Brunel : « Le contexte est excessif, quelques fois violent... »

  • Jacques Brunel, à droite, aux côtés de Roberto Manghi, le manager de Valorugby Emilia. Les deux hommes se connaissent depuis plusieurs années et l’amitié qui les lie a convaincu l’ancien sélectionneur français de prêter main-forte au club italien.
    Jacques Brunel, à droite, aux côtés de Roberto Manghi, le manager de Valorugby Emilia. Les deux hommes se connaissent depuis plusieurs années et l’amitié qui les lie a convaincu l’ancien sélectionneur français de prêter main-forte au club italien. Valorugby Emilia.
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Depuis la fin de l’aventure tricolore en Coupe du monde, à l’automne 2019, il s’est muré dans le silence. Pour nous, il revient aujourd’hui sur sa dernière expérience à la tête du XV de France, ponctuée d’une défaite en quarts de finale face aux Gallois.

La Coupe du monde au Japon s’est terminée il y a maintenant dix mois. Comment avez-vous vécu l’"après" ?

J’ai tenté de me réhabituer à une vie normale. Vous savez, j’ai quand même passé trente-deux ans dans le rugby, à ne penser qu’à ça, du soir au matin. Il m’a donc fallu retrouver un rythme biologique normal, un rythme plus adapté à celui des gens qui m’entourent.

A ce point ?

Mon corps a été habitué pendant des années à se lever à 6 heures du matin, se coucher tôt le soir et regarder des matchs le dimanche… Ce rythme anormal, j’ai donc dû le changer, le stabiliser. Et j’ai profité de cette longue période pour faire tout ça.

Vous êtes aujourd’hui le conseiller technique du club italien de Valorugby Emilia (basé à Reggio-d’Émilie, en Émilie-Romagne). Pourquoi ce choix, au juste ?

Depuis mon passage en Italie (2011-2016), je suis très proche du manager de ce club, lequel m’a dernièrement demandé de collaborer avec lui. Dans la foulée, la programmation a été faite et les entraînements ont débuté en juin. […] Depuis, je me suis rendu une fois là-bas. Je réfléchis au projet de jeu et des vidéos me sont transmises, de façon très régulière. […] Voilà… On s’amuse… Je le prends comme ça. C’est juste du plaisir… Cela me permet de sortir de la pression inhérente à la gestion d’un club ou d’une sélection, au quotidien.

"J’ai eu la chance d’entraîner trente-deux ans sans devoir faire appel à un agent, sans rien programmer, sans plan de carrière. C’est un privilège."

On a l’impression qu’après le Mondial au Japon, vous avez éprouvé le besoin de couper avec le rugby professionnel pendant quelques mois. Est-ce vrai ?

(il soupire) Après chacune de mes aventures d’entraîneur, je me suis dit la même chose : "Il faut que tu arrêtes, maintenant." Mais à chaque fois que je prenais cette décision, on venait me relancer.

Comment ça ?

Après mon passage à Auch dans les années 80, j’ai voulu arrêter. Puis Michel Bendichou m’a appelé et j’ai aussitôt rebondi à Colomiers. Quand j’ai voulu souffler, le président André Lestorte (Section paloise, N.D.L.R.) m’a demandé de le rejoindre. J’ai replongé. […] Après ma première expérience en équipe de France (2001-2007), j’ai aussi éprouvé le besoin de faire un break et alors, Perpignan m’a sollicité. J’y suis resté quatre ans, une période au terme de laquelle je me suis une nouvelle fois juré d’arrêter. Puis il y eut l’Italie, Bordeaux-Bègles et l’équipe de France, de nouveau…

Alors ?

J’ai eu la chance d’entraîner trente-deux ans sans devoir faire appel à un agent, sans rien programmer, sans plan de carrière. C’est un privilège. […] J’ai eu le bonheur de connaître cinq clubs (Auch, Colomiers, Pau, Perpignan et Bordeaux-Bègles), d’avoir dirigé des sélections (Italie et France)… Ces expériences ont forgé l’homme que je suis aujourd’hui.

Revenons à l’équipe de France. Ces deux dernières années à la tête de la sélection ont-elles été éprouvantes ?

(il soupire) Elles ont été un peu difficiles, oui.

Pourquoi ?

En fait, il y eut deux problématiques. D’abord, les choix étaient trop limités à certains postes : il y avait trop peu de joueurs au poste de pilier droit, troisième ligne centre ou arrière. Les étrangers monopolisaient ces positions-là et, dieu merci, on a aujourd’hui retrouvé la raison par rapport au recrutement hors de nos frontières. Ensuite, et c’est la discussion que j’ai eue avec mon successeur (Fabien Galthié), il me fut très difficile de maintenir une stabilité dans l’équipe et notamment au niveau de la charnière. Pour différentes raisons, les blessures en font partie, je n’ai jamais pu maintenir la même.

On vous suit…

Tous ces joueurs que j’avais placés au début de mon mandat (Jalibert, Dupont, etc.) se sont blessés. J’ai dû changer et changer à nouveau, à tel point qu’un jour où je me rendais au Racing pour m’entretenir avec des internationaux, Dan Carter (ancien demi d’ouverture du club francilien et de l’Usap) m’a dit : "Jacques, arrête de changer ta charnière, enfin !" Je lui ai répondu que je n’avais pas d’autre choix. […] Aujourd’hui, je constate que cette stabilité aux postes clés existe en équipe de France et c’est une bonne chose.

En deux ans passés à la tête de l’équipe de France, vous avez pris pas mal de coups. En avez-vous souffert ?

J’ai toujours essayé de ne pas trop me fier au contexte ou à l’environnement. Parce qu’il est souvent excessif, quelques fois violent. Aujourd’hui, les réseaux sociaux permettent aux plus extrêmes de lâcher tout ce qu’ils ont en eux. (il marque une pause, soupire) Tout ça n’est pas raisonnable. […] Moi, j’ai essayé de me préserver de ça. Mes proches, en revanche, n’avaient pas la même capacité à s’extraire du contexte. Ils en ont souffert davantage.

Etes-vous un homme heureux, aujourd’hui ?

Oui. J’ai vécu de ma passion pendant trois décennies. J’ai été un privilégié et l’important, c’est de ne jamais le perdre de vue. 

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