment avec la fin du Ferrassisme en 1991. Quoique… Son successeur, élu après un vote sidérant du Comité Directeur, Bernard Lapasset avait aussi porté les couleurs du SUA. Il fut même champion de France Reichel en 1967. Il était le fils d’Albert Lapasset un copain de Ferrasse, qui sut lui tendre la main durant sa période de dèche en lui soufflant l’idée d’ouvrir à Agen un bureau de transitaire en douane, une vraie opportunité. Il était aussi le beau-frère de Jean-Pierre Guignard président du club dans les années 2000. Marcel Martin aussi, manitou de la Coupe du monde, était originaire d’Agen. Sa belle famille lui avait fait connaître Ferrasse dont il serait une sorte de ministre des Affaires étrangères. Un peu plus tard, Jacky Laurans fut un dirigeant important, représentant français à l’IRB. On le considère comme le dernier agenais en prise directe avec le pouvoir fédéral. Après lui, ce fut une autre époque. Qu’est-ce qu’il en reste aujourd’hui ? La force de la tradition et de l’histoire. La place du SUALG en Top 14, contre vents et marées avec un budget si modeste plus quelques éclairs de nostalgie quand on traîne ses guêtres dans les rues de la cité. Ce bar, le Fair-Play, péristyle du gravier où tous les après-midi, Ferrasse et Basquet faisaient des parties de belote. Unis comme des frères au début, fâchés ensuite, près du billard, loin des flippers. L’image nous est restée, on ne l’imagine plus aujourd’hui, et malgré les cruautés du passé, ça nous fend le cœur..

Voir les commentaires
Réagir

Souhaitez-vous recevoir une notification lors de la réponse d’un(e) internaute à votre commentaire ?