Fourtou : « Nous manquons beaucoup de rugby dans la vie de tous les jours... »

  • Claude Bébéar et Jean-René Fourtou.
    Claude Bébéar et Jean-René Fourtou.
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Claude Bébéar et Jean-René Fourtou, ces anciens grands patrons, sont depuis toujours des amoureux du rugby. Pour Midi Olympique, ils témoignent de leur attachement à une discipline qui, pour eux, doit avoir un rôle essentiel à jouer dans la société.

Culture rugby


Qu’est-ce qui vous lie personnellement au rugby ?


Jean-René Fourtou : Je n’ai pas beaucoup joué, seulement « clandestinement » à l’école. Je veux dire par là que mon père n’était pas au courant… Lui-même avait beaucoup pratiqué et récolté une vilaine blessure au genou qui le faisait boiter ; il ne voulait que je me blesse à mon tour. Au pensionnat de Talence, à Bordeaux, nous allions voir les matchs, à XIII comme à XV. Je me souviens d’avoir vu jouer Puig-Aubert.


Claude Bébéar : Ah, « Pipette » ! J’allais le voir jouer, avec mon père. Je me souviens aussi d’avoir vu Bergougnan à Toulouse. Quel joueur ! De manière générale, je peux dire que le rugby m’a suivi toute ma vie. Dès quatre ans j’y jouais chez moi, à Saint-Astier, en Dordogne. J’ai ensuite été le capitaine de l’équipe, à Polytechnique. En fait, j’ai toujours aimé le contact physique imposé par le rugby et ce partage collectif qui l’accompagne. Ces principes ont guidé toute ma carrière et j’ai créé Axa sur ces bases : l’engagement et l’esprit d’équipe partagé. Seuls, nous ne sommes rien et nous avons besoin des autres pour réussir. Ne galvaudons pas ces valeurs de bases qui nous forgent. Vous savez, une entreprise qui marche bien est souvent portée par l’esprit d’équipe. Les gens doivent être fiers de leur entreprise.


JRF : Pour moi, le rugby est une manière de vivre que nous avons toujours mise en avant dans nos entreprises. C’est le défi vécu en commun. La place de l’humain y est essentielle.

Quelles sont vos plus fortes émotions rugbystiques ?


CB : En ce qui me concerne, elles remontent à la jeunesse, en scolaire, quand on jouait avec les copains. Le temps habille les souvenirs : je garde en mémoire certains matchs épiques, mal engagés et que nous avions renversés. C’était la fête, la joie… Vient ensuite l’émotion du spectateur, au stade ou dans les tribunes. Récemment, j’ai vibré devant Clermont-Toulouse.

JRF : J’ai beaucoup de souvenirs à Colombes mais le plus beau match auquel j’ai assisté reste France - Nouvelle-Zélande, en demi-finale de la Coupe du monde 1999. Je revois Galthié, Dominici, Lamaison, Pelous… L’équipe de France avait éteint les « Blacks ». C’était extraordinaire ! Nous y étions tous ensemble et j’en conserve une grande émotion.
 

Rugby et business


D’où est venu l’intérêt du CAC 40 pour le rugby ?


JRF : Serge Kampf y est venu seul et il nous a ensuite beaucoup réunis. Ceux qui le suivaient déjà et les autres.

CB : Pour moi cela tient à la relation au sportif et à l’ambiance qui règne autour de ce sport. Il y a toujours eu une grande proximité avec le monde des entreprises.

À l’époque où vous suiviez les Bleus avec Serge Kampf et d’autres grands patrons, vous aviez hérité du surnom des « Papys Flingueurs ». Est-ce à dire que vous avez scellé le destin de certains dans ces voyages ?


CB : Jamais à propos des joueurs. Nous ne nous permettions pas…

JRF : Il y avait de nombreuses discussions « rugby » mais elles se limitaient au cercle de Rives-Blanco-Kampf. Notamment lorsqu’il était question des Barbarians. Nous n’intervenions pas dans ces échanges sportifs. Autrement, la légende dit que lors d’un de ces déplacements nous avions utilisé l’avion de Jean-Marie Messier (ancien patron de Vivendi) et que nous avions scellé son sort lors de ce fameux voyage.

CB : (il coupe) Ce qui n’est pas totalement faux, tout de même.

Vos déplacements autour des matchs du XV de France étaient-ils propices aux affaires ?


CB : Sur le terrain et à l’extérieur, ceux qui sont du rugby représentent une caste à part. Cela crée des relations de confiance sur lesquelles il est possible de bâtir des projets. Alors, même si nous ne discutions pas forcément « business » lors de nos déplacements, les liens étaient solides.

Un bon joueur fait-il un bon dirigeant ? Autrement dit, les sportifs de haut niveau ont-ils des atouts supplémentaires pour réussir dans les affaires ?


CB : Pour moi, l’engagement et l’esprit collectif sont essentiels dans la réussite. Philippe Donnet (patron de Générali) présente souvent l’entreprise comme une équipe et il a raison. C’est une force. Mais il faut surtout connaître le métier ; le financier qui règne parfois en maître aujourd’hui ne fait pas tout.


JRF : Ce qui me paraît important, c’est le caractère des personnes. Personnellement, lorsque je recrutais des collaborateurs, je leur demandais toujours le sport qu’ils pratiquaient.

Pourquoi ?


JRF : Pour être un bon dirigeant il faut apprendre l’échec, savoir souffrir et survivre aux difficultés en plus de savoir travailler avec les autres. Bref, les atouts de la formation sportive sont indéniables et le rugby aurait tout à gagner en préparant ses joueurs à l’après carrière. Pour autant, est-ce qu’ils feront tous de très bons dirigeants ?


CB : Non.


JRF : Je suis d’accord, ce n’est pas gage de réussite. Ce sont juste des qualités nécessaires mais pas suffisantes. Il y a ensuite une capacité à porter une vision et une imagination qui sont déterminantes.


CB : On m’a récemment interrogé à propos d’une personne et j’ai répondu : il a un beau regard. Cela veut tout dire… Je n’ai pas beaucoup d’admiration pour le rugbyman qui ne fait que rentrer dans les autres et qui cherche à détruire. Je préfère les créateurs. Ceux qui voient et comprennent le jeu, ceux qui sont capables de faire mieux jouer les autres.

 

Rugby et société


Peut-on être supporters au rugby comme on le serait au football ?


JRF : Peut-être pas même s’il y a une passion très forte. Et ce depuis toujours, ce n’est pas lié au professionnalisme ! J’ai d’ailleurs une cousine qui est décédée d’une crise cardiaque pendant un match à Dax. C’est dire…

Quelles vertus reconnaissez-vous au rugby ?


CB : Il incarne pour moi le lien entre les hommes. Il participe depuis toujours à la vie des territoires.


JRF : On y revient toujours, il y a une convivialité propre au rugby. Vu l’évolution de notre cité, avec des réactions toujours plus égoïstes et agressives, j’ai tendance à penser que nous manquons beaucoup de rugby dans la vie de tous les jours. Il faut en remettre… Mes petits enfants sont aujourd’hui scolarisés à Londres où ils apprennent à vivre avec le sport et plus particulièrement le rugby. Ils sont fiers d’appartenir à l’équipe de l’école et de porter leur tenue. Le rapport au rugby et à la formation par le sport est quasiment sacralisés. Nous ferions bien de nous en inspirer.


CB : J’ai parfois l’impression qu’il a perdu son ancrage populaire. Il doit le retrouver et reprendre le pied dans la cité. En fait, le rugby doit être intégré à la société. Il doit créer du lien, retrouver son côté « humain ». C’est à ce prix qu’il redeviendra intéressant pour le public et les partenaires.

L’économie des clubs professionnels est fragile, plus encore avec la crise actuelle. Jugez-vous les salaires des joueurs trop élevés ?


CB : Comparé à ce qui se fait dans les affaires, c’est évident. Mais cela concerne tout le sport en général et plus encore le football. J’ai beaucoup d’admiration pour Mbappé mais quand je vois qu’il gagne plus de 30 millions d’euros à 21 ans, je me dis que ça ne va pas. C’est déconnecté de la réalité, du monde de l’entreprise. Heureusement, nous n’en sommes pas là au rugby même si les montants des salaires sont déjà importants.

Cela vous choque ?


CB : Certains écarts sont incompréhensibles mais ce qui me surprend le plus c’est de voir que les gens pardonnent de tels écarts de rémunération dans le sport et le cinéma alors qu’ils les dénoncent dans l’entreprise. C’est certainement lié à l’émotion.

C’est-à-dire ?


CB : On n’est pas jaloux du sportif parce que l’on sait qu’il est difficile à imiter. En revanche, c’est si simple d’être patron…

Revenons aux clubs : quelles solutions préconiseriez-vous face aux difficultés ?


JRF : Il faut repartir du terrain. Bâtir des modèles économiques sains, cohérents. Il n’y a pas de magie. Je cite pour exemple le club de Brive que je connais bien pour travailler avec Jean-Jacques Bertrand. Il y a une histoire, une identité, un territoire et un public fortement mobilisé. C’est pour moi la clé.

 

L’avenir


Quel regard portez-vous sur la situation actuelle du rugby français ?


CB : La financiarisation du rugby, liée au professionnalisme, a fait un peu oublier les valeurs de base de ce sport magnifique. Je dis « attention au fantasme de l’argent »… Tout le monde est à la pêche aux sponsors qui ne viennent pas. L’internationalisation fait rêver mais ce n’est pas la panacée ! On ne gagne pas d’argent dans le sport, c’est du rêve ! Les fonds de pension qui débarquent et que l’on annonce toujours plus imposants boiront un bouillon. Je vous l’annonce. Tout est lié aux audiences télé et au nombre de pratiquants. En multipliant l’offre, on va dans le mur.


JRF : On a le sentiment que tout est grippé entre les différents mondes qui composent le rugby, ceux des clubs amateurs, des professionnels et du XV de France. C’est difficile. Il faut remettre du liant.

Et pour ce qui concerne le jeu ?


CB : Le rugby a toujours été un sport un peu dur, mais il me semble être devenu violent et dangereux. C’est un point qu’il convient de combattre avec force.


JRF : Il faut traiter le problème du danger. Les règles ont évolué ces dernières années, il faut poursuivre en ce sens.

À vous écouter, le rugby a perdu un peu de son âme.


CB : On est loin de l’esprit populaire et festif qu’avait insufflé Max Guazzini il y a quelques années au Stade français, par exemple. Il faut garder le lien et la proximité avec les gens. Cela passe par le rugby des villages qu’il ne faut surtout pas perdre. Son rôle social est essentiel.

On vous sent nostalgiques ?


JRF : Nous étions plus jeunes à l’époque où nous suivions l’équipe de France… Avec la disparition de Serge Kampf, nous nous sommes vus moins souvent. Nous venons également plus rarement au Rugby Club. Mais la passion est toujours intacte. Je regarde les matchs à la télé, et particulièrement ceux de Brive vous l’aurez compris…

Allez-vous toujours au stade ?


CB : Plus tellement… On y allait beaucoup avec les copains, il y a quelques années. J’avais plaisir à partager ces moments précieux en tribunes, et lors de nos voyages avec les anciens joueurs qui nous accompagnaient. Je cite André Boniface qui savait prendre le temps de décrypter les parties. Je cite Blanco évidemment, qui fut un joueur extraordinaire. Rives, aussi… Globalement, il y a la génération 1977 avec qui nous avons passé de formidables moments.

Quel regard portez-vous sur l’avenir ?


JRF : Je suis plein de confiance quand je vois le talent des Dupont et autres Ntamack. Il faut juste que ce sport retrouve une image plus forte auprès du public et des investisseurs.

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