La confession de Denis Charvet : « J'ai eu la grosse tête, celle de l'enfant roi » (partie 1)

  • Dennis Charvet lors d'un match des Barbarians en 2016.
    Dennis Charvet lors d'un match des Barbarians en 2016. Icon Sport - Icon Sport
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Le beau gosse, flamboyant trois-quart centre qu'il fut à Toulouse, au Racing et en équipe de France, s'est métamorphosé après pas mal de nuits blanches et une thérapie salvatrice, en un bonhomme apaisé, heureux de vivre, porté par ce goût de la transmission qui éclaire son existence. Voici la première partie de son long entretien qu'il accorde à Midi Olympique, façon confession.

Comment est arrivée l’étincelle qui fit de vous un joueur de rugby ?

Je suis sûr que tout a démarré le jour où j’ai vu jouer André Boniface pour la première fois. Il était venu à Cahors avec le Stade montois. Je ne le connaissais pas. À tout juste dix ans, je fus frappé par son allure, son esthétique. Je n’ai retenu que cette beauté. Je me suis dit: «Je veux être ça». Après, tout s’est enchaîné comme dans un rêve. Après, j’ai été ébloui par Jo Maso, un archange de ce jeu. Mon père m’avait amené voir un Narbonne — Lavelanet, j’ai eu un autographe de Walter Spanghero mais ce jour-là, je n’ai pas osé faire signer Jo. J’avais de l’attirance pour le beau geste. J’ai vécu grâce à André et Jo un choc émotionnel intense. Je m’en suis inspiré, comme plus tard, Jean-Pierre Rives fut une autre source d’inspiration. J’ai été fasciné par le bonhomme, pour ce qu’il représentait aussi.

Combien y a-t-il de Denis Charvet dans Denis Charvet ?

Pas beaucoup. Il y a d’abord ce garçon de dix ans qui aime tout autant le foot que le rugby. Avec son ballon rond, il tape contre la porte du garage de la rue Émile-Zola. Avec l’ovale il refait les matchs imitant la voix de Roger Couderc. J’étais conditionné, un brin autiste aussi, replié sur moi-même. J’étais dans une forme d’excès, déjà dans la passion.

Alors, pourquoi avoir choisi le rugby ?

Par atavisme mais parce que chez moi à Cahors, il n’y avait pas de foot, ça tombait bien je n’avais pas la mentalité d’un footballeur. Mes idoles étaient des rugbymen du Stade cadurcien dont certains venaient de ma famille. André Melet, mon oncle, champion avec le Stade toulousain en 1947 aux côtés des Barran, Durtain, Brouat, Bergougnan. Patou Melet avait été international B. Mon père avait joué à Foix et au Stade toulousain. J’en ai connu d’autres, ensuite, joueurs de l’équipe de France, Walter Spanghero, Jean-Pierre Romeu, Jacques Fouroux. Avec eux, j’en ai pris plein yeux. J’étais entre le supporter et le fan. J’ai rencontré Alfred Roques, ancien pilier de l’équipe de France ayant fait la tournée de 1958 en Afrique du Sud, avec un autre Cadurcien, André Momméjat. Très jeune, aussi, j’ai aimé le cinéma. Dans la cave de mes parents, j’avais installé une salle de ciné, cachant le projecteur derrière une cloison pour qu’il fasse moins de bruit. J’y avais mon labo. Là, je prenais nos films de vacances et je les montais, à la colleuse puis à la scotcheuse. Je jouais au metteur en scène un métier qui m’attire toujours. Pour y arriver, j’ai fait l’acteur, par hasard, ce fut juste un moyen d’entrer dans le milieu.

Et des vies, combien en avez-vous eu ?

Deux mille. Je peux mourir tranquille. Ce que je vis aujourd’hui, c’est du supplément. Je ne comprends toujours pas la carrière que j’ai pu faire. Je le dis avec sagesse et humilité. Plus d’une fois j’ai chuté. Je me suis toujours relevé, un peu à la manière de Sancho Panza, l’écuyer de Don Quichotte. Je n’ai jamais eu peur de me retrouver par terre. Peu à peu, je suis devenu plus responsable. Un jour, après la mort de ma mère, disparue après mon père, je suis devenu orphelin. Voilà un événement de plus qui a changé mon existence.

Pourtant, vous avez longtemps eu l’image du beau gosse à qui tout réussissait. Serait-elle fausse ?

L’histoire du beau gosse, c’est un cliché. C’est juste ce que les gens me renvoyaient. Je n’en ai jamais souffert car ce n’était pas moi, j’ai toujours su qui j’étais. Ce décalage entre mon ressenti et celui des autres ne m’a pas affecté, sauf quand j’ai perçu chez eux de la jalousie, un sentiment qui m’est étranger. C’est le propre de la vie, les gens voulaient me ressembler comme moi je voulais ressembler à d’autres. Jeune, je ne me prenais pas pour un beau gosse mais à force de se l’entendre dire, j’ai fini par le croire.

Vraiment ?

Oui. J’ai même eu la grosse tête. Celle que prit l’enfant roi que je fus à Toulouse. C’est la stricte vérité. Pour me chambrer, Vincent Moscato raconte que lors de notre première rencontre, dans les locaux de chez Liberto pour qui je faisais de la relation publique, je ne m’étais même pas levé de ma chaise pour lui dire bonjour, me contentant d’un signe de la main, de loin. J’étais dans mon monde, dans une ivresse et une boulimie de vie. Celle d’un enfant gâté, vivant dans l’urgence et les excès. Se grisant d’un rugby qui s’était superposé à ma vie.

Si on vous avait tendu un miroir à cette époque de votre gloire toulousaine, qui auriez-vous vu ?

Un type que je n’aurais pas aimé.

Et si vous pouviez changer votre passé ?

Je le ferais et pas qu’un peu. Il n’y a que les cons qui ne souhaitent rien modifier. Je regrette, par dilettantisme, de ne pas être allé au-delà de mon potentiel physique. Personne ne m’a dit qu’en faisant plus d’exercices, je deviendrais meilleur. Pourtant, j’ai vu très tôt Karl Janik et Thierry Maset pousser des barres. Ce que le Stade toulousain ne recommandait pas. Mais quel con j’ai été. Si je les avais imités, je serais monté d’une marche. Quand je vois la confiance que l’entraînement physique peut apporter à un joueur. J’ai pris ça de haut. Je n’ai pas non plus tout fait pour être le meilleur en équipe de France. Si j’avais été plus attentif à mon hygiène de vie, aussi. Je me revois comme une victime du système. Le mec à qui tout réussit mais qui n’est pas vraiment lui-même.

Pourtant, vous avez quitté Toulouse où, comme vous dites, vous étiez l’enfant roi…

C’est à cause de ça que je suis parti au Racing. Je ne voulais pas finir en bas.

En bas ? Dans le Sud-Ouest ?

Non. Je ne voulais pas mal finir. Seulement, j’ai quitté le Stade un an trop tôt, en 1990. J’aurais dû rester à Toulouse pour y préparer la Coupe du monde de 1991. Ce départ a causé ma perte. Pourtant, il me fallait partir de ce club, de cette ville, dont j’avais fait le tour. Jean-Pierre Rives n’arrêtait pas de me tanner pour signer au Racing, un club prestigieux dont l’image à ce moment-là était très belle. Il y avait aussi cette envie de cinéma. Alors, en un été, l’enfant roi est devenu, à Paris, un anonyme. C’était confortable.

Vous aviez pris la direction de Toulouse pour y chercher la lumière. Partiez-vous à Paris pour les mêmes raisons ?

Pas du tout. Le Stade toulousain n’était pas mon objectif. Mon idée était de jouer à Narbonne avec mon idole, Didier Codorniou. Mais, déception, le jour du rendez-vous avec les dirigeants du club, je n’avais vu ni le président ni Didier. Alors, sur le chemin du retour, seul dans ma Rodéo, malgré les 1000 francs mensuels qu’on me proposait, j’ai fait une croix dessus. Brive me voulait mais je n’étais pas intéressé. Ma rencontre, en 1982, avec Pierre Villepreux, après un match universitaire changea tout. «L’an prochain, m’avait-il dit, on fera jouer les jeunes». C’est comme ça que j’ai dit oui. Pour moi, Pierre était un dieu vivant du rugby. Seulement, il y avait déjà plusieurs trois-quarts centre de talent dans cette équipe, Thierry Merlos, Marcel Salsé, Thierry Palisson. Je n’avais aucune expérience, juste une personnalité assez animale qui me permit de faire le break immédiatement. J’ai disputé mon premier match à Angoulême juste après le stage de début de saison et je n’ai plus jamais quitté l’équipe. J’avais l’insouciance de mes 20 ans, je l’ai gardée longtemps, me privant sans doute de sélections en équipe de France.

Comment ça ?

J’aimais la vie, je ne calculais rien. Je n’ai jamais appelé Jacques Fouroux du temps où il était sélectionneur. Si je l’avais fait, j’aurais dix sélections de plus. Certains lui téléphonaient. Pas moi.

Fallait-il lui lécher les bottes pour porter le maillot bleu ?

Entretenir une relation n’est pas lécher les bottes. Jacques, avec ses qualités et ses défauts, était un type extraordinaire. Avec du recul, je suis fier de ne pas l’avoir appelé.

Vous n’avez pas les mêmes sentiments pour un de ceux qui lui ont succédé, vous l’écrivez dans votre premier livre « La dernière passe », sans le nommer ?

C’est Jean Trillo. Je ne regrette pas ce je lui ai dit quand il m’a poussé vers la sortie juste avant la Coupe de 1991. Avec lui, j’ai été méchant, très méchant. Tu ne peux pas parler de jeu et de transmission quand tu te comportes comme il l’a fait. Si le mec que j’étais n’allait pas bien à cette époque, Jean, qui défendait un certain rugby, aurait pu le prendre pour le retaper. J’ai 29 ans, j’ai fait deux matchs avec Philippe Sella et Trillo a choisi Franck Mesnel qui était l’antithèse du joueur de rugby qu’il avait en tête. J’ai refusé d’être remplaçant lors d’un match de préparation. J’ai dit non pour être en accord avec moi-même. Je suis encore fier de m’être rebellé.

Ce fut une déchirure.

Il m’a fallu six mois avant de rejouer au rugby. Ce fut ma plus grande douleur. Mon erreur est d’avoir signé trop tôt au Racing, mais je voulais faire la Fémis, l’école nationale supérieure des métiers de l’image et du son. Alors j’ai pris la direction de Paris. En tournée en Nouvelle-Zélande, quelques mois plus tôt, un type était venu me voir pour me proposer une place de deuxième rôle masculin. Je ne voulais pas être acteur mais réalisateur.

N’auriez-vous pas fait mieux fait d’aller directement de Cahors à Paris afin d’assouvir plutôt vos envies de cinéma.

Monter à Paris au début des années 80, à tout juste 20 ans, c’était un grand saut, comme partir pour New York ou à Hawaï aujourd’hui. Une fois arrivé à la capitale, j’ai suivi des cours de théâtre pendant trois ans avec Thierry Rey, l’ancien champion olympique de judo (qui fut aussi le gendre de Jacques Chirac), de Gabrielle Lazure, Anne Parillaud et Pascal Greggory. Puis, j’ai été aussi producteur dans le cadre du film Vercingétorix.

Vous dites plus que haut qu’il vous a fallu six mois avant de rejouer au rugby après votre éviction de l’équipe de France. Le choc a donc été si violent ?

Oui. En reparler aujourd’hui me fait du bien. L’incompréhension m’a fait plus de mal que ma mise à l’écart. Le supporter se fait une certaine idée du joueur mais ne sait rien de ses douleurs autres que physiques. L’émotionnel et l’affectif ont une place importante dans la vie d’un sportif. On le voudrait toujours au top mais il a une existence. Sa compagne s’en va, un parent décède, son enfant est malade. Les sportifs sont humains avant tout et émotionnellement complexes.

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