Il y a dix ans, Canal + en position de force

  • Illustration camera / Canal plus / Television - 04.04.2009 - Montpellier / Castres - 22eme journee de Top 14 - Stade Yves du Manoir - Montpellier - Photo : Nicolas Guyonnet / Icon Sport
    Illustration camera / Canal plus / Television - 04.04.2009 - Montpellier / Castres - 22eme journee de Top 14 - Stade Yves du Manoir - Montpellier - Photo : Nicolas Guyonnet / Icon Sport Nicolas Guyonnet / Icon Sport - Nicolas Guyonnet / Icon Sport
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En 2010-2011, Canal + en position de force aussi bien en termes de foot que de rugby, n’ouvrait plus en grand la manne des droits télé. Le rugby se retrouvait confronter en face à face avec le football. Dix ans plus tard, il obtient une revanche resplendissante en s’installant le dimanche soir.

Depuis les années 80, la lutte des titans de l’audiovisuel pour mettre la main sur les droits de retransmissions des grands championnats rythme notre existence d’aficionado. Et ces affrontements ne sont pas moins passionnants que certains matchs de reprise.

Il y a dix ans à l’automne 2010, la LNR alors présidée par Pierre-Yves Revol préparait la renégociation du contrat du Top 14 avec Canal +. Le Midi Olympique y avait consacré son dossier d’ouverture et l’atmosphère n’était pas à l’euphorie. Le verdict connu en mai 2011 le confirma. La manne lâchée par C + n’était pas mince, 31 millions d’euros par an, mais elle restait stable, à peine plus qu’en 2007. Alors qu’entre 2003 et 2007, elle avait largement augmenté. En 2011, donc, le Top 14 n’avait pas pu jouer de sa force et de sa séduction pour faire gonfler la note de la facture. Le rapport de force ne lui était plus favorable.

Avec le recul, on se rend compte que ce début des années 2010 marqua l’apogée de Canal + en tant que diffuseur du sport à la télé. La chaîne cryptée était alors présidée par Bertrand Méheut, nommé en 2002 pour redresser la barre après les années dispendieuses de l’ère Jean-Marie Messier. Ce dernier s’était d’ailleurs fait virer par les barons du capitalisme français en marge d’un match de Tournoi à Cardiff (Bébéar, Fourtou...).

Méheut réussit sa mission avec un sens certain de la rigueur budgétaire, quelques coupes sombres en interne et quelques coups de poker sur le marché des droits sportifs.

Orange dégouté

Dans le domaine du foot, son produit phare, Canal avait réussi à "dégoûter" son principal concurrent Orange TV qui jetterait l’éponge en 2012. La chaîne cryptée avait su sortir l’artillerie lourde dans les années 2000 en ouvrant son portefeuille pour acquérir la majorité des rencontres de Première Division (600 millions d’Euros en 2004 : un séisme).

En 2010, le monde du rugby se rendit compte que Canal + allait contrôler et le championnat de foot et celui de rugby, faute de concurrents. La LNR avait dû déchanter. Quand Orange était encore vigoureux, les présidents s’étaient imaginé qu’ils pourraient récupérer… cent millions d’euros. Ils croyaient encore à 40 millions à quelques semaines de l’échéance. Puis, Canal les avaient douchés avec une première offre provocatrice à… 18 millions d’euros lors du lancement de l’appel d’offres. En mai 2011, le nouveau contrat fut révélé 32 millions pour cinq ans. Mais à ce prix, Canal récupérait en plus les droits mobiles et la VOD (vidéo à la demande) jusque-là détenus par Orange.

En 2010-2011, Canal Plus était à la fois la chaîne du foot et du rugby et le ballon rond pesait plus lourd évidemment en termes d’abonnés que le ballon ovale. Le rugby était important, mais pas décisif pour Bertrand Méheut et son équipe. On parlait déjà d’une relation affective entre la chaîne et le rugby, mais on évoquait aussi un mécontentement du diffuseur qui n’avait pas apprécié pas que la LNR ait l’idée de rétablir des quarts de finale en Top 14 (pour compenser l’absence des internationaux). Huit équipes sur quatorze en phase finale ? Et même huit sur onze selon les boss de la chaîne qui estimaient que traditionnellement, trois clubs luttaient d’emblée pour le maintien. Ils sauraient faire passer le message aux présidents du Top 14. Pour soutenir le rugby de haut niveau, Canal + voulait un championnat sélectif et haletant.

Cette saison 2010-2011 fut pour beaucoup une vraie leçon d’économie : la loi de l’offre et de la demande, les avantages et les inconvénients d’un monopole.

L’arrêt d’Orange TV provoqua un phénomène inattendu, la fin de la montée des droits télé du foot qui allaient connaître entre 2011 et 2015 la seule période de stabilité de leur histoire.

Pour le rugby, ces mois de septembre 2010 et 2 011 ne furent vraiment pas une période enchantée. Car à l’intérieur de la grille Canal, la LNR dut aussi faire face à une guerre sourde de la LFP aux sujets des horaires. Les footeux se mirent à loucher sur le créneau du samedi après-midi, "fief" traditionnel du rugby. On se souvient vaguement des patrons de notre rugby en train de tordre le nez à la pensée d’être relégués dans les recoins de la grille des programmes. Moins d’exposition, moins d’audience et de désirs d’abonnement, et in fine encore moins d’argent.

Arrivée de nouveaux opérateurs

Olivier Sadran, président du TFC et vice-président de la LFP avait "gentiment" expliqué dans nos colonnes : "les gens s’abonnent à Canal + pour le foot et regardent aussi le rugby, et non l’inverse !". On s’en souvient, ce ne fut pas facile à entendre à l’époque.

Aujourd’hui, on en parle de tout ça avec une certaine légèreté car on connaît la suite de l’histoire. Car la période de toute puissance de Canal + prit fin après cette fameuse période 2010-2014. La leçon d’économie in vivo continua : d’abord la Ligue de Foot eut l’idée de diviser son offre en plusieurs lots mis aux enchères individuellement. Joli coup. Et puis, évidemment, de nouveaux diffuseurs sont arrivés : Al Jazeera-Be In sports d’abord (il était présent en 2011 mais trop balbutiant) ; puis Free et Mediapro et même RMC Sport pour la Ligue des Champions ou M6 pour la Ligue Europa.

Les droits se sont remis à gonfler et le rugby a tiré son épingle du jeu En 2014, le contrat bondit à 71 millions d’euros par an (merci l’offensive de BeIn Sport).

A mesure que le foot désertait les ondes de Canal + le rugby devenait de plus en plus précieux pour la chaîne et de plus en plus mis en valeur. En 2019, re-bingo, 95 millions par an.

Aujourd’hui, Canal + qui a beaucoup perdu en termes de foot réserve même au Top 14 sa case royale du dimanche soir, une place de choix qu’elle avait créée spécialement pour le foot. Stratégie contrainte donc le rugby ne se plaint pas vraiment. Les plus anciens présidents repensent peut-être à l’intermède 2010-2014 avec soulagement, ce n’est plus qu’un mauvais souvenir.

Jérôme PRéVôT
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